Podemos minimise l’importance de l’appel des officiers espagnols franquistes

Par Alejandro Lopez et Alexandre Lantier
3 septembre 2018

Trois semaines après la publication d’un manifeste signé par des centaines d’officiers espagnols retraités saluant le dictateur fasciste et généralissime Francisco Franco (1892-1975), Podemos a finalement brisé son silence sur la question. Mais ce n’était que pour soutenir le gouvernement proaustérité et proguerre du Parti socialiste espagnol (PSOE) et minimiser l’importance de l’affaire.

Le 20 août, le secrétaire général du groupe parlementaire Podemos au Congrès espagnol, Txema Guijarro, a déclaré: «Nous trouvons absolument scandaleux que les responsables d’un organe non délibératif, mais qui devraient plutôt obéir aux autorités publiques, passent leur temps à publier des commentaires si déconnectés de l’histoire, qui dépendent des paramètres d’il y a 80 ans. C’est vraiment décourageant de voir qu’il est si difficile pour eux de tourner la page.»

Contre le manifeste réactionnaire des officiers, Guijarro a défendu les propositions du PSOE en faveur du retrait symbolique des restes de Franco du mausolée officiel de la Vallée des morts: «Vu les conditions historiques, c’est un geste qui, même s’il arrive un peu tard, semble pertinent.» Il a déclaré qu’il serait «difficile» de préserver une «démocratie de qualité» sans «reconnaître les erreurs et les actes barbares commis en Espagne pendant une longue et sinistre dictature.»

Ces propos complaisants témoignent de la faillite de ce qui passe pour la «gauche» en Europe. Le corps des officiers espagnols ne perd pas obstinément son temps en refusant d’enterrer des conflits surannés. Des fractions de l’armée et de la classe dirigeante, se sentant désespérées et isolées face aux grèves et aux conflits politiques grandissants d’aujourd’hui, légitiment le fascisme au XXe siècle pour tenter de préparer la guerre et le recours à la répression de masse au XXIe.

En cela, ils jouissent du soutien tacite de Podemos. Il existe une profonde opposition au fascisme historiquement enracinée dans la classe ouvrière espagnole et internationale. Cependant, la lâcheté et la complaisance de Podemos sont un avertissement: la seule façon pour les travailleurs et les jeunes de s’opposer à la répression et à la guerre est de construire, par opposition à la pseudo gauche, des partis trotskystes, sections du Comité international de la IVe Internationale (CIQI).

Le manifeste du 31 juillet salue Franco en tant qu’«architecte en chef» de l’histoire espagnole et «son commandement unique de l’Espagne» pendant la Guerre civile (1936-1939). Cela consistait en un coup d’État fasciste qui a plongé l’Espagne dans une guerre dans laquelle Franco s’est allié à l’Allemagne nazie et à l’Italie fasciste et a scellé sa victoire par l’exécution de 200.000 opposants politiques et militants ouvriers. La déclaration salue aussi la répression sanglante par Franco de la grève et du soulèvement des mineurs asturiens en 1934.

Alors que Podemos gardait le silence, des centaines d’autres officiers retraités ont signé cette déclaration. Signée à l’origine par 181 officiers, elle compte aujourd’hui au moins 672 signataires, dont 62 anciens généraux, soit le tiers du nombre total de généraux de l’armée espagnole. Alberto Asarta, ancien chef de la mission militaire de l’ONU au Liban, et Juan Aparicio Hernández-Lastras, qui a dirigé l’armée espagnole jusqu’en 2016, ont tous deux signé.

Cette déclaration provient d’une armée qui a mené quatre coups d’État au XXe siècle, en 1923, 1932, 1936 et 1981. Parmi les signataires figurent Ricardo Pardo Zancada et F. Javier Dusmet García-Figueras, tous deux reconnus coupables d’avoir participé au coup d’État militaire du 23 février 1981, lancé par des officiers fascistes hostiles à la Transition de 1978 de la dictature franquiste au régime parlementaire.

La décision de hauts gradés espagnols ayant soutenu la dictature militaire de saluer explicitement les crimes du régime fasciste constitue un avertissement pour les travailleurs en Espagne et au-delà. Après une décennie de crise économique, d’austérité sociale et de chômage de masse en Europe, les tensions de classe sont explosives. Sur fond de grèves dans les ports, les compagnies aériennes et le commerce en Espagne, de grèves contre l’austérité en France et de protestations contre la promotion du militarisme par l’élite allemande, l’aristocratie financière se tourne vers la répression.

