L’état d'urgence décrété au Sri Lanka sur fond de violences antimusulmanes

Par K. Ratnayake
8 mars 2018

Le gouvernement sri-lankais a décrété l’état d’urgence hier et affirmé que cela durerait 7 jours. Selon le président Maithripala Sirisena, cette déclaration «remédierait à la situation de sécurité insatisfaisante dans certaines parties du pays», la police et les forces armées étant «habilitées à faire face aux éléments criminels».

On sait que la police et l’élite dirigeante sri-lankaises ont maintes fois utilisé ces pouvoirs pour réprimer sans discernement l’opposition sociale et les droits démocratiques des travailleurs.

Le prétexte immédiat invoqué pour cette déclaration est la violence anti-musulmane perpétrée par une foule raciste cinghalaise bouddhiste à Teldeniya, Digana et Pallekelle dans le district central de Kandy. La police a imposé un couvre-feu à l’ensemble du district de Kandy sur ordre du gouvernement les soirs de lundi et de mardi. Le gouvernement a également déployé 1.000 policiers, 200 membres de la Force opérationnelle spéciale et 200 soldats hier matin.

La classe dirigeante sri-lankaise fomente ces violences communautaires pour détourner l’opposition grandissante de la classe ouvrière à son programme d’austérité. Le gouvernement de Sirisena et du Premier ministre Ranil Wickremesinghe traverse une crise aiguë et exploite aussi les provocations racistes pour renforcer sa main en imposant l’état d’urgence.

Les violences ont commencé dimanche soir, après la mort d’un chauffeur de taxi cinghalais, H. Kumarasinghe. Le 22 février, quatre personnes voyageant dans un taxi à trois roues ont attaqué Kumarasinghe. Kumarasinghe, qui a été admis à l’hôpital, est mort samedi; ses funérailles ont eu lieu dimanche.

L’incident n’était pas un affrontement collectif, mais on s'en est servi pour inciter des violences antimusulmanes. Les attaques ont été bien organisées, l’une impliquant le Bodu Bala Sena (BBS ou Force du pouvoir bouddhiste) fasciste, connu depuis lontemps pour ses provocations contre les Tamouls et les Musulmans.

Le leader du BBS Galagoda Aththe Gnanasara, un moine bouddhiste, a visité la maison de Kumarasinghe la nuit après les funérailles. Selon l'explication ridicule du directeur général de BBS, Dilantha Withanage, Gnanasara a appelé les gens à « rester calmes ».

Cette nuit-là, une trentaine de maisons, 46 magasins et 35 véhicules ont été incendiés dans la région. On a vu plusieurs moines bouddhistes qui erraient dans les rues avec des voyous. Un autre dirigeant du BBS, Ampitiye Sumanarathana, de Batticalao, était parmi eux.

\Wickremesinghe a rapporté au parlement, dans une déclaration sur l’état d’urgence, qu'on avait trouvé le corps d’un jeune homme de 25 ans, un Musulman, dans une maison incendiée.

Selon Rishad Bathiudeen, un ministre musulman, les chefs de la police dans la région avaient conseillé aux gens de fermer leurs magasins et de rentrer chez eux. On a ensuite incendié leurs magasins. Un témoin oculaire a déclaré aux médias que la police regardait les voyous mener les attaques.

La police et les forces de sécurité ont montré une sympathie similaire envers les foules cinghalaises lors d’éruptions précédentes de violence communautaire, y compris pendant la guerre anti-tamoule de 1983-2009 contre les Tigres de libération de l’Îlam tamoul.

Cette dernière violence était la deuxième attaque contre les musulmans en une semaine. Le 26 février, un groupe de voyous avait monté une provocation dans un hôtel de l’est d’Ampara, forçant un homme à dire qu’il mélangeait des comprimés d’infertilité dans des repas servis aux clients cinghalais. Ils ont attaqué le propriétaire de l’hôtel et informé la police, qui l’a arrêté. Environ 100 voyous ont attaqué plusieurs magasins.

De nombreuses organisations extrémistes cinghalaises bouddhistes opèrent au Sri Lanka. Outre le BBS, il y a Sihala Ravaya [Voix des Cinghalais] et Ravana Balakaya [Brigade du [roi] Ravana], qui ont soutenu le régime de l’ancien président Mahinda Rajapakse.

