Préface à l'édition russe de Défense de Léon Trotsky

Par VladimirVolkov
14 août 2018

La maison d’édition Mehring Verlag a publié le livre Défense de Léon Trotsky de David North en russe. Il est disponible en format e-book et sous forme imprimée et peut être commandéici. L'édition originale anglaise a été publiée en 2010 par Mehring Books et dans une traduction allemande par Mehring Verlag. Une traduction française est parue en 2012. En 2013, une deuxième édition anglaise augmentée a été publiée, sur laquelle se base cette traduction russe. Elle peut être commandée ici.

Cette publication revêt une grande importance pour la classe ouvrière russe. Comprendre le rôle joué par Léon Trotsky au XXe siècle est fondamental pour la renaissance de l'héritage marxiste dans les pays de l'ex-Union soviétique et dans la lutte pour la construction du Comité international de la Quatrième Internationale, le mouvement trotskyste mondial.

Le World Socialist Web Site publie ici la préface à l'édition russe, de Vladimir Volkov:

Le livre que nous présentons à l'attention d'un public russophone est unique à bien des égards. Il se distingue avant tout du point de vue de son contenu qui dévoile et réfute la montagne d’attaques calomnieuses, de mensonges et de falsifications fabriqués pendant des décennies contre l’un des deux dirigeants de la révolution d’Octobre 1917, Léon Trotsky, et qui se trouvent répétés à notre époque avec une force nouvelle, tant dans l'historiographie occidentale et que post-soviétique.

On peut affirmer sans exagérer que le livre est également unique en ce qu’il est écrit par un auteur qui est non seulement un spécialiste mondial de premier ordre dans le domaine des « études trotskystes » (Trotskovedenie) au sens le plus large du terme et qui comprend la biographie politique de Léon Trotsky, ses idées et perspectives ainsi que les circonstances de son destin personnel. Pendant plus de quatre décennies, David North a joué un rôle de premier plan au sein du Comité international de la Quatrième Internationale, organisation qui perpétue directement les traditions de l'Opposition de gauche des années 1920 et 1930 et de la Quatrième Internationale, fondée par Trotsky en 1938 en opposition à la dégénérescence contre-révolutionnaire stalinienne de l’Internationale communiste et de l’État soviétique.

David North est également président du comité éditorial international du World Socialist Web Site, le seul quotidien socialiste international en ligne qui exprime et défend de manière cohérente la perspective de la révolution socialiste mondiale, qui a inspiré la prise du pouvoir par le parti bolchevique en octobre 1917.

Le fait que l’auteur de ce livre ne soit pas un universitaire, mais un homme politique actif, est un avantage majeur, plutôt qu’un défaut. Aucun des grands représentants du marxisme, que ce soit ses fondateurs, Marx et Engels, ou les représentants d'une génération ultérieure, tels que Lénine, Trotsky et Rosa Luxembourg, n'a jamais séparé la nécessité d’élaborer des théories socio-politiques scientifiques et cohérentes d’une participation active à la lutte contemporaine pour le socialisme. Ils ont toujours cherché à guider directement les organisations politiques de la classe ouvrière.

Cette particularité découle de l'essence même du marxisme. Dans ses Thèses sur Feuerbach, Marx écrivait que jusqu'ici les philosophes avaient seulement cherché à expliquer le monde, d'une manière ou d'une autre, alors que le problème principal était de le changer. En d'autres termes, seule une théorie sociale qui se fonde sur les conquêtes de la pensée au cours de l'histoire humaine et qui part de la nécessité de s'orienter vers les forces de classe les plus avancées de son temps, a un caractère véritablement scientifique et progressiste. A l'époque du capitalisme, cette force sociale est la classe ouvrière.

On peut, comme membre du milieu universitaire, étudier systématiquement certaines questions historiques et théoriques. Mais cela crée aussi, dans le même temps, des obstacles objectifs, qui ont leur source dans une dépendance des conditions socio-politiques dominantes, c’est-à-dire finalement des intérêts des élites capitalistes au pouvoir. Celles-ci contrôlent l'État et les sources privées de financement des études scientifiques et possèdent de nombreux autres instruments d'influence matériels. Elles ont un intérêt fondamental à faire en sorte que les sciences les aident à maintenir, plutôt qu'à saper, leur pouvoir.