L’automne dernier, le gouvernement minoritaire du Parti populaire (PP) a envoyé la Guardia Civil attaquer les électeurs lors du référendum d’indépendance convoqué par les nationalistes bourgeois catalans. Ils ont envoyé près de 1.000 personnes à l’hôpital en faisant irruption dans les bureaux de vote, en volant des urnes, et en tabassant les électeurs, y compris les femmes âgées. Les médias ont même discuté des projets d’envoi de forces spéciales et d’infanterie blindée contre la capitale catalane, Barcelone. Madrid a ensuite imposé un gouvernement non élu à la Catalogne.

Menée sous le PP, la répression a bénéficié du soutien du PSOE et de Podemos, qui ont défendu le PP au Congrès et n’ont mobilisé aucune manifestation contre lui. En fin de compte, le PP lui-même n’était au pouvoir qu’avec leur accord, ce que Podemos et le PSOE ont démontré en réunissant une majorité parlementaire en mai pour le renverser et installer un gouvernement minoritaire PSOE.

Ce gouvernement — qui dépend du soutien de Podemos pour maintenir une majorité parlementaire et qui est une coalition PSOE-Podemos sans en porter le nom — a maintenu le budget d’austérité du PP, y compris sa hausse des dépenses militaires de plusieurs milliards d’euros.

L’armée espagnole se sent libre d’annoncer ses couleurs fascistes et de comploter contre les Espagnols uniquement parce que l’opposition populaire massive au franquisme est étranglée par le Podemos et de ses alliés. Le manifeste franquiste n’est pas une déclaration de force, mais du désespoir de la classe dirigeante. Ses intrigues reposent surtout sur le fait qu’elle n’a rencontré aucune tendance qui organise une opposition politique basée dans la classe ouvrière.

Les officiers ne font face qu’à des groupes petit-bourgeois populistes et nationalistes tels que Podemos, qui soutiennent la guerre impérialiste, sont liés à l’armée et au renseignement, et ne peuvent ni ne veulent mobiliser l’opposition qui existe contre le franquisme et l’Union européenne (UE). Dans le vide à gauche créé par et la lâcheté et la faillite de Podemos, les franquistes ne voient aucune opposition significative. Cela les encourage à intensifier leur conspirations réactionnaires.

Dans la périphérie de Podemos, les nationalistes valenciens de Compromís ont été les premiers à critiquer le manifeste. Mais ce n’était que pour demander des informations sur les subventions publiques accordées à l’Association des militaires espagnols (AME), l’organisation franquiste qui a publié le manifeste, demande que Compromís a ensuite enterrée au Sénat.

Le gouvernement du PSOE a lancé une enquête à huis clos sur le manifeste franquiste. Ce n’est qu’une évasion visant à endormir la population et à empêcher le manifeste de nuire aux intérêts de l’impérialisme espagnol.

La principale préoccupation de cette enquête est d’empêcher que la révélation d’un large soutien au fascisme parmi les officiers espagnols ne mine les mensonges selon lesquels les guerres auxquelles participe l’Espagne sont des actes désintéressés de bienveillance humanitaire.

Le ministère de la Défense proclame que l’enquête «ne laissera pas la moindre ombre de doute [quant à] l’engagement absolu de tous les hommes et femmes qui composent les forces armées espagnoles pour sa constitution et les valeurs qui y sont rassemblées, et dont ils assurent la défense avec un dévouement total, non seulement en Espagne, mais dans les missions qu’ils développent à l’étranger pour le maintien de la paix et de la liberté.»

Les réactions de Compromís, du PSOE et de Podemos ne sont que l’écho des positions des associations d’officiers qui ont été les premières à protester contre le manifeste profranquiste. Asociación Foro Milicia y Democracia et Asociación Unificada de Milices espagnoles ont exhorté le gouvernement PSOE à rompre son silence et à critiquer publiquement le manifeste pour défendre la réputation de l’armée.

Le lendemain de la déclaration de Guijarro, un groupe de 17 officiers ou leurs veuves, dont Julio Rodríguez, membre de Podemos et ancien général de l’armée de l’air, a publié une brève déclaration contre le manifeste. Proclamant leur «rejet total et sans ambiguïté de la déclaration des officiers franquistes» et relevant la responsabilité de Franco pour «un coup d’État sanglant et génocidaire contre la deuxième République espagnole légale et légitime», ils ont écrit: «Nous ne sommes pas porteurs d’une morale supérieure ni d’un héritage historique sacré. Nous sommes simplement fidèles à la souveraineté nationale du peuple espagnol.»

Le capitaine de vaisseau retraité Manuel Pardo de Donlebún a déclaré dans une note personnelle que «les 600 signatures ne font rien de plus que révéler à l’ensemble du peuple espagnol ce qui est évident que pour ceux qui ont vécu une vie militaire, et ce que les autorités publiques persistent à ignorer depuis la mort du dictateur: que la mentalité fasciste survit dans l’appareil militaire.»