Le BBS a mené une attaque bien planifiée dans la ville méridionale d’Aluthgama en juin 2014, ce qui a intensifié les tensions communautaires à travers le pays, aidant Rajapakse à détourner et à diviser l’opposition croissante à son gouvernement.

Après avoir imposé l'état d’urgence, Sirisena a dit que le gouvernement voulait l’harmonie ethnique et religieuse. Il a assuré à la population que tous ceux qui se livraient à des actions criminelles ou incitaient à l’agitation raciale seraient sévèrement punis. Wickremesinghe a fait des déclarations similaires au parlement hier.

Ces déclarations sont complètement hypocrites. Les deux ont promis de mettre fin à l’extrémisme religieux et ethnique lors de leur entrée en fonction, mais ils ont ménagé les groupes chauvins, qui opèrent librement et continuent à attaquer les musulmans. En janvier 2016, Sirisena a rencontré les dirigeants du BBS pour écouter leurs plaintes contre les musulmans et les Tamouls.

C’est la première fois en sept ans qu’on déclare état d’urgence au Sri Lanka. Rajapakse a levé l’état d’urgence précédent en 2011, mais a incorporé nombre de ses dispositions dans la loi sur la prévention du terrorisme [PTA], qui reste en vigueur. Les Etats-Unis et l'UE ont critiqué cyniquement sa suppression des droits démocratiques, car ils voulaient le pousser à prendre ses distances de la Chine et à suivre la ligne de Washington.
C'est le premier recours à l’état d’urgence du gouvernement Sirisena-Wickremesinghe, mais il a invoqué plusieurs fois l’Ordonnance sur les services essentiels, extrait de la loi sur la sécurité publique, pour écraser les grèves, notamment les travailleurs pétroliers et des cheminots.

Le véritable objectif du gouvernement n’est pas les groupes extrémistes, mais la classe ouvrière, qui entre en lutte contre les attaques sociales du gouvernement. L’opposition croissante a plongé le gouvernement dans une grave crise politique.

Aux élections locales du mois dernier, les deux principaux partis de la coalition gouvernementale, le Parti de la Liberté de Sri Lanka et le Parti national uni de Wickremesinghe, ont subi de lourdes défaites. Le Sri Lanka Podujana Peramuna, dirigé par Rajapakse, a obtenu la majorité des voix et a pris le contrôle de la plupart des conseils locaux.

Ce n'était pas un vote de confiance en Rajapakse, battu en 2015 à cause de sa politique autoritaire, mais de défiance envers le gouvernement. Sirisena et Wickremesinghe se sont engagés à renouveler la démocratie, à améliorer les conditions sociales et à résoudre les problèmes des Tamouls touchés par la guerre dans le nord et l’est du pays. Ils n'ont tenu aucune de ces promesses, mais ils ont fait appliquer le programme d’austérité dicté par le Fonds monétaire international.

Rajapakse mobilise le soutien de groupes extrémistes afin de préparer un mouvement de droite pour prendre le pouvoir et confronter les travailleurs et les pauvres.

L’agitation ouvrière s’intensifie. Une grève illimitée d’environ 16.000 travailleurs universitaires non académiques a débuté le 28 février. Le gouvernement déclare qu’il ne peut accorder aucune de leurs revendications salariales et médicales. Cette semaine, environ 3.000 chauffeurs de conteneurs portuaires ont lancé une grève pour exiger de meilleures conditions. Ces luttes font partie d’une radicalisation internationale de la classe ouvrière qui fait frémir toute la classe dirigeante..

L’élite financière presse le gouvernement de ne pas dévier de l’austérité dictée par le FMI, malgré l’opposition sociale. Le gouverneur de la Banque centrale, Indrajit Coomaraswamy, a exhorté le gouvernement à « maintenir le cap. ... Nous n’avons aucune marge, nous n’avons pas d’espace budgétaire, nous n’avons pas de marge de sécurité sur le compte externe — alors, on est un peu au bord du gouffre.»

Devant des problèmes politiques extrêmes, la classe capitaliste cherche des mesures policières pour défendre son pouvoir. Cela soulève de sérieuses questions pour la classe ouvrière. Les travailleurs doivent rompre avec toutes les fractions de la classe dirigeante, afin de rallier les pauvres et les jeunes ruraux et de se battre pour des politiques socialistes dans le cadre d’une lutte internationale contre le capitalisme.

(Article paru d’abord en anglais le 7 mars 2018)