L’insoumis Kuzmanovic salue l’«Aufstehen» xénophobe de Wagenknecht

Par Alexandre Lantier
15 septembre 2018

Djordje Kuzmanovic, le conseiller du chef de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon, a applaudi mercredi le mouvement xénophobe «Aufstehen» lancé par son allié allemand, Sahra Wagenknecht. Ceci marque un nouveau tournant de forces à l’intérieur de LFI vers un populisme d’extrême droite. Dans une longue interview avec L’Obs, l’ex-para et analyste géopolitique Kuzmanovic s’est posé en défenseur des Français contre les travailleurs immigrés, et a même tenté de faire passer son discours xénophobe pour une analyse «marxiste».

Wagenknecht, la dirigeante du Parti de gauche (Die Linke) allemand et épouse de l’allié de Mélenchon, Oskar Lafontaine, a fondé «Aufstehen» («Debout !») au début du mois. Face à la perte de vitesse de Die Linke, elle a déclaré qu’Aufstehen est un mouvement «de la base», qui prône le renforcement militaire de l’Union européenne et l’hostilité envers les réfugiés. Elle a vu dans «la libre circulation et l’immigration la principale source de concurrence accrue pour les emplois faiblement rémunérés» et dénoncé «l’incertitude» que créent selon elle les réfugiés.

L’appel de Wagenknecht à une « levée » xénophobe lui a valu les applaudissements de la droite néofasciste allemande. Le journal d’extrême-droite Junge Freiheit (Jeune Liberté) a salué le rôle d’Aufstehen dans «le débat sur le retour à l’État-nation», et déclaré que la seule façon d’éviter des troubles sociaux et politiques est de mener «un large débat social sur les problèmes massifs de la migration incontrôlée.»

Et Kuzmanovic a joint ses applaudissements à ceux des néofascistes allemands, saluant dans L’Obs la position d’Aufstehen en tant que stratégie par laquelle LFI pourrait tenter de récupérer le vote des travailleurs via un discours anti-réfugié.

Il dit: «Certains électeurs de gauche basculent vers les populismes de droite, mais le problème principal est qu’une large partie des catégories populaires s'abstient. S’il y a un électorat à récupérer, c’est bien celui-là! Le risque, si nous n’y arrivons pas, est de se retrouver dans une situation similaire à l’Italie, où les forces progressistes sont en miettes et la droite xénophobe au pouvoir. Le discours que tient Sahra Wagenknecht sur la question migratoire me semble donc être de salubrité publique.»

C’est là une proposition réactionnaire de développer LFI sur des bases politiques qui sont compatibles avec le néofascisme européen. Elle est fondée sur un mensonge essentiel, à savoir, l’idée que l’effondrement de l’électorat social-démocrate ou stalinien est dû avant tout à un déplacement des électeurs vers l’extrême-droite.

En fait, si le PS français, le Parti social-démocrate (SPD) allemand et leurs alliés LFI et Die Linke ont perdu leur électorat, c’est avant tout dû à l’évolution vers la droite du milieu petit-bourgeois post-soixante-huitard où ils recrutaient leurs dirigeants. L’orientation nationaliste et anti-marxiste de ce milieu facilite leur ralliement à des positions de plus en plus proches du néo-fascisme.

La grève générale de Mai 68, il y a 50 ans, a marqué pour eux le début d’une évolution vers un soutien à l’austérité et à la guerre. Le «tournant de la rigueur» du PS de Mitterrand en France, du Pasok grec et du PSOE espagnol aux années 1980, la restauration stalinienne du capitalisme en URSS en 1991, et la politique super-austéritaire des lois Hartz IV du SPD en Allemagne ont inauguré des décennies d’austérité menées par les sociaux-démocrates et leurs alliés staliniens et pablistes. Leur base électorale s’est effondrée.

La fondation plus récente de Die Linke, Syriza, Podemos, LFI et à présent d’Aufstehen n’ont été au fond qu’un toilettage en surface des tendances nationalistes et petite-bourgeoises, d’origine stalinienne ou pabliste—comme Mélenchon, qui a commencé en politique dans l’Organisation communiste internationaliste de Pierre Lambert, qui avait rompu avec le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) et avec le trotskysme en 1971. Il a rejoint le PS en 1976 pour ensuite travailler étroitement avec Mitterrand.

