La signification internationale des manifestations «March for Our Lives»

Par Eric London
31 mars 2018

La manifestation de samedi dernier «March for Our Lives» (Marche pour nos vies) représente un développement important dans la croissance de l'opposition sociale aux États-Unis et dans le monde. En pleine vague de grèves et manifestations de la part d'enseignants aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Afrique et en Amérique du Sud, ainsi que des cheminots en France, des conducteurs Uber en Inde et des travailleurs d'Amazon en Espagne, les manifestations de masse dans le centre de l'impérialisme mondial sont le signe d'une intensification des conflits sociaux dans le monde entier.

Il y a un peu plus d'un mois après que 17 personnes ont été abattues à la Marjory Stoneman Douglas High School de Parkland en Floride, une vaste colère contre les tueries de masse et la violence d'armes à feu a provoqué l'une des plus importantes vagues de protestation dans l'histoire des États-Unis. Plus d'un million de personnes ont participé à plus de 800 manifestations dans tous les 50 États et 390 des 435 circonscriptions du pays, et plusieurs autres manifestations se sont déroulées outre-mer.

Les organisateurs des manifestations rapportent que plus de 800.000 personnes ont participé à la marche à Washington DC., bien au-delà des attentes initiales et surpassant le nombre de participants aux manifestations de 2017 contre l’investiture de Donald Trump. Des dizaines de milliers de manifestants ont pris les rues à New York City, Chicago, Boston, Los Angeles, Denver et dans d'autres villes importantes. Des centaines de manifestations ont eu lieu dans de plus petites villes et municipalités, donnant au mouvement une composition culturelle et démographique variée.

La participation importante et le rôle de premier plan des lycéens sont un signe puissant de radicalisation politique parmi une génération de jeunes dont la vie est hantée par la guerre, la répression étatique et l'explosion de l'aliénation et des problèmes sociaux produites par la croissance extrême de l'inégalité sociale.

La tentative du Parti démocrate et des médias de présenter les manifestations comme des appels limités au «contrôle des armes à feu» est trompeuse. Tandis que les démocrates sont intervenus autant que possible pour empêcher que les manifestants tirent des conclusions plus générales, les manifestants qui ont parlé au World Socialist Web Site et à l’IYSSE (Étudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale) ont fait le lien entre la violence aux États-Unis, la guerre impérialiste et la crise sociale.

Dans la mesure où l'appel des démocrates pour le contrôle des armes à feu trouve un écho parmi la population, c'est parce que des millions de personnes s'opposent à l'immense influence politique fascisante de la National Rifle Association (NRA) et des fabricants d'armes qui profitent de la prolifération d'armement militaire. Aux États-Unis, un jeune âgé de 18 ans a moins de conditions à respecter pour acheter un fusil d'assaut AR-15 (comme celle utilisée par le tueur de Parkland) que pour se procurer un permis de conduire.

Peu importe le discours des représentants démocrates, le gouffre entre les revendications des manifestants et les actions de l'establishment politique est clair. Quelques jours avant les manifestations, les démocrates et les républicains s’étaient entendus pour adopter un budget de 1300 milliards de dollars qui contient une augmentation importante des dépenses pour l’armée, les forces de déportation et la police.

Les deux factions de la classe dirigeante américaine tentent de traîner la population américaine derrière elles dans de nouvelles guerres qui auront des conséquences de plus en plus dévastatrices. Trump a désigné John Bolton, l'ambassadeur américain aux Nations unies pendant l'administration Bush, en tant que conseiller en matière de sécurité nationale à partir du mois prochain. Bolton préconise une guerre contre l'Iran et la Corée du Nord.

Pendant ce temps, les démocrates mènent une campagne impitoyable pour présenter Trump comme une marionnette de la Russie, et exigent une escalade de la guerre américaine au Moyen-Orient et des préparatifs pour un conflit direct avec la puissance nucléaire eurasiatique. Pendant que les démocrates lancent des phrases creuses sur l'opposition à la «violence», le chef de la minorité au Sénat Charles Schumer affirme que le parti ne s'opposera pas à la nomination de la tortionnaire des prisons secrètes Gina Haspel à la tête de la CIA.

