Le déchaînement fasciste en Allemagne révèle les liens entre les extrémistes de droite et l’État

Par Johannes Stern
3 septembre 2018

Après l’émeute des néo-nazis dimanche et lundi dans la ville de Chemnitz, à l’est de l’Allemagne, presque sans être inquiétés par la police alors que les nazis agressaient les personnes qu’ils considéraient comme étrangères, de nombreux nouveaux détails éclatent au grand jour en rapport avec la coordination et coopération entre les extrémistes de droite, la police et l’appareil d’État.

Jeudi, un responsable de la prison de Dresde a été mis à pied, soupçonné d’avoir transmis le mandat d’arrêt pour un Irakien de 22 ans à des extrémistes de droite. L’Irakien est accusé d’avoir poignardé un homme de 35 ans dimanche à proximité du festival de la ville de Chemnitz.

Le mandat d’arrêt a été publié par le dirigeant de Pegida, Lutz Bachmann, de nombreux responsables politiques de l’Alternatif pour l’Allemagne d’extrême droite (AfD) et l’initiative « Pro Chemnitz », qui a organisé lundi soir la manifestation de droite à Chemnitz. Jan Timke, un policier fédéral et membre de l’association électorale populiste de droite « Bürger in Wut » (Citoyens en colère), est un autre politicien de droite qui a publié le mandat d’arrêt sur Internet.

Selon une information du Tagesspiegel de Berlin, le document de deux pages contient les noms complets de la victime, du suspect et du juge. Est également mentionné le lieu de résidence du suspect, mais seulement la rue ; les noms des témoins ont été noircis dans les premières versions publiées. Plus tard, cependant, le mandat d’arrêt est apparu sur Internet dans son intégralité, y compris l’adresse complète du suspect et les noms des témoins.

Apparemment, le fonctionnaire qui a transmis le mandat d’arrêt aux extrémistes de droite a cherché à alimenter l’agitation contre des réfugiés et les immigrés, prétendument violents, et à inciter la foule néo-nazie à mener des attaques en se constituant en milices. Ronald Gläser, vice-président du groupe parlementaire AfD à la Chambre des représentants de Berlin, a tweeté le mandat d’arrêt avec les mots : « inculpez, condamnez, punissez, expulsez ». Le blog d’extrême droite Journalistenwatch a publié le mandat d’arrêt avec le commentaire, « le meurtrier de Chemnitz a eu sa demande d’asile rejeté et possède « un casier judiciaire très lourd ». »

On ne sait toujours pas exactement ce qui s’est passé samedi soir à Chemnitz. Selon la police, « plusieurs personnes de nationalités différentes » ont été impliquées dans une rixe suite au festival dans la ville. Plusieurs personnes ont alors fui la scène du crime. Peu de temps après, l’Irakien mentionné dans le mandat et un Syrien de 23 ans ont été arrêtés. Les deux hommes sont accusés d’avoir poignardé l’homme de 35 ans à plusieurs reprises « sans raison ».

Selon divers médias, la victime était le menuisier Daniel H., un Allemand d’origine cubaine qui a grandi à Chemnitz et avait une vision politique de gauche. Selon une information du Spiegel Online, Daniel H. avait exprimé des like des pages du Parti de gauche allemand et de divers groupes antifascistes. Dans un commentaire, il a écrit de manière positive sur la marque de mode antifasciste Storch Heinar, et dans un commentaire sur les chemises avec le slogan « les nazis sont fous », il a dit : « J’aimerais aussi en avoir une, à Chemnitz il y a toujours trop de ces fêlés. »

Le Freie Presse, le plus grand journal par abonnement en Saxe, a cité dans un billet de Facebook de Daniel W, un bon ami de Daniel H. : « Je vous demande une chose, ne laissez pas votre chagrin devenir de la colère et de la haine. Ces hommes de droite, qui utilisent cela comme une plate-forme, avec qui nous avons dû nous battre plus tôt, parce qu’ils ne nous considéraient pas assez allemands. Quiconque connaissait Daniel H. sait que cela n’aurait pas été ce qu’il voulait. Ne vous laissez instrumentaliser, mais pleurez. »

Dans le contexte des événements récents et de la manière dont la prétendue attaque au couteau contre un travailleur de gauche d’origine immigrée est exploitée politiquement, il serait politiquement naïf d’exclure la participation d’éléments d’extrême droite ou dans l’appareil l’État. En Saxe en particulier, les services de sécurité ont utilisé à maintes reprises leurs liens étroits avec les milieux extrémistes de droite pour poursuivre des objectifs politiques réactionnaires.

