Québec: La CAQ, parti populiste de droite, exploite la désaffection à l’égard des partis traditionnels

Par Laurent Lafrance
19 septembre 2018

À moins de deux semaines de l’élection provinciale du 1er octobre prochain, les sondages d’opinion continuent de montrer que la Coalition Avenir Québec (CAQ), parti populiste de droite, s’apprête à remporter une majorité, ou à tout le moins de nombreux sièges à l’Assemblée nationale du Québec.

Dirigée par François Legault, ancien patron d’Air Transat et ancien ministre du PQ, la CAQ combine ses appels à des réductions d’impôt, à la privatisation, à la déréglementation et à d’autres mesures favorables aux grandes entreprises, à de fausses promesses d’amélioration des services publics et des appels nationalistes de droite. Parmi ces derniers, les plus importants sont la proposition de réduire de 20 % le nombre d’immigrants que le Québec reçoit chaque année et l’expulsion des immigrants qui échoueraient aux tests de langue française et de «valeurs québécoises» après trois ans de résidence au Québec.

La CAQ, fondée en 2011, n’a jamais fait mieux que terminer en troisième place et n’a jamais remporté plus de 27 % des voix lors d’une élection générale au Québec. Mais c’est ce parti qui est actuellement le bénéficiaire immérité de l’hostilité populaire généralisée à l’égard des deux partis qui se sont succédé au gouvernement du Québec depuis 1970, à savoir le Parti libéral du Québec (PLQ) fédéraliste et le Parti québécois (PQ) prônant l’indépendance du Québec.

Les sondages effectués en début de campagne indiquaient que le PLQ et le PQ se dirigent vers leur plus faible part du vote populaire. Le PLQ – qui forme l’actuel gouvernement sous le premier ministre Philippe Couillard, et qui a été au pouvoir à Québec pendant les 15 dernières années, à l’exception d’une période de 18 mois – risque de remporter moins de 30 % des voix pour la première fois depuis sa création en 1867.

Quant au PQ, il a commencé la campagne avec l’appui d’à peine 18 % de l’électorat et il dépasse maintenant à peine les 20 %. Le parti est en voie de remporter son plus petit nombre de sièges à l’Assemblée nationale depuis la première élection à laquelle il a participé en 1970.

La colère de masse contre le programme d’austérité, de réarmement et de guerre de l’élite dirigeante a alimenté une succession de luttes sociales explosives au Québec au cours des six dernières années, avec notamment la grève étudiante de six mois au Québec en 2012, une vague de grèves dans le secteur public en 2015 qui a mobilisé jusqu’à un demi-million de travailleurs, et des grèves dans la construction à l’échelle provinciale en 2013 et 2017.

La question politique essentielle soulevée par ces élections est la suivante: étant donné l’opposition de masse à l’austérité et la profonde désaffection envers les partis gouvernementaux traditionnels, comment se fait-il que la CAQ, un parti nationaliste québécois de droite dirigé par un ancien homme d’affaires multimillionnaire, puisse se positionner comme le «parti du changement» et se retrouver maintenant au seuil du pouvoir?

La réponse à cette question se trouve dans la politique de la «gauche officielle» au Québec, c’est-à-dire les syndicats procapitalistes et Québec solidaire (QS), parti de pseudo-gauche détenant trois sièges dans l’Assemblée nationale sortante.

Pendant des décennies, les syndicats ont isolé et réprimé toutes les luttes des travailleurs québécois en les subordonnant politiquement au PQ, un parti au service des grandes entreprises. Les syndicats sont de fervents promoteurs du nationalisme québécois – le mensonge selon lequel les travailleurs québécois ont plus en commun avec les capitalistes francophones comme le patron de Quebecor et ancien chef du PQ Pierre-Karl Péladeau qu’avec les travailleurs du Canada ou de l’étranger.

L’attitude des syndicats devant tout défi véritable à l’austérité de la classe ouvrière a été illustrée par leur déraillement de la grève étudiante de 2012. Lorsque la grève a menacé de devenir le catalyseur d’une recrudescence d’une lutte plus vaste de la classe ouvrière, les syndicats se sont démenés pour l’étouffer. Sous le mot d’ordre «De la rue aux urnes», ils ont travaillé pour détourner derrière le PQ toute opposition au programme d’austérité des libéraux. Dans la même foulée, ils ont ordonné à leurs membres dans les universités et les cégeps de la province de respecter à la lettre la loi antigrève du gouvernement – le projet de loi 78 – en plus de demander aux syndicats du Canada anglais, au nom de «l’autodétermination du Québec», de n’apporter aucun soutien aux étudiants en grève.

Les syndicats sont ainsi parvenus à atteindre leur double objectif d’étouffer politiquement la grève étudiante et d’obtenir une victoire du PQ aux élections de septembre 2012.

Dirigé par Pauline Marois, le gouvernement minoritaire du PQ, appuyé par les syndicats, n’a alors pas tardé à révéler son vrai visage en réduisant les dépenses sociales, imposant des hausses annuelles des frais de scolarité à l’université et criminalisant la grève de 75.000 travailleurs de la construction. De plus, pour détourner l’attention de son programme d’austérité et diviser la classe ouvrière, il a mis de l’avant la Charte des valeurs québécoises, un document chauvin qui, au nom de la laïcité, menaçait les enseignants, infirmières et autres travailleurs du secteur public portant le hijab ou autres «symboles religieux ostentatoires» de licenciement, tout en protégeant le «patrimoine» catholique du Québec.