C'est là l'une des principales raisons de la profonde crise des sciences humaines dans les universités contemporaines du monde entier. La période pendant laquelle de nombreux chercheurs occidentaux pouvaient se permettre une indépendance relative est révolue depuis longtemps. L'intensification de la crise du système capitaliste mondial, en particulier depuis les années 1970 et 1980, a entraîné un déplacement majeur vers la droite du milieu universitaire. Une couche entière d'anciens radicaux et de gens «de gauche» de l'époque des manifestations étudiantes et civiles des années 1960, s'est intégrée aux couches supérieures et aisées de la classe moyenne et s'est transformée en apologiste direct de l'impérialisme.

Aujourd'hui, cette couche soutient ouvertement l'élimination de toutes les anciennes conquêtes et réformes sociales, elle justifie totalement les mesures visant à détruire les droits démocratiques fondamentaux (y compris l'introduction de la censure de l’Internet) et celles pour créer des États policiers dans les principaux pays d’Europe occidentale et aux États-Unis. Dans le domaine de la politique internationale, elle justifie les guerres impérialistes menées au Moyen-Orient et au niveau international sous des prétextes « humanitaires » ou sous de faux slogans de « démocratisation ».

Dans ce qui est devenu un phénomène majeur, les questions historiques sont désormais placées délibérément au service de l'agenda politique des pouvoirs en place. La recherche de la vérité historique est remplacée par la fabrication de récits qui sont faux, mais qui sont idéologiquement et politiquement pratiques pour les élites dirigeantes.

La nouvelle campagne de diffamation contre Trotsky, lancée au cours des deux dernières décennies, a précisément cet objectif. Geoffrey Swain, Ian Thatcher et en particulier Robert Service, sont des représentants caractéristiques de cette tendance réactionnaire et les polémiques de North contre eux occupent une part importante de son livre.

La raison des nouvelles tentatives pour discréditer entièrement Trotsky est qu’il incarne l’idée de la révolution socialiste mondiale. Cela vaut pour lui plus encore que pour Lénine, l'autre dirigeant d'Octobre 1917. En raison des particularités de sa biographie politique, plus étroitement liée aux tâches purement « russes », et aussi parce qu'il est mort relativement tôt, à un moment où de nombreuses questions absolument décisives commençaient juste à acquérir une importance mondiale, de nombreuses tentatives furent faites pour présenter Lénine comme une figure « étatique » et d'orientation nationale. On s’en est particulièrement servi pour répondre aux besoins de la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays ».

Il n'en est pas ainsi pour Trotsky. Sa contribution à la préparation et au succès de la révolution d'octobre 1917 et à la création de l'État soviétique, comme son rôle dans la lutte contre la dégénérescence bureaucratique de l'URSS et pour développer le programme de la révolution socialiste mondiale dans les années 1930 – une période de réaction mondiale – est tellement multiforme et indiscutable que son héritage politique et théorique ne peut être falsifié qu'en ayant recours aux mensonges les plus éhontés.

Cela rend d'autant plus important de ne pas laisser une pierre sur l’autre dans la réfutation de ces mensonges. C’est précisément la tâche de ce livre qui apporte une contribution majeure et inestimable à cet objectif.

La défense de l'héritage théorique et politique de Léon Trotsky est en même temps la défense de la révolution d'octobre 1917, dont nous avons célébré le centenaire cette année.

La révolution d'octobre 1917 fut l'événement le plus important de l'histoire mondiale ; elle représenta un tournant décisif. Elle a inauguré une période où la classe ouvrière est intervenue consciemment dans la vie sociale, afin de transformer radicalement la société sur la base de l’égalitarisme et de la démocratie véritable et pour l’émanciper de toutes les formes d’exploitation et d’oppression.

Octobre 1917 était le seul moyen progressiste de surmonter les contradictions insolubles de la société russe et, dans ce sens, il est né sur une base nationale. Mais la révolution d'Octobre n'était pas simplement un événement national. Elle est devenue la réponse à la crise du système capitaliste mondial tout entier. Comme Trotsky l’a fait remarquer, toutes les particularités nationales sont des expressions spécifiques de conditions internationales communes.

Essentiellement, la révolution d'Octobre 1917 représentait le plan stratégique d’une réorganisation du monde entier dans l'intérêt des couches les plus larges de la population laborieuse. C’était la seule alternative viable à la barbarie, à la guerre et à la destruction impérialistes qui se sont manifestées de façon aussi impitoyable dans les deux guerres mondiales, l’Holocauste et les autres catastrophes du XXe siècle.

