La signification historique des mesures de guerre commerciale de Trump

Par Nick Beams
7 mars 2018

L’annonce par le président Donald Trump, jeudi dernier, de l’application de droits de douane élevés sur les importations d’acier et d’aluminium marque le 1ᵉʳ mars 2018 comme un jour qui fera date dans l’histoire économique.

Ce n’est pas seulement le niveau de ces tarifs eux-mêmes – une taxe de 25 pour cent sur l’acier et de 10 pour cent sur l’aluminium – qui est importante, mais le fait qu’ils soient imposés pour des raisons de « sécurité nationale », motif qui est censée être réservé pour la guerre ou des urgences nationales.

Ces mesures menacent de déclencher une série de mesures de rétorsion de la part du Canada, de l’Union européenne, du Japon, de la Corée du Sud et d’autres supposés alliés des États-Unis, ainsi que la Chine.

Pendant les préparatifs à la signature des mesures tarifaires par Trump, prévue plus tard dans la semaine, les alliés des États-Unis font pression pour obtenir des exemptions. Mais cela semble avoir été exclu par le chef de l’Office de la politique commerciale et industrielle, Peter Navarro, qui a déclaré au cours du week-end que bien qu’il puisse y avoir des exemptions pour des entreprises spécifiques, il n’y en aurait pas qui seraient accordées par pays.

Quel que soit le résultat immédiat de ces manœuvres, la décision est un tournant historique. Comme l’a noté le Financial Times, « en invoquant la sécurité nationale comme fondement des nouvelles barrières commerciales, M. Trump a franchi une ligne dans le système commercial international. »

Cette mesure de guerre commerciale est une étape majeure dans le démantèlement du système de relations économiques établi par Washington lui-même après la Seconde Guerre mondiale pour éviter une répétition des conflits mondiaux destructeurs qui ont marqué la première moitié du XXe siècle – des conflits qui sont profondément ancrés dans l’économie et menacent la survie même du système capitaliste.

Écrivant sur le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Leon Trotsky a expliqué que son sens objectif résidait dans le conflit irréconciliable entre l’économie mondiale et le cadre économique de l’État national. « L’Impérialisme ne s’efforce pas de résoudre ce problème par une coopération organisée selon la justice », écrit Trotsky, « Les capitalistes de la nation victorieuse exploiteront cette propriété mondiale. Le pays victorieux deviendra une puissance à l’échelle du globe. »

La contradiction à laquelle Trotsky fait référence – entre l’économie mondiale et le système des États-nations rivaux dans lequel la propriété capitaliste est enracinée – n’a pas été résolue par la guerre. Au contraire, elle a continué à s’approfondir, conduisant à une guerre économique de chacun contre tous dans la Grande Dépression, culminant dans l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale seulement deux décennies après la conclusion de la Première.

Le Secrétaire d’État américain, Cordell Hull, et d’autres membres de l’Administration Roosevelt ont conclu que l’état des relations internationales à la fin des années 1930 était un facteur majeur de la nouvelle conflagration inévitable : l’effondrement du système commercial international et la formation de blocs rivaux. Si la guerre devait être empêchée d’éclater de nouveau dans la période d’après-guerre, alors un nouvel ordre économique devait être établi, basé sur des marchés en expansion et un système monétaire international stable.

C’est l’origine du système monétaire international établi à Bretton Woods en 1944 et de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce en 1947 à l’initiative des États-Unis.

Mais si le nouveau système a empêché le retour aux années 1930 et a aidé à éviter la perspective de la révolution socialiste que beaucoup craignaient, il n’a pas surmonté les contradictions fondamentales du capitalisme mondial que Trotsky avait si clairement identifiées.

L’ordre d’après-guerre reposait principalement sur la suprématie des États-Unis en tant que puissance économique mondiale prééminente. Cependant, l’expansion économique qu’elle a engendrée après la guerre et la relance des deux principaux rivaux des États-Unis, l’Allemagne et le Japon, ont miné la suprématie des États-Unis sur laquelle reposait l’ordre d’après-guerre.

À la fin des années 1960, à peine deux décennies après l’établissement du nouvel ordre, ces contradictions se traduisaient par l’aggravation de la balance des paiements et des déficits commerciaux des États-Unis, ce qui conduisit le président Nixon, le 15 août 1971, à revenir sur l’étalon-or du dollar américain – base du système monétaire établi en 1944 – et à imposer des droits plus élevés sur les importations.