Lorsque deux attentats à la bombe ont eu lieu le 26 septembre 2016 à la mosquée Fatih et au Centre international des Congrès de Dresde, des fausses lettres endossant la responsabilité par le mouvement Antifa de Dresde et de l’Anti-Einheitsfeier-Alliance 3oct ont été publiées sur le site « linksunten.indymedia.org », qui a depuis été interdit par le ministère fédéral de l’intérieur. Plus tard, il s’est avéré qu’un porte-parole du mouvement de droite Pegida, qui a été en partie créé par l’Agence d’État pour l’éducation civique de Saxe et ayant des liens étroits avec la police et les services de renseignement de Saxe, était à l’origine des attaques.

Au printemps 2017, Franco A., un officier de l’armée, de droite, avait amassé des armes et s’était enregistré en Bavière en tant que réfugié syrien, où il a été protégé malgré son service à plein temps dans la Bundeswehr (armée allemande). On soupçonne que lui et au moins deux autres complices – l’un d’entre eux, Maximilian T., qui travaille actuellement comme conseiller personnel pour le député de l’AfD Jan Nolte – ont planifié des attaques contre des politiciens de haut rang et des institutions tels que le Conseil central des Musulmans et du Conseil central des Juifs en Allemagne, pour faire porter la responsabilité aux réfugiés et ainsi attiser des sentiments de droite et xénophobes.

Jeudi, de nouveaux détails sur le rôle des services secrets (BfV) dans l’attaque du camion du 19 décembre 2016 à Berlin Breitscheidplatz ont été révélés. Selon les recherches du magazine politique Kontraste de la chaîne de télévision ARD, du Rbb et du Berliner Morgenpost, les services secrets auraient tenté de faire en sorte que le fait que le BfV ait placé un informateur secret à proximité de l’assassin Anis Amri ne soit pas rendu public.

Le document, que Kontraste a pu examiner, dit : « La connaissance par le public de l’utilisation des sources doit être évitée pour des raisons de protection des sources » et « il faut éviter d’enflammer davantage le sujet ». Anis Amri, qui a commis l’attaque, avait été conduit à Berlin par un informateur clandestin des services secrets étatiques de Rhénanie du Nord-Westphalie. Le même informateur secret aurait incité Amri à plusieurs reprises à agir.

À l’instar de l’attentat de Berlin, les événements de Chemnitz sont utilisés pour intensifier la campagne anti-réfugiés xénophobe et renforcer l’extrême droite. Les néo-nazis qui donnent publiquement le salut hitlérien et hurlent « dehors les étrangers » sont traités dans les médias comme des « citoyens inquiets ». Les représentants de l’AfD d’extrême droite bénéficient encore plus de temps d’antenne pour les émissions-débats et d’actualités pour justifier les émeutes néonazies à Chemnitz. Et les politiciens des partis de l’establishment, qui ont fait semblant d’être choqués immédiatement après les émeutes, ont la même rengaine.

Jeudi, le Premier ministre de Saxe, Michael Kretschmer (Union démocrate chrétienne, CDU) et la maire de Chemnitz, Barbara Ludwig (Parti social-démocrate, SPD), ont organisé à Chemnitz un soi-disant dialogue civil dans lequel ils ont minimisé les actions violentes des extrémistes de droite. Ludwig a exprimé sa compréhension « de la colère et de la consternation » à Chemnitz et, dans le style de l’AfD, Kretschmer a ajouté : « Quand vous décrivez cela comme une « incitation à la révolte dans la ville » ou un “pogrom”, alors ce n’est pas ce qui s’est passé. C’est totalement exagéré. C’est un non-sens. »

Après que la bande d’extrémiste de droite eut pu traverser Chemnitz presque sans être inquiétée par la police dimanche et lundi, des milliers de policiers sont maintenant concentrés à Chemnitz. La cible, ce ne sont pas les fascistes, mais les travailleurs et les jeunes qui cherchent à s’y opposer. Un concert « Rock contre la droite » avec des groupes connus comme Toten Hosen et Kraftklub est prévu pour lundi prochain, ou sont attendus des dizaines de milliers de spectateurs. Dès l’annonce, plus de 12 000 personnes se sont inscrites pour participer à l’événement. À Berlin, plus de 10 000 travailleurs et jeunes ont manifesté jeudi sous le mot d’ordre « Descendez dans la rue contre la violence de la droite ».

(Article paru en anglais le 1ᵉʳ septembre 2018)