La victoire bolchevique fut assurée grâce à une perspective correcte, la théorie de la révolution permanente, déjà formulée par Trotsky à l'époque de la révolution russe de 1905, à l'issue d'un développement intellectuel prolongé de la social-démocratie russe et internationale. Bien que l’ayant initialement rejetée, Lénine a adopté la théorie de Trotsky au printemps 1917 dans ses thèses d'avril. Ce pas fut facilité par l'étude attentive par Lénine de la nature économique de l'impérialisme pendant les années de la Première Guerre mondiale.

Selon la théorie de la révolution permanente, le prolétariat et son parti, mobilisant de larges couches de la paysannerie, sont la seule force capable de mener la révolution à une victoire décisive contre les vestiges du féodalisme sous forme des propriétaires fonciers et de l’absolutisme. Mais le nouveau régime révolutionnaire ne peut se limiter à des mesures bourgeoises. Il sera inévitablement contraint de porter atteinte à la propriété privée et de procéder à la réalisation d'un programme socialiste. Le succès dans cette voie dépend de la possibilité de s'appuyer sur les dernières conquêtes technologiques de l'économie mondiale. Ceci n'est concevable que dans des conditions de révolutions prolétariennes victorieuses en Europe.

La condition préalable au succès de la révolution russe était son extension et son soutien à l'échelle internationale. Lénine et Trotsky étaient parfaitement d'accord là-dessus lorsqu'ils ont dirigé le parti lors de la prise du pouvoir en 1917.

Si la théorie de la révolution permanente fut initialement conçue avec un regard pour les conditions de la Russie, elle a revêtu à notre époque une signification internationale universelle. Elle affirme que même une simple défense des acquis sociaux et des droits démocratiques fondamentaux est impossible à moins qu’elle ne s’appuie sur la mobilisation révolutionnaire indépendante de la classe ouvrière, orientée vers le programme du socialisme international.

Pour la Russie, la signification historique de la théorie de la révolution permanente réside aussi dans le fait qu’elle fournit la clé pour comprendre la dégénérescence bureaucratique du Parti bolchevique et de l’État soviétique. La gangrène de la dégénérescence bureaucratique se développa lorsque le nouveau régime de la dictature des ouvriers et des paysans fut confronté à un isolement prolongé. Le retard socio-économique de l’économie persista et ne put pas vraiment être surmonté malgré les énormes succès du développement industriel que la société soviétique connut après la Seconde Guerre mondiale.

La victoire du stalinisme, une réaction nationaliste virulente à la perspective internationale ayant guidé Octobre, imposa à la société soviétique de nombreux sacrifices inutiles, un épuisement économique et moral et de terribles souffrances. Bien que ceux-ci n'aient eu aucun rapport direct avec le socialisme, ils ont considérablement miné la croyance en celui-ci dans la classe ouvrière soviétique et internationale.

L'un des crimes les plus horribles du stalinisme a été le génocide sanglant qu'il a déchaîné dans les années 1930 contre toute une couche d'intellectuels et de travailleurs qui représentaient les meilleurs cadres marxistes et incarnaient l'expérience vivante et la culture de la révolution. Le gigantesque traumatisme de la Grande Terreur ne fut pas surmonté jusqu’au terme de la période soviétique et il a contribué à la mise en œuvre du programme de restauration capitaliste initié par Gorbatchev.

Sur la scène internationale, la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays » fut complétée par la conception de « la coexistence pacifique avec le capitalisme ». Au lieu de lutter pour le renversement des régimes capitalistes en construisant des partis communistes révolutionnaires, la bureaucratie soviétique a systématiquement saboté et réprimé les luttes de la classe ouvrière dans le monde entier, espérant recevoir des garanties des principales puissances impérialistes qu’elles ne tenteraient pas de renverser par la force le régime en place en URSS.

Après avoir politiquement exproprié le prolétariat, la bureaucratie a continué à défendre les relations de propriété nationalisées pendant un certain temps, les considérant comme la source de ses privilèges matériels. Mais pour le faire, elle a eu recours à ses propres méthodes, qui ont démoralisé la classe ouvrière, étouffé son esprit, son indépendance et sa capacité d'initiative, et se trouvaient en contradiction directe avec les tâches de la construction du socialisme.

Les travailleurs soviétiques ressentaient une profonde haine envers la nouvelle nomenklatura aristocratique. L’essence de l’histoire de la société soviétique, de la fin des années 1920 à la fin des années 1980 est, d’une part, une suite de tentatives ininterrompues de la bureaucratie pour créer les conditions lui permettant d’étendre son pouvoir aux rapports de propriété existants, garantissant ainsi la restauration du capitalisme et, d'autre part, les tentatives spontanées de la classe ouvrière soviétique pour trouver son chemin vers le programme d'une nouvelle révolution politique sur la base des conquêtes socio-économiques ayant émergé en Octobre 1917. Ce programme avait été, dès le début, clairement formulé et préconisé par la Quatrième Internationale.

