Le capitalisme et la révolution de l’intelligence artificielle

Par Andre Damon
7 avril 2018

Le mois dernier, plus de 3000 employés de Google ont signé une lettre contre la collusion de Google avec le programme d’assassinat par drones des États-Unis, qui a tué et mutilé des dizaines de milliers de personnes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Les employés de Google ont exigé que l’entreprise mette fin à sa participation au « Project Maven », un système de surveillance de masse par drones intégré au programme américain de guerre des drones, déclarant : « Nous pensons que Google ne devrait pas être mêlé à la guerre ». Ils ont appelé à l’adoption d’une politique stipulant que « ni Google ni ses sous-traitants ne construiront jamais une technologie de guerre ».

La collusion de Google avec le programme d’assassinat par drones souligne l’intégration croissante des grandes entreprises technologiques dans l’armée américaine, qui, après avoir déclaré une nouvelle ère de « compétition de grandes puissances » avec la Russie et la Chine, perçoit la Silicon Valley comme seul moyen de retrouver sa puissance militaire sur la scène mondiale.

Tout aussi inquiétant est le rôle de Google dans la surveillance intérieure et la censure. En avril, Google a annoncé des changements dans ses algorithmes de recherche – appliqués en utilisant des technologies « d’enseignement profond » et d’intelligence artificielle – pour promouvoir un « contenu fiable » par rapport à d’autres « points de vue divergents ». Ces changements ont conduit à une chute drastique de trafic de recherche dirigé vers les sites Web de gauche allant jusqu’à 75 pour cent, dont la première cible a été le World Socialist Web Site.

Plus largement, Google, Facebook et Twitter ont engagé des dizaines de milliers de censeurs professionnels, dont beaucoup ont des antécédents dans l’armée, la police et les agences de renseignement, pour mettre au point et renforcer leurs systèmes d’intelligence artificielle afin de censurer et de contrôler ce que les gens disent et lisent en ligne.

Au cœur du recrutement par l’armée des entreprises de technologie et de leur partenariat avec les services de renseignement se trouve le développement rapide des technologies d’intelligence artificielle. Grâce à la puissance de l’intelligence artificielle, Google aide l’armée américaine à rassembler des séquences d’images de drones afin d’identifier des individus et des objets dans une zone ciblée.

Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, a déclaré plus tôt cette année que son « objectif avec l’IA [intelligence artificielle] est de comprendre le sens de tout le contenu sur Facebook », dans le cadre des manipulations des fils d’actualités du géant des médias sociaux.

L’objectif de l’utilisation de l’intelligence artificielle par l’armée et les agences de renseignement est le Saint Graal de tout régime totalitaire : ce que l’Agence de la Sécurité nationale a appelé « la connaissance totale de l’information » ou, comme le dit sa déclaration d’objectifs officieuse, « Recueillir tout, Connaître tout […] Exploiter tout ».

Cette déclaration d’objectifs, qui dans un autre contexte semblerait être un fantasme mégalomane d’un dictateur déséquilibré, devient rapidement une réalité imminente grâce à la puissance de l’intelligence artificielle.

Dans sa déclaration au webinaire en ligne du 16 janvier du World Socialist Web Site, Organiser la Résistance à la Censure d’Internet, le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, a mis en garde contre les dangers immenses pour l’humanité que représente l’utilisation abusive de l’intelligence artificielle.

« L’avenir de l’humanité est la lutte entre les humains qui contrôlent les machines et les machines qui contrôlent les humains. Entre la démocratisation de la communication et l’usurpation de la communication par l’intelligence artificielle », a prévenu Assange. « L’influence sociale massive indétectable alimentée par l’intelligence artificielle est une menace existentielle pour l’humanité. Le phénomène se distingue des tentatives classiques de façonner les phénomènes culturels et politiques en fonctionnant à grande échelle, avec une rapidité, et de plus en plus avec une subtilité, qui éclipse les capacités humaines. »

L’utilisation de l’intelligence artificielle pour la surveillance de masse et la marche vers la guerre n’est que l’un des buts destructeurs auxquels cette technologie transformatrice est utilisée sous le capitalisme.

Déjà, l’intelligence artificielle est utilisée dans les entrepôts d’Amazon pour suivre chaque mouvement effectué par les employés. Les systèmes d’Amazon comptent le nombre de fois que les travailleurs se rendent aux toilettes et alertent les contremaîtres si les travailleurs s’arrêtent pour reprendre leur souffle pendant les jusqu’à 23 km qu’ils peuvent avoir à marcher pendant une seule journée de travail. Dans des entreprises comme Uber et Lyft, l’intelligence artificielle est utilisée pour pousser les conducteurs à travailler plus longtemps et plus souvent, souvent au détriment de leur santé et de leur bien-être.

Mais des changements encore plus radicaux sont à l’horizon. Au fur et à mesure que les sociétés de covoiturage et les compagnies maritimes se dépêcheront de mettre en place des voitures, des camions et des bateaux sans conducteur, des dizaines de milliers d’emplois seront éliminés. L’intégration de l’IA à la robotique va étendre la vague d’automatisation de masse qui a déjà remplacé d’innombrables milliers de travailleurs de tous les secteurs industriels, des métiers du bâtiment à la préparation des aliments, en passant par la surveillance et la vente au détail.

