France : une grève massive met en question les réformes de droite de Macron

Par Peter Schwarz et Eric London
4 avril 2018

De nombreux secteurs de la classe ouvrière en France ont entamé une grève massive ce matin, après que les cheminots ont cessé le travail la nuit dernière. Les cheminots, opposés à la proposition du président français Emmanuel Macron de privatiser la SNCF, mènent ce que l’on a appelé la plus grande épreuve de force à ce jour entre Macron et la classe ouvrière française.

Le Figaro qualifie la grève de « bataille du rail » tandis que Le Monde écrit d’un ton inquiet que « les ouvriers du train, de l’aviation et des ordures retrouvent leur énergie ». « Un certain nombre de secteurs ont été touchés par un mouvement de grève lancé mardi 3 avril. Leurs griefs sont nombreux dans chaque catégorie : réforme de la SNCF pour les cheminots, demandes d’augmentation de salaire pour les travailleurs d’Air France ».

La SNCF s’attend à ce que l’appel à la grève soit largement suivi. Il prévoit que seulement un TGV sur huit traversera la France, et un train régional sur cinq. Les rapports initiaux indiquent que huit conducteurs sur dix suivent la grève. Jusqu’à un tiers des vols, seront annulés aujourd’hui. L’entretien de l’électricité et la collecte des ordures seront limités à mesure que les travailleurs de l’assainissement, les électriciens et les travailleurs du gaz arrêteront de travailler.

Le Parisien craint que la grève « soit très largement suivie ». Les syndicats et les partis bourgeois sont de plus en plus préoccupés par le fait que le mouvement de grève sera lié aux grèves en cours des postiers dans les Hauts-de-Seine, la Gironde, et à Rennes. Les travailleurs des magasins Carrefour ont également fait grève le week-end dernier contre les suppressions d’emplois.

Quatre syndicats – la Confédération générale du travail (CGT), l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa), la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et les Solidaires unitaires démocratiques (SUD) – ont appelé à des actions contre les propositions de privatisation. Sous l’immense pression de leurs membres, les syndicats, bien qu’ils refusent d’appeler à une grève indéfinie, alterneront entre deux jours de grève et trois jours de travail à la SNCF jusqu’au 28 juin. Les syndicats décrivent cela comme une tactique d’attrition et un moyen de protéger les grévistes qui, en France, ne reçoivent aucune indemnité de grève.

La grève a soulevé des inquiétudes à travers l’Europe, où les bourgeoisies allemandes, anglaises et espagnoles font face à une intensification des mouvements de grève. En Allemagne, où une série de « grèves d’avertissement » ont été déclenchées par des ouvriers de l’industrie, l’hebdomadaire Die Zeit a écrit que la grève française décidera : « si [les plans de privatisation des chemins de fer] ne vont pas plus loin que de simples intentions et que Macron – comme beaucoup de ses prédécesseurs – cède à la résistance dans la rue, ou si la France va effectivement changer. »

Le journal allemand, Handelsblatt, a commenté que « dans les prochains jours, les enjeux sont bien plus que la réforme de la compagnie ferroviaire ». Les grévistes espèrent qu’une « version moins radicale ou un arrêt complet de la réforme du chemin de fer marquera la fin des autres projets de Macron, y compris une réforme globale du système de retraite. En revanche, si la grève s’effondre après quelques jours, le chemin sera tracé pour que Macron modernise la France. »

Au Royaume-Uni, où les enseignants préparent un vote national sur la grève et où les enseignants des universités sont en grève depuis des semaines, le Financial Times qualifie la vague de grèves en France de « test le plus fort pour le programme de réformes du président Emmanuel Macron ».

Les projets de « réforme » et de « modernisation » de Macron impliquent l’élimination des programmes sociaux et des droits acquis par la classe ouvrière française au cours de décennies de lutte acharnée.

L’année dernière, le gouvernement Macron a adopté une réforme du marché du travail qui ouvre la voie à des licenciements massifs et élargit le recours au travail précaire. Macron et les autres partis bourgeois ont démobilisé et réprimé l’opposition massive à cette loi avec l’aide des syndicats et les attaques de la police.

Les derniers efforts de Macron en matière de privatisation sont les plus impitoyables. Le projet clé est la restructuration de la SNCF. La classe dirigeante française cherche à éliminer le « statut du cheminot » qui offre aux travailleurs une protection contre les licenciements et la possibilité d’une retraite anticipée – qui marque un point culminant de la lutte de classe en Europe au cours du 20ᵉ siècle.

Le gouvernement veut diviser la compagnie de chemin de fer d’état en trois sociétés actionnaires : du réseau, des opérations ferroviaires et des gares – et l’ouvrir à la concurrence internationale. Les dépenses de la SNCF seront réduites de 27 pour cent sur le dos des salariés et sa dette de 50 milliards d’euros (61 milliards de dollars) sera réduite.

