Crise turque et menace de guerre mondiale

Par Bill Van Auken
16 août 2018

L’Administration Trump a menacé mardi d’une nouvelle escalade de sanctions économiques américaines qui ont déjà plongé la Turquie dans une crise économique grave.

Vendredi dernier, Washington avait doublé les tarifs américains sur l’acier et l’aluminium turcs, les portant à 50 et 20 pour cent respectivement. L’action avait entraîné une chute brutale de 20 pour cent de la valeur de la livre turque, déjà en baisse depuis des mois, déclenchant une vague inflationniste qui a démoli le niveau de vie des travailleurs turcs.

Le prétexte de l’attaque punitive contre l’ancien allié de Washington dans l’OTAN – la Turquie compte le plus grand nombre de soldats de l’alliance militaire en dehors des États-Unis – est la détention continue du prédicateur américain évangélique Andrew Brunson, arrêté en 2016 pour complicité avec les organisateurs du coup d’État militaire de juillet cette année-là et qui avait pour but de renverser le président Recep Tayyip Erdogan.

« L’Administration va rester extrêmement ferme là-dessus. Le président s’engage à 100 pour cent à ramener le pasteur Brunson à la maison et si nous ne voyons pas d’actions dans les prochains jours ou dans une semaine, de nouvelles mesures pourraient être prises », a déclaré à l’agence Reuters un haut responsable de la Maison-Blanche.

Alors que l’agitation publique sur le sort de Brunson, faisant appel à la base de Trump dans la droite chrétienne, sert son agenda politique intérieur, les véritables motifs de la campagne pour mettre l’économie turque à genoux ont à voir avec la tentative de l’impérialisme américain de faire porter sa crise à ses ennemis et à ses alliés supposés. Pour cela, il se sert de la guerre commerciale, des sanctions économiques et de l’affrontement militaire direct.

Trump, le voyou américain, tente de menacer et de forcer tous les gouvernements du monde à se plier aux intérêts de Wall Street et des sociétés transnationales basées aux États-Unis.

Le mois dernier il y eut non seulement les sanctions qui ont coulé la livre turque, mais l’imposition de nouvelles sanctions contre l’Iran, suite à l’abrogation unilatérale par les États-Unis de l’accord nucléaire iranien de 2015 du P5 + 1 – USA, GB, France, Chine, Russie et Allemagne – qui ont sévèrement éprouvé l’économie iranienne. Des sanctions bien plus sévères seront imposées aux exportations d’énergie et aux banques iraniennes en novembre.

De même, des sanctions sont imposées à la Russie pour l’empoisonnement présumé à l’agent neurotoxique de l’ex-espion russe Sergei Skripal et de sa fille dans la ville britannique de Salisbury. Le gouvernement russe de Vladimir Poutine a nié toute implication dans cette affaire et aucun élément de preuve substantiel n’a été présenté pour prouver le contraire. Comme dans le cas de l’Iran, la Russie est confrontée à la perspective de nouvelles sanctions plus tard cette année.

Le premier ministre russe Dmitri Medvedev a averti vendredi dernier que les mesures proposées pour interdire les opérations bancaires russes « équivaudraient à une déclaration de guerre économique » et mériteraient « une réponse économique, politique et, si nécessaire, usant d’autres moyens ».

L’attaque contre la Turquie est liée aux mesures américaines de plus en plus agressives prises contre la Russie et l’Iran. La politique étrangère du gouvernement Erdogan a entravé les objectifs géostratégiques américains au Moyen-Orient et plus largement en Eurasie.

En Syrie, Ankara a conclu un accord avec la Russie et l’Iran, lui permettant de poursuivre ses intérêts à la frontière sud du pays. Dans le même temps, la Turquie est au bord de la confrontation militaire avec les États-Unis qui utilisent comme principale force de substitution la milice syrienne kurde YPG, affiliée au PKK turc et contre laquelle Ankara mène une campagne de contre-insurrection prolongée et sanglante.