La raison d’être de Québec solidaire est de raviver les illusions du programme discrédité du PQ pour un Québec capitaliste indépendant et d’appuyer les efforts de la bureaucratie syndicale pour réprimer la lutte des classes. Pendant la grève étudiante, QS a aidé les syndicats à promouvoir le PQ comme une alternative «progressiste» aux libéraux. Il a publiquement exhorté le PQ à former une alliance électorale en juin 2012 et, dans les derniers jours de la campagne électorale, a annoncé qu’il donnerait son appui inconditionnel à un gouvernement minoritaire du PQ pendant au moins un an.

En 2015, QS a soutenu les syndicats du secteur public lorsque ceux-ci étaient affairés à mettre en carcan leurs membres luttant contre les mesures d’austérité brutales du gouvernement Couillard dans le cadre d’une négociation collective, même s’il était évident dès le départ que les travailleurs étaient confrontés à une lutte politique qui nécessitait la mobilisation de l’ensemble de la classe ouvrière pour défendre les services publics. Puis, lorsque les syndicats ont signé des ententes laissant en place les réductions de services et imposant des concessions à leurs membres, QS a présenté celles-ci comme des «victoires».

Les syndicats une fois de plus à la remorque du PQ propatronal

Dans la campagne électorale actuelle, les syndicats sont une fois de plus à la remorque du PQ. Juste avant le lancement officiel de la campagne électorale le mois dernier, de grands syndicats comme le Syndicat des Métallos, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) et l’Association internationale des machinistes et des travailleurs de l'aérospatiale (AIMTA) ont organisé une campagne médiatique axée sur les circonscriptions électorales où le PQ est dans une course serrée afin de présenter les libéraux et la CAQ comme des partis jumeaux proaustérité.

Cependant, les sondages sur les intentions de vote indiquent qu’après l’expérience des gouvernements du PQ des années 1980, 1990 et du début des années 2000, qui ont imposé des compressions draconiennes des dépenses sociales et utilisé toute une batterie de lois anti-ouvrières pour criminaliser les grèves, de larges pans de la classe ouvrière en sont venus à la conclusion que le PQ soutenu par les syndicats n’est qu’un parti de droite parmi tant d’autres.

Parti de professionnels, de petits bureaucrates syndicaux et d’autres couches de la classe moyenne privilégiée, Québec solidaire mène une campagne électorale visant à démontrer à l’élite qu’il est un parti «financièrement responsable» auquel on peut confier une partie du pouvoir. QS présente une série de propositions de réforme modestes, telles qu’un programme d’assurance dentaire et le salaire minimum à 15 $ de l’heure, «chiffres à l’appui» pour montrer qu’elles sont toutes entièrement compatibles avec l’ordre social actuel.

QS s’efforce de démontrer sa volonté de travailler avec les partis de l’élite québécoise pour faire avancer «les intérêts du Québec». En plein milieu de campagne, sa candidate au poste de première ministre, Manon Massé, a tenu une conférence de presse conjointe avec Couillard et Jean-François Lisée, le chef du PQ, pour s’opposer à tout affaiblissement du système canadien d’approvisionnement et de commercialisation dans le cadre des négociations de l’ALENA.

Plus tôt, Massé a dit qu’en cas de parlement sans majorité, QS pourrait soutenir un gouvernement minoritaire du PQ, ou même de la CAQ. Cette position s’inscrit tout à fait dans la lignée du rôle insidieux que Québec Solidaire a joué au cours de la dernière décennie dans le «débat» réactionnaire sur la prétendue menace que les immigrants et les minorités religieuses constituent pour les «valeurs québécoises». Plutôt que de dénoncer sans équivoque ces affirmations, QS a qualifié à plusieurs reprises le débat sur l’«accommodement» comme étant légitime et, comme tous les autres partis, il soutient une interdiction des services publics pour toute femme musulmane portant le niqab ou la burqa.

Compte tenu de tout cela, il n’est pas surprenant que QS n’ait pas réussi à trouver beaucoup de traction au sein de la classe ouvrière. Les sondages d’opinion montrent actuellement que le parti ne fait que des gains modestes par rapport aux 7,5 % des votes qu’il a reçus aux élections de 2014.

L’érosion, pour ne pas dire l’effondrement total du soutien aux partis traditionnels de l’establishment bourgeois est un phénomène international. Cet effondrement s’explique par la frustration et la colère croissantes face aux inégalités sociales endémiques et à l’insécurité économique croissante. Mais jusqu’à présent, ce sont surtout les partis populistes et néo-fascistes de droite qui en bénéficient sur le plan électoral.

Parce que la classe ouvrière a été politiquement étouffée par les syndicats et les partis de «gauche» de l’establishment et empêchée de promouvoir sa propre solution socialiste à la crise capitaliste, des forces d’extrême droite comme Trump ou l’Alternative pour l'Allemagne (AfD) en Allemagne se retrouvent à l’avant-scène. Ces forces s’appuient sur le soutien de sections puissantes de l’élite dirigeante, qui les considèrent comme utiles pour faire dévier la politique encore plus loin vers la droite et rompre avec les formes de gouvernement démocratiques bourgeoises.

Dans des conditions où l’appui aux libéraux et au PQ s’est considérablement érodé, une bonne partie de l’élite québécoise est maintenant prête à «normaliser» la CAQ. À cette fin, les médias d’entreprise prétendent que la CAQ est très différente de la Nouvelle Droite en Europe ou de Trump aux États-Unis.

La même chose a été publiée à propos du premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, que les grandes entreprises ont porté au pouvoir en Ontario