La soi-disant stagnation sous Brejnev, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, fut un tournant important. Contrairement à la conception dominante que la société soviétique était entrée dans une période de crise et de déclin, une période où le « projet communiste » s'était complètement épuisé, cette période fut surtout caractérisée par le virage de plus en plus net de larges couches de la bureaucratie vers le rétablissement d'une « économie de marché ».

Des couches influentes des échelons supérieurs de l'intelligentsia soviétique ont participé activement à ce processus. Leurs représentants les plus célèbres étaient des personnalités telles que l'écrivain Alexandre Soljenitsyne, le physicien Andreï Sakharov et le poète Joseph Brodsky. Indépendamment de la particularité de leurs conceptions politiques individuelles, ils se distinguaient tous par un anticommunisme qu’ils partageaient et une admiration aveugle pour la société bourgeoise.

Le mouvement des « dissidents libéraux occidentaux » qui s’est développé sur cette base s'est longtemps pris pour une alternative « démocratique » au communisme officiel. En réalité, ce milieu n'a fait que formuler plus directement et plus ouvertement ce qui était déjà discuté en secret dans les milieux bureaucratiques, exprimant les tendances de plus en plus claires de ces derniers.

Les « dissidents » furent un instrument utilisé par la bureaucratie stalinienne pour entamer un « dialogue » avec l’Occident impérialiste, tout en imprégnant la société soviétique de pessimisme et de déception vis-à-vis d’une perspective socialiste.

Beaucoup des dissidents qui, à l'époque de la « stagnation » brejnevienne, avaient quitté l'Union soviétique, se sont aperçus que leurs idées anticommunistes les plus radicales commencèrent à être propagées par les plus hautes sphères du Parti communiste soviétique dans les années de la « perestroïka » de Gorbatchev.

La plupart des prédécesseurs de la pseudo-gauche d'aujourd'hui à l’Ouest, partagèrent pleinement l'euphorie à propos de la « perestroïka » et du « glasnost » de Gorbatchev. Dans ce contexte, le Comité international de la Quatrième Internationale fut la seule organisation au monde à insister sur le fait que la politique de Gorbatchev représentait non pas un « renouveau du socialisme », mais un rejet total même d’un semblant de marxisme, et il avertit qu'elle mènerait à la restauration du capitalisme et à l'effondrement de l'URSS.

Cette analyse, fondée sur l’héritage théorique et politique de Léon Trotsky, a été pleinement confirmée par les événements qui ont suivi.

Dans un discours prononcé devant un club de travailleurs à Kiev, le 3 octobre 1991, quelques semaines à peine après l’échec du putsch organisé en août par les groupes les plus conservateurs de la bureaucratie stalinienne, et deux mois avant la liquidation judiciaire de l’Union soviétique, David North déclarait :

Ceux qui prétendent que l'Union soviétique, ou ce qui en reste, a seulement besoin d'entrer sur le marché mondial pour résoudre ses problèmes actuels ignorent simplement un certain nombre de questions historiques et économiques critiques ... Dans ce pays, la restauration capitaliste ne peut s’effectuer que sur la base d’une large destruction des forces productives déjà existantes et des institutions socio-culturelles qui en dépendent. En d'autres termes, l'intégration de l'URSS dans la structure de l'économie impérialiste mondiale sur une base capitaliste ne signifie pas le développement lent d'une économie nationale arriérée, mais la destruction rapide d'une économie ayant soutenu des conditions de vie qui sont, du moins pour la classe ouvrière, beaucoup plus proches de celles existant dans les pays avancés que dans le Tiers monde. (David North: « Après le putsch d'août: L'Union soviétique à la croisée des chemins », dans Fourth International, vol. 19, n°1, automne-hiver 1992, pp. 108-109, en italique dans l'original – traduction de l’anglais)

Lorsqu’on revient sur toute l'expérience passée et amère de l'histoire post-soviétique, il serait extrêmement naïf, et cela méconnaîtrait les faits, de suggérer que l'URSS aurait pu s'effondrer aussi rapidement et avec des conséquences aussi catastrophiques s’il n’y avait pas eu une conspiration collective de la bureaucratie totalitaire pour la détruire – une conspiration préparée par plusieurs décennies de crimes et de trahisons du stalinisme soviétique contre la classe ouvrière et le socialisme.