La grève rappelle les événements de 1995, lorsque les cheminots ont bloqué le pays pendant trois semaines et contraint le Premier ministre conservateur Alain Juppé à retirer sa proposition de réforme des retraites. Cette fois-ci, les employés sont impliqués dans la grève aux côtés des ouvriers.

En parallèle de son attaque contre les cheminots, Macron prévoit de réduire considérablement les emplois dans le secteur public et de réformer l’assurance-chômage, forçant les travailleurs sans emploi à accepter un nouvel emploi sous la menace de lourdes pénalités financières. Le gouvernement propose également une réforme de l’éducation et de la formation qui rendra l’enseignement universitaire plus coûteux et plus difficile à obtenir.

Le 22 mars, plusieurs centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre les plans de Macron.

Une action de grève est également en cours à la compagnie aérienne Air France pour une augmentation de salaire de 6 pour cent. Après une grève d’un jour le 30 mars, les syndicats ont appelé à de nouvelles grèves aujourd’hui et les 7, 10 et 11 avril.

Air France s’attend à ce qu’un tiers des vols de longue et moyenne distance soient annulés aujourd’hui, ainsi que 15 pour cent des vols de courte distance. Étant donné que le système ferroviaire s’arrêtera en grande partie, le chaos et les embouteillages sont prévus sur les routes.

Macron, son gouvernement et son parti, La République en marche (LRM), ont jusqu’ici affiché leur détermination à résister au mouvement de grève. « Nous nous attendons à un mouvement social très large et fort avec de lourdes conséquences pour les clients ferroviaires », a déclaré une source gouvernementale, selon le magazine Le Point. « Cela rend d’autant plus important que nous nous tenions fermement à la voie que nous avons choisie ».

Le 14 mars, le gouvernement a adopté une loi d’habilitation qui lui permet de mettre en œuvre rapidement la réforme de la SNCF et, si nécessaire, par décret. Il sera d’abord adopté au parlement, où le parti gouvernemental jouit d’une majorité.

Le gouvernement compte avant tout sur les syndicats pour mener à bien ses attaques. Les syndicats n’ont aucun intérêt à causer des problèmes au président Macron, qu’ils ont soutenu lors des élections de l’an dernier. Ils ont contribué au passage de la réforme du marché du travail et ont des décennies d’expérience dans la division et la démobilisation des luttes ouvrières militantes.

Cependant, certains commentateurs doutent que Macron soit assez fort pour résister au mouvement grandissant. L’article déjà cité dans Die Zeit a souligné que « le soutien à son agenda dans la population n’est pas aussi fort que le résultat de son élection le suggère ».

Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, « 75 pour cent ont voté pour d’autres candidats », a noté le journal, et lors des élections législatives qui ont suivi, « son parti, La République en marche », n’avait besoin que « du soutien de seulement 13 pour cent des électeurs pour une majorité absolue en raison du système électoral majoritaire français et du faible taux de participation ».

Il n’est pas non plus certain que les syndicats réussiront à contenir la colère des travailleurs. Le mouvement de grève en France fait partie d’une offensive internationale de la classe ouvrière – professeurs aux États-Unis, enseignants des universités britanniques, sri lankaises, algériennes, tunisiennes et kenyanes, travailleurs de l’industrie et du secteur public en Allemagne, travailleurs d’Amazon en Espagne et d’autres catégories de travailleurs à l’échelle internationale.

La pseudo-gauche joue le rôle principal en dirigeant la croissance de l’opposition sociale dans les voies sûres de l’establishment politique bourgeois. En France, le nouveau parti anticapitaliste (NPA) a publié le 19 mars une déclaration publique qui exigeait que les travailleurs « s’unissent » derrière l’ancienne direction du Parti socialiste (PS), le même parti qui, sous le président François Hollande, a perpétré les attaques contre les salaires et les programmes sociaux qui préparent le terrain pour la série d’attaques de Macron. Léon Crémieux du NPA a salué son parti pour avoir pris « l’initiative d’un appel politique […] rassemblant des forces allant de l’Alternative libertaire [anarchiste] au candidat présidentiel du Parti socialiste de 2017, Benoît Hamon, à la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon ».

Le rôle joué par le pseudo-gauche est une condamnation à mort pour le mouvement de grève croissant des travailleurs. Les revendications des travailleurs partout dans le monde ne seront satisfaites que lorsqu’elles dépasseront la perspective nationaliste étriquée des syndicats et des partis bourgeois et qu’elles construiront des comités de base des travailleurs pour lier leurs luttes dans un mouvement international pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 3 avril 2018)