Selon une étude réalisée en 2013 par l’Université d’Oxford, près de la moitié des emplois américains seront détruits par l’IA et la robotique rien qu’au cours des deux prochaines décennies.

Depuis la révolution industrielle, le capitalisme a réussi à transformer tout développement technologique en un instrument d’oppression et de boucherie humaine. L’introduction de la machine à égrener le coton (cotton gin) a inauguré la misère sociale horrible des bidonvilles du 19ᵉ siècle de Londres et de Manchester. La machine à filer a conduit à une résurgence de l’esclavage américain. L’avion a été converti – à travers la doctrine du « bombardement stratégique » – en une méthode pour tuer des civils par dizaines de milliers. Et l’énergie presque illimitée créée par la fusion nucléaire a été transformée en un moyen de détruire des sociétés entières, et peut-être l’humanité elle-même.

Mais pourquoi ces technologies, qui créent objectivement les conditions d’une expansion massive du niveau de vie de milliards de personnes, devraient-elles être utilisées à des fins aussi horribles ? Comme l’écrivait le révolutionnaire russe Léon Trotsky en 1926 :

« La technique et la science ont leur propre logique, la logique de la connaissance de la nature et de son asservissement aux intérêts de l’homme. Mais la technique et la science ne se développent pas dans le vide, elles le font dans une société humaine divisée en classes. La classe dirigeante, la classe possédante domine la technique et, à travers elle, elle domine la nature. La technique en elle-même ne peut être appelée militariste ou pacifiste. Dans une société où la classe dirigeante est militariste, la technique est au service du militarisme. » (extrait de Radio, Science, Technique et Société)

Entre les mains de l’élite dirigeante qui contrôle la société sous le capitalisme, toute innovation technologique devient un gourdin : contre la classe ouvrière et contre les pays qu’ils cherchent à conquérir et réprimer par la violence militaire.

Dans différentes mains, la même technologie produira des résultats différents. Dans une société socialiste, la révolution de l’intelligence artificielle et de la robotique créera les conditions d’une élévation massive non seulement du bien-être économique de la population, mais aussi de sa vie culturelle. Le remplacement des occupations fastidieuses et éreintantes ne signifiera pas un chômage de masse et la misère, mais plutôt un plus grand loisir et une expansion des possibilités d’éducation, de vie familiale et d’enrichissement culturel des travailleurs.

L’automatisation des métiers du bâtiment et l’expansion de la fabrication additive (impression 3D) à la construction réduiront considérablement la quantité de main-d’œuvre nécessaire pour construire des maisons, des écoles et des hôpitaux et assureront un excellent logement pour tous. L’exploitation de l’intelligence artificielle dans le séquençage génétique, le développement de médicaments et l’analyse des études médicales se traduira par des percées sans précédent dans la santé humaine pour l’ensemble de l’humanité, et pas seulement pour ceux qui ont les moyens de payer les prix exorbitants des médicaments.

La robotisation de l’agriculture et du transport réduira considérablement le coût de la nourriture, mettra fin à la malnutrition et assurera une alimentation de haute qualité pour tous – et non la ruine des petits agriculteurs par les conglomérats agricoles.

En présentant cette perspective pour l’humanité, les marxistes se basent sur les traditions des Lumières, qui ont établi un lien entre le progrès humain dans la science et dans la société. Tout comme des hommes tels Isaac Newton découvraient les secrets de la nature, de même la société pouvait être rationnellement comprise et, une fois comprise, transformée pour le mieux.

Ce point de vue contraste directement avec les pessimistes des classes moyennes de l’école de Francfort, qui, en rejetant les Lumières, prétendaient que la théorie de la gravité avait ouvert la voie aux chambres à gaz d’Auschwitz. Ce que des intellectuels démoralisés comme Herbert Marcuse et Max Horkheimer – qui ont prétendu faussement être des étudiants de Karl Marx et dont les théories sont toujours vendues comme étant du marxisme dans les universités – ont ignoré, c’était justement l’argument de Trotsky que : « la technique et la science ne se développent pas dans le vide, elles le font dans une société humaine divisée en classes. »

La question est : Qui contrôle les moyens de production et donc la société ?

Deux routes sont ouvertes à l’humanité. La route capitaliste offre une escalade implacable de la guerre, de la pauvreté, de la répression de masse et de la dictature totalitaire. La route du socialisme offre non seulement la libération de toutes ces horreurs, mais la libération de toute l’humanité de l’oppression et du besoin.

La voie que prendra l’humanité sera déterminée par la lutte des classes. Au milieu d’une vague de grèves croissante aux États-Unis, en Europe et dans le monde entier, la question la plus critique est l’unification des luttes disparates des travailleurs des différentes industries et pays en un mouvement politique commun pour la transformation socialiste de la société. Ce n’est qu’alors que la vaste révolution technologique à l’horizon se transformera en une révolution pour la libération humaine, et non pour l’asservissement humain.

(Article paru en anglais le 6 avril 2018)