La colère monte après la tentative de Paris d’écraser la grève générale à Mayotte

Par Alex Lantier
14 mars 2018

Les grèves ont repris sur l’île de Mayotte, dans l’océan Indien, et le retour à l’école a été retardé lundi après que la police militaire française a échoué dimanche à écraser des piquets de grève devant le port de Longoni à 4 heures du matin. La police a profité des appels des syndicats pour suspendre temporairement la grève générale pour une période de réflexion afin de lancer une attaque-surprise et tenter de briser la grève. Cela a échoué et la colère contre la répression étatique s’étend à travers cette île appauvrie.

La ministre française des Territoires d’outre-mer, Annick Girardin, aurait décidé de se rendre dans l’île, soi-disant pour des négociations. Cependant, les médias de Mayotte rapportent que les grévistes s’opposent aux pourparlers avec Girardin, et la panique monte parmi les dirigeants syndicaux alors que la grève se transforme rapidement en un affrontement entre les travailleurs et l’État français.

L’alliance syndicale de l’île a été obligée d’admettre que la visite de Girardin « n’est clairement pas souhaitée ». Elle a ajouté que les grévistes ne seraient satisfaits que par la visite d’un responsable dont le gouvernement se sentirait obligé de tenir les promesses, comme le Président ou le Premier ministre.

Alors qu’elles sont presque totalement occultées par les médias français, les grèves se propagent rapidement depuis les attentats du 20 février dans les écoles surpeuplées de l’île, dans un contexte de colère grandissante contre l’échec du passage de Mayotte au statut de département d’outre-mer faisant entièrement partie de la France en 2011, qui n’a pas amélioré les conditions sociales.

Le taux de pauvreté a atteint 84 pour cent et peu a été fait pour aider les réfugiés arrivant des Comores voisines. La population a quadruplé au cours des 30 dernières années et les élèves ne peuvent passer qu’une demi-journée à l’école et sont obligés de travailler sur les bureaux de leurs enseignants en raison du manque d’espace.

Les revendications des grévistes, selon France Info-Mayotte, « portent notamment sur l’éducation, comme la réduction des effectifs des écoles et le placement de l’ensemble du département en réseau d’éducation prioritaire renforcé. Ils exigent aussi un « plafond d’accueil des mineurs isolés » à Mayotte, et que ceux-ci soient également pris en charge par des communes de métropole. » Les grévistes réclament également de meilleurs services de santé et sociaux.

L’échec de la police à écraser la grève par une attaque sournoise, exploitant la démobilisation de la lutte par les syndicats, a aggravé le conflit. Des centaines de grévistes sont venus pour repousser l’attaque de la police contre les travailleurs portuaires, et les piquets refusent maintenant de laisser passer quiconque, après avoir d’abord obéi aux ordres syndicaux pour permettre aux véhicules médicaux et de transport de franchir les lignes de piquetage. Des arbres ont été abattus pour bloquer les routes principales, et les dirigeants syndicaux ont averti Le Monde que les travailleurs d’une station d’essence voisine stockaient également des explosifs.

Les revendications des grévistes pour les emplois et les services sociaux, et pour permettre aux immigrés d’entrer en France, les placent dans une lutte politique contre le gouvernement du président Emmanuel Macron. Macron est déterminé à réduire les prestations sociales afin d’offrir des réductions d’impôts aux riches et d’injecter 300 milliards d’euros dans l’armée au cours des cinq prochaines années. Il se prépare à des guerres à grande échelle entre les grandes puissances dans lesquelles Mayotte, stratégiquement située dans l’océan Indien, pourrait bien être impliquée.

Son gouvernement a également présenté une loi attaquant de manière drastique le droit d’asile, et il s’opposera farouchement à toute initiative visant à accueillir les Comoriens en France.

La question critique est d’unifier les travailleurs à Mayotte et dans les territoires d’outre-mer avec les travailleurs de la France métropolitaine contre l’agenda de droite de Macron, le militarisme, l’austérité et les attaques qui visent les droits démocratiques et les immigrés.

Les travailleurs en France et à travers l’Europe doivent considérer l’agression policière contre les travailleurs de Longoni comme un avertissement très sérieux. Après que la police française a attaqué sans pitié les manifestations contre la loi du travail régressive en 2016, et que la police espagnole a agressé les électeurs pour réprimer le référendum sur l’indépendance catalane l’an dernier, il est clair que le but principal est la répression politique. Les grévistes en France sont maintenant régulièrement visés par des ordres de réquisition et à des tentatives de la police ou d’agences militaires pour les obliger à retourner au travail.

Avec leurs alliés comme le mouvement La France insoumise (LFI) et le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), les syndicats prouvent à nouveau leur caractère réactionnaire. Ils participent tous à la négociation des décrets de travail de Macron, aux privatisations des chemins de fer et de la fonction publique, et prévoient de renforcer l’armée française. Et comme ils aident à formuler le programme de droite de Macron, ils regardent en silence l’attaque de la police contre les travailleurs des territoires d’outre-mer qui s’opposent à Macron.

La voie à suivre pour les travailleurs est d’enlever la lutte de Mayotte des mains des syndicats et de leurs alliés politiques, de mettre en place leurs propres organisations de lutte indépendantes des syndicats et de mobiliser une opposition politique plus large parmi les travailleurs en Europe, où les grèves sont de plus en plus nombreuses.

Le rôle des bureaucraties syndicales à Mayotte n’est pas fondamentalement différent de celui des confédérations nationales. Ils lancent des plaidoyers en faillite à Macron pour éviter un affrontement d’envergure. Saïd Hachim de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) a prévenu : « Si jamais ça part en vrille ici, c’est tout le territoire qui va s’embraser, la situation sera incontrôlable ».

Il est remarquable qu’ils ont cherché à encadrer leurs revendications en termes de loi et de l’ordre, permettant à l’État et aux médias français de cyniquement dépeindre le déploiement de la police sur l’île pour écraser la grève comme une tentative de répondre aux demandes des grévistes.

Le « tableau des revendications » des syndicats adressé au gouvernement fait de « l’insécurité » le principal sujet de la grève, déclarant : « L’insécurité à Mayotte est un phénomène grandissant qui n’a plus besoin d’être prouvé […] Son ampleur, déjà incommensurable, semble n’avoir d’égal que sa barbarie ».

Cette rhétorique a été relayée hier par les médias officiels français, qui poussent de manière agressive à une augmentation de la présence policière sur l’île, ce qui ne ferait que faciliter une répression. Le Monde a déclaré : « C’est d’abord l’insécurité qui est au début du mouvement », en avertissant que « la délinquance et la violence ont atteint des niveaux dramatiques ».

C’est une fraude politique. Les grévistes n’exigent pas le droit d’être agressés par encore plus de policiers, mais des solutions aux énormes problèmes sociaux à Mayotte. La violence scolaire et l’insécurité ne sont que l’expression de problèmes sociaux fondamentaux – chômage, pauvreté, absence d’avenir et danger de guerre – qui frappent non seulement Mayotte, mais toute la région, ainsi que la France elle-même.

Les alliés des travailleurs de Mayotte dans cette lutte sont leurs frères et sœurs de classe en France, mobilisés dans la lutte contre l’agenda répressif de Macron et de l’Union européenne.

(Article paru d’abord en anglais le 13 mars 2018)