Syriza, au pouvoir en Grèce depuis 2015, mène une austérité violente et emprisonne les réfugiés dans des conditions atroces, groupés dans des camps d’internement sur les îles grecques.

Cette couche de la petite bourgeoisie évolue rapidement vers la droite, accompagnant ainsi l’ensemble de la politique européenne officielle. Kuzmanovic tente, bien sûr, de maintenir l’idée qu’il existe une différence entre sa politique xénophobe et la politique xénophobe des néofascistes. Il explique brièvement par exemple, «Nous sommes contre la traque des migrants: c’est une grande différence avec l'extrême droite.»

Pour un réfugié arrivant en France, toutefois, la différence entre la répression actuelle et celle prônée par Kuzmanovic semblerait toute platonique.

En effet, Kuzmanovic propose d’attaquer les entreprises où travaillent les réfugiés et de n’accepter qu’une petite minorité des réfugiés qui fuient vers l’Europe. «Si on veut s’opposer aux migrations débridées et à l’exploitation, il faut s’attaquer à ceux qui embauchent les travailleurs clandestins», écrit-il, avant d’ajouter: «Quant aux quelques dizaines de milliers qui fuient la guerre, on peut les accueillir, c’est là un devoir inscrit dans les conventions internationales de Genève de 1957 et 1962 dont la France est signataire.»

En fait, ce sont des dizaines de millions de réfugiés qui fuient les guerres impérialistes de l’OTAN et de la France en Irak, en Syrie, au Mali, en Afghanistan, et ailleurs. Ainsi ces déclarations soulignent que Kuzmanovic veut non seulement empêcher les réfugiés qui arriveraient en France d’obtenir un travail, mais surtout de refouler aux frontières la vaste majorité de ceux qui voudraient fuir vers l’Europe.

Conscient que sa ligne est vulnérable à des critiques sur sa gauche qui soulèveraient sa proximité avec une ligne néofasciste, Kuzmanovic réagit en lançant des accusations xénophobes que ces critiques facilitent le recrutement de travailleurs étrangers par les patrons en France.

Il déclare: «Lorsque vous êtes de gauche et que vous tenez sur l’immigration le même discours que le patronat, il y a quand même un problème… Ce que nous disons n’a rien de nouveau. C’est une analyse purement marxiste: le capital se constitue une armée de réserve. Lorsqu’il est possible de mal payer des travailleurs sans papiers, il y a une pression à la baisse sur les salaires. Cette analyse serait d’extrême droite? Vous plaisantez.»

Cette tentative de faire passer une démagogie xénophobe applaudie par les néofascistes pour du marxisme est une fraude politique répugnante. Le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et de Friedrich Engels, qui commence en déclarant que «L’histoire de toute société jusqu’à nous jours n’a été que l’histoire des luttes de classes», termine par une déclaration célèbre à présent depuis des siècles: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»

La tâche essentielle des marxistes de tous les temps a été d’unir les travailleurs en lutte, avant tout pour surmonter les divisions nationales sur lesquelles jouent les représentants de la bourgeoisie. Et ils ont insisté que c’était par les luttes que les travailleurs immigrés et de souche pourraient s’unir contre le nationalisme, le néofascisme, et le militarisme, c’est-à-dire les divers fonds de commerce de pêcheurs en eau trouble comme Kuzmanovic.

Ce dernier est en effet un ex-para ayant travaillé au Rwanda en 1994, lorsque Paris y épaulait le régime génocidaire de Juvénal Habyarimana, puis dans le renseignement français en Yougoslavie. Il fait partie de toute une couche de la police et du renseignement militaire et intérieur au sein de LFI, avec notamment le chef de la CGT-Police Alexandre Langlois ou le syndicaliste au ministère de l’Intérieur Georges Knecht. Leur intégration dans l’appareil répressif anti-ouvrier de l’impérialisme français montre bien qu’ils n’ont rien à voir avec le marxisme.