Ceci souligne la faillite de la stratégie de pseudo-gauche consistant à compter sur les conflits fractionnels au sein de l’appareil sécuritaire de l’État. Quels que soient les éléments dissidents dans leur sein, ces appareils se engagés à défendre les intérêts de l’impérialisme. Cela comprend les fractions des forces armées et du renseignement qui ont rejoint Podemos.

La carrière de Rodríguez, actuellement chef de Podemos dans la région de Madrid, souligne le cynisme de sa déclaration. Sous sa direction, l’Espagne a participé aux guerres néocoloniales de l’OTAN en Afghanistan et en Irak. Il a également joué un rôle majeur dans la guerre de 2011 en Libye. Celle-ci a fait plus de 30.000 morts, ruiné la Libye et laissé derrière elle une guerre civile toujours en cours entre les milices islamistes soutenues par l’OTAN.

Dans son autobiographie Mi patria es la gente (Ma patrie est le peuple, 2018), Rodríguez avoue le caractère impérialiste de la guerre en Libye: «Les raisons, ont-ils dit, étaient humanitaires, mais derrière ces bons principes, il y en avait d’autres moins nobles». Il y évoque une réunion de crise du cabinet à laquelle il a assisté, et au cours de laquelle le ministre de l’Industrie du PSOE, Miguel Sebastián, a souligné la dépendance de l’Espagne à l’égard du gaz et du pétrole libyens.

Les divers alliés et satellites de pseudo-gauche de Podemos gardent, quant à eux, le silence. La fraction pabliste Anticapitalistas de Podemos n’a publié aucune déclaration sur son site Internet, ni même d’article sur l’affaire dans ses magazines en ligne Poder Popular et Viento Sur. Corriente Revolucionaria de Trabajadores y Trabajadoras (Le Courant révolutionnaire des travailleurs), section espagnole de la Fraction trotskiste — Quatrième Internationale (FT-CI) moréniste, n’a publié aucun article sur le manifeste franquiste dans son quotidien Internet www.izquierdadiario.es.

La Gauche révolutionnaire, l’affilié espagnol du Comité pour une Internationale ouvrière (CWI), qui travaille dans Podemos, n’a publié aucune déclaration. Ils ont simplement republié un article du quotidien en ligne Público par l’ancien lieutenant Luis Gonzalo Segura. Dans son article, Segura, à l’instar de l’AUME et du Forum de la milice et de la démocratie, critique les officiers fascistes et appelle à des forces armées «modernes» du 21e siècle.

L’incapacité de ces groupes petits-bourgeois à émettre les avertissements les plus élémentaires sur les implications de la déclaration des généraux souligne leur propre faillite et le fait qu’ils sont eux-mêmes des satellites politiques à peine déguisés de Podemos.

La déclaration franquiste et la réaction des groupes de pseudo-gauche donnent raison aux conceptions fondamentales du CIQI. Après la dissolution stalinienne de l’Union soviétique en 1991, un grand nombre d’universitaires et d’intellectuels ont proclamé que l’époque de la révolution et de la contre-révolution, ouverte avec la Première Guerre mondiale en 1914 et la révolution russe de 1917, était terminée. Francis Fukuyama a proclam la «Fin de l’histoire.»

Cependant, dans la dix-huitième année du nouveau siècle, les problèmes historiques du siècle précédent éclatent à nouveau. La dissolution de l’URSS n’a pas résolu les contradictions historiques du capitalisme qui ont éclaté en guerres et en révolutions au 20e siècle. Non seulement l’histoire n’est pas terminée, mais la classe dirigeante elle-même proclame maintenant qu’elle doit retourner à ses chapitres les plus noirs pour réprimer l’opposition populaire.

La lutte de Trotsky pour apporter une perspective révolutionnaire aux luttes de la classe ouvrière pendant la guerre civile espagnole, contre les staliniens et les centristes, s’est poursuivie au XXIe siècle par la lutte du CIQI contre les forces staliniennes et pablistes à l’intérieur de Podemos.

La question-clé aujourd’hui est l’intersection de la radicalisation ouvrière, exprimée par la montée des grèves, de protestations et de l’intérêt pour le socialisme provoqués par la détérioration du niveau de vie et la concentration extrême des richesses, avec une perspective pour s’opposer à la poussée de la bourgeoisie vers la guerre et l’Etat policier. Cela souligne l’urgence de construire une section du CIQI en Espagne, pour relier les luttes ouvrières à un mouvement politique socialiste, internationaliste et anti-impérialiste visant à transférer le pouvoir à la classe ouvrière.

(Article paru d’abord en anglais le 1 septembre 2018)