Par ailleurs, le gouvernement turc a annoncé son intention d’acheter le système de défense antimissile S-400 avancé de la Russie, qui devrait être livré l’année prochaine et est incompatible avec les systèmes antimissiles de l’OTAN.

Enfin, Ankara a signalé qu’il n’avait pas l’intention de respecter les sanctions unilatérales imposées par Washington à l’Iran, principale source des importations d’énergie de la Turquie. Comme Trump l’a signalé dans un « tweet » récent, « toute personne faisant affaire avec l’Iran ne fera PAS d’affaires avec les États-Unis ».

Ce sont ces mêmes conflits internationaux, en particulier le tournant de la Turquie vers des relations plus étroites avec la Russie et la Chine, qui avaient motivé le soutien américain et allemand au coup d’État militaire manqué contre Erdogan en juillet 2016, alors qu’Obama était à la Maison-Blanche.

Trump le voyou n’est pas une grotesque aberration mais bien le visage authentique de l’oligarchie américaine parasitaire au pouvoir, prête à commettre des crimes historiques mondiaux dans la poursuite de ses intérêts.

Pour ce qui est de la Turquie, on calcule sans aucun doute à Washington que faire basculer une économie turque déjà en crise n’aura qu’un impact direct faible sur les États-Unis. La Turquie se classe au 28e rang des marchés étrangers pour les produits américains, ne représentant que 0,6 pour cent des exportations américaines au premier semestre de cette année. A la fin du premier trimestre, les banques américaines ne détenaient que 38 milliards de dollars de dette turque.

En revanche, des banques espagnoles, italiennes et françaises ont prêté respectivement 83,3 milliards, 38,4 milliards et 17 milliards de dollars à la Turquie.

La perspective que la crise turque impacte l’Union européenne n’est pas malvenue pour l’impérialisme américain, qui considère l’UE comme un rival stratégique. Pendant ce temps, l’effondrement de la livre turque s’est répercuté dans les économies dites des marchés émergents, dévaluant les monnaies de l’Inde, du Mexique et de l’Afrique du Sud.

Les économistes internationaux ont noté que si Washington était intervenu dans le passé pour tenter de calmer les marchés dans des conditions similaires à celles de la Turquie aujourd’hui – en général avec des mesures de programmes de « restructuration » du FMI – il avait, cette fois, délibérément cherché à aggraver la crise.

Analysant la politique impérialiste américaine en 1928, l’année avant l’éruption de la Grande Dépression, Léon Trotsky avertit: « En période de crise, l’hégémonie des États-Unis se fera sentir plus complètement, plus ouvertement, plus impitoyablement que durant la période de croissance. Les États-Unis liquideront et surmonteront leurs difficultés et leurs troubles, avant tout au détriment de l’Europe ; peu importe où cela se passera, en Asie, au Canada, en Amérique du Sud, en Australie ou en Europe même ; peu importe que ce soit par la voie ‘pacifique’ ou par des moyens militaires ».

Dix ans après l’éruption de la dernière crise financière mondiale, toutes les contradictions du système de profit ayant entraîné l’effondrement du marché en 2008 n’ont fait que s’intensifier. Le conflit insoluble entre l’économie mondiale et le système des États-nations, énormément exacerbé par la mondialisation de la production des trois dernières décennies, entraîne une nouvelle période d’avant-guerre, caractérisée par une guerre commerciale mondiale, l’effondrement des alliances d’après 1945 et la montée du militarisme.

La politique irresponsable et destructrice menée par l’impérialisme américain suscite une énorme hausse des tensions sociales et de la lutte des classes dans le monde, y compris aux États-Unis. C’est là la seule réponse viable au danger croissant que la guerre commerciale et les multiples conflits militaires dans le monde provoque une nouvelle guerre mondiale. La question décisive est la construction d’un mouvement international socialiste anti-guerre basé sur la classe ouvrière.

(Article paru d’abord en anglais le 15 août 2018)