Les manifestations ont prouvé qu'une nouvelle génération vient d'entrer sur la scène politique. Beaucoup de jeunes lycéens ont tenu des discours émouvants, leur voix tremblant d'une colère palpable alors qu'ils racontaient comment ils avaient perdu des amis et des membres de leur famille dans des tueries de masse, des meurtres policiers ou des violences de rue.

Il s'agit là d’expériences de plus en plus fréquentes de la vie américaine, particulièrement parmi les jeunes de la classe ouvrière. Le capitalisme américain a lancé une vague de violence d'un niveau sans précédent contre la population des États-Unis et du monde. Depuis l'an 2000, avant la naissance de la majorité des lycéens, il y a eu 270.000 meurtres, 600.000 overdoses, 650.000 suicides, 85.000 morts au travail, 12.000 meurtres policiers et 850 exécutions de prisonniers aux États-Unis.

Au cours de la même période, les guerres menées par les États-Unis, lancées pour les profits des grandes sociétés et justifiées par des mensonges, ont tué plus d'un million de personnes en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Somalie, au Pakistan, au Yémen et ailleurs.

Des millions de personnes ont été poussées à participer aux manifestations de samedi dernier par un profond sentiment que les choses ne vont pas du tout dans la société américaine, marquée par une violence extrême et une vie politique et culturelle dégradée. Cela vient réfuter le discours officiel du Parti démocrate selon lequel la population américaine devrait être avant tout préoccupée de questions identitaires raciales ou de genre. Tous les autres problèmes sociaux, d'après ce discours, seraient inventés ou exagérés par les sinistres machinations de la Russie pour «diviser» ce qui serait autrement une société américaine paisible et sereine.

Aucune de ces questions n'a joué un rôle important lors des manifestations de samedi dernier. Aucun lycéen n'a tenté d'accuser le président de la Russie Vladimir Poutine pour le phénomène presque exclusivement américain des tueries de masse dans les écoles. Quand des lycéens dans des villes comme Chicago et Los Angeles parlent de l'extrême violence et de la répression policière dans les quartiers principalement noirs et latinos, ils ne le font pas en présentant la violence en termes surtout raciaux. Une lycéenne latino de la classe ouvrière, Edna Chavez, a dit aux manifestants à Los Angeles que de confronter les tueries de masse dans les écoles requiert une compréhension des «causes fondamentales» de la violence dans la société. Ceci veut dire «changer les conditions qui causent la violence», a-t-elle dit, incluant le chômage, l'inégalité et la détérioration du système scolaire.

Aux États-Unis, dans des conditions où les syndicats ont réprimé la lutte des classes pendant les 40 dernières années, le fait que les questions économiques et sociales commencent à prédominer a une signification internationale immense. Les revendications des jeunes pour mettre fin à la violence sociale coïncident avec les revendications de leurs enseignants en Virginie-Occidentale, dans l'Arizona, l'Oklahoma et le New Jersey pour de meilleurs salaires et le financement de l'éducation publique.

Les revendications de différentes sections, groupes d'âge, et segments géographiques de la classe ouvrière commencent à se rejoindre. La classe dirigeante est terrifiée que les différentes revendications de travailleurs à travers le pays et le monde se cristallisent en un mouvement de masse indépendant des deux partis capitalistes. C'est pour cette raison qu'ils tentent d'étouffer les voies de communication – les médias sociaux et l'Internet – et censurer les sites de gauches pour les empêchant d'atteindre une audience plus large.

Ce qui est surtout nécessaire est le développement, au sein de cette radicalisation qui prend place objectivement, d'une direction consciente socialiste pour organiser l'opposition croissante de la classe ouvrière, aux États-Unis et dans le monde, en un mouvement contre le système capitaliste. C'est la tâche du Parti de l'égalité socialiste et des Étudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale.

(Article paru en anglais le 26 mars 2018)