La période suivante a été caractérisée par deux processus liés : la poursuite de l’intégration de l’économie mondiale par la globalisation de la quasi-totalité des processus de production et le déclin continu des États-Unis par rapport à leurs rivaux historiques ou nouveaux, surtout la Chine.

C’est en raison de la réapparition de cette contradiction – entre l’économie mondiale et le système des États-nations, à un niveau beaucoup plus intense que lorsque Trotsky l’a identifiée en 1914 – que les actions de l’Administration Trump interviennent.

Les mesures tarifaires, imposées dans des conditions où les produits industriels contenant de l’acier et de l’aluminium, cibles initiales de la guerre commerciale, franchissent souvent les frontières à plusieurs reprises lors de leur production, ne sont pas le résultat de la démence de Donald Trump et ses cohortes de partisans de « l’Amérique d’abord » à la Maison-Blanche.

Elles découlent plutôt de l’irrationalité historique d’un système économique qui ne repose pas sur « une coopération organisée selon la justice », mais est entièrement subordonné à la lutte sans fin pour les marchés et le profit privé.

Les mesures de guerre commerciale n’ont pas commencé avec Trump. Des mesures importantes ont été prises par l’Administration Obama, qui a conclu que l’ordre économique établi par les États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale allait désormais à l’encontre des intérêts du capitalisme américain.
Deux initiatives clés sous Obama – l’Accord de partenariat trans-Pacifique centré sur l’Asie (à l’exclusion de la Chine) et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement visant l’Europe – étaient destinées à sécuriser un nouveau système fondé sur la domination américaine.

Toutes les deux ont été en effet mises au rebut, mais l’objectif essentiel continue sous Trump, sous une forme qui rappelle l’observation de Trotsky il y a 90 ans qu’en période de crise, l’hégémonie des États-Unis fonctionnerait « plus ouvertement et plus impitoyablement » que dans une période de boom, l’Amérique cherchant à se tirer de ses maladies au détriment de ses rivaux.

Les mesures de Trump ont suscité de l’opposition aux États-Unis, en particulier, de la part de groupes industriels qui soulignent que, en tant qu’utilisateurs d’acier et d’aluminium, ils seront désavantagés par les mesures prises dans la lutte pour les marchés. On craint également que les droits de douane américains n’entraînent des représailles de la part de l’Europe, du Japon et d’autres « alliés » des États-Unis.

Le New York Times a averti hier dans un éditorial que les mesures de Trump pourraient être les premières d’une série d’actions de ce type, lançant les États-Unis « dans une guerre commerciale beaucoup plus large, que le monde n’a plus connue depuis la Grande Dépression. »

Cependant, le Times ne s’oppose pas à la guerre commerciale en tant que telle. Il veut seulement que ce soit mieux ciblé, notant que si Trump « voulait vraiment que la Chine réduise sa production excédentaire, il aurait travaillé avec l’Union européenne, le Canada, le Japon, la Corée du Sud et d’autres pays pour faire pression sur Beijing. »

En d’autres termes, au lieu d’utiliser un mousquet, Trump aurait dû déployer l’équivalent économique d’un missile de croisière.

Une telle opposition au sein de la classe dirigeante aux mesures de Trump ne devrait cependant pas donner lieu à de faux espoirs que la raison et la rationalité prévalent d’une manière ou d’une autre. Il convient de rappeler que les mesures tarifaires Smoot-Hawley de juin 1930 ont également été dénoncées à l’époque. Mais cela n’a pas empêché leur passage, déclenchant une guerre commerciale à grande échelle qui a joué un rôle immense dans la création des conditions de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale.

L’Administration Trump ne sera pas non plus découragée par les avertissements qu’elle déclenche un conflit mondial du même genre. La position de l’Administration est que la guerre commerciale dure depuis un certain temps, et que les États-Unis ne font que monter aux créneaux.

Quel que soit le résultat immédiat du conflit actuel, la tendance sous-jacente continuera parce que les mesures de Trump ne sont pas ancrées dans le psychisme des occupants actuels de la Maison-Blanche, mais dans les contradictions objectives et insolubles du mode de production capitaliste.

Cela signifie que le combat pour la révolution socialiste mondiale doit être considéré comme le « programme pratique du jour », comme l’a expliqué Trotsky au début de la Première Guerre mondiale. C’est la réponse de la classe ouvrière internationale au programme de guerre et de dictature du capitalisme international.

(Article paru d’abord en anglais le 5 mars 2018)