Mais tout le monde, en Union soviétique, ne se laissa pas aveugler par la démagogie et les mensonges de la « nouvelle façon de penser ». Vadim Rogovine, célèbre sociologue et historien soviétique, fut de ceux qui ont reconnu la relation qui existait entre le sort de l’Union soviétique et la perspective de l’internationalisme socialiste, telle qu’elle est exprimée par le programme du trotskysme révolutionnaire contemporain.

Ayant établi des liens étroits avec le Comité international, Rogovine a réussi à rédiger, au cours de la brève période de 1992-1998, une étude monumentale en sept volumes, intitulée «Y avait-il une alternative? » et consacrée à la lutte de l’Opposition de gauche dans le Parti communiste de l'Union soviétique et dans le mouvement ouvrier international durant les années 1920 et 1930, et dirigée contre la dégénérescence bureaucratique stalinienne. Ce travail demeure un exemple inégalé de recherche historique, en particulier à la lumière de la baisse honteuse du niveau des travaux historiques dans la Russie contemporaine.

À ce jour, l'attitude envers Trotsky demeure la pierre angulaire séparant ceux qui tentent de rechercher et d’établir une vérité historique objective des falsificateurs vulgaires et opportunistes. Il y a là une ironie profonde : avant 1991, Trotsky était diffamé pour ne pas avoir été un véritable bolchevique et révolutionnaire. Depuis 1991, il est attaqué pour avoir été l’un des dirigeants reconnus de la révolution d'Octobre.

Une claire majorité des œuvres qui ont été écrites à son sujet en Russie ces dernières années ne méritent guère d'être mentionnées, en raison de leur qualité extrêmement faible. Elles constituent le flot du néo-stalinisme contemporain, qui correspond aux besoins idéologiques de la nouvelle oligarchie capitaliste. Dans cette présentation déformée, les crimes de Staline sont justifiés comme des produits prétendument inévitables et nécessaires sur la voie de la construction d'une grande superpuissance nationale. Toutes ces œuvres ont un aspect lamentable, même comparées à la littérature des dilettantes de l’école post-soviétique de falsification historique, apparue dans l’historiographie occidentale et examinée et exposée en détail dans le présent ouvrage.

L’année du centenaire de la révolution d’Octobre a été l’occasion d’une nouvelle série d’attaques virulentes contre la personne de Trotsky. La série Trotsky, diffusée sur la première chaîne de télévision dans les dix premiers jours de novembre 2017, a été particulièrement scandaleuse. Trotsky y est décrit comme un nietzschéen cynique et impitoyable, un diable et un « surhomme », prêt à tout sacrifier à sa soif insatiable de pouvoir. Cette concoction sans talent, mais très coûteuse, fortement imprégnée d'antisémitisme, incarne le profond mépris de la vérité historique – on pourrait même dire esthétique – si profondément enracinée dans l'élite intellectuelle et culturelle russe contemporaine.

Cet état d’esprit est sanctionné au niveau de la doctrine officielle de l’État. Comme en est convaincu le ministre russe de la Culture Vladimir Medinsky, le mythe lui aussi est un fait. « L'histoire est toujours subjective et indirecte », affirme-t-il, insistant ouvertement sur le fait que le but des sciences et de la culture historiques est de créer les mythes que le gouvernement juge opportuns.

Depuis, de nombreux sondages effectués au cours de l’année du centenaire d’Octobre montrent que de larges couches de la société russe reconnaissent de plus en plus que, dans l’histoire soviétique, quelque chose a été tragiquement perdu, laissant une plaie ouverte dans la conscience de la population. La sympathie et une attitude positive à l'égard de la révolution d'Octobre 1917 croissent, elles aussi, rapidement. Ce sont là des signes indéniables de l'émergence spontanée de conditions préalables à une nouvelle résurgence révolutionnaire.

L’auteur de ces lignes est fermement convaincu que le vrai Léon Trotsky et la vérité authentique sur la révolution d’Octobre et le sort de l’Union soviétique, qui est indissolublement lié à son nom, trouvera son chemin vers un lectorat de masse en Russie. Le livre de David North est un excellent compagnon sur ce chemin que la classe ouvrière et de larges couches de la jeunesse et de l’intelligentsia en Russie doivent suivre pour laisser enfin derrière eux les vieux mensonges et la vieille tromperie et voir, dans leur passé, la réponse aux questions posées de façon si urgente aujourd'hui.

Vladimir Volkov
Saint-Pétersbourg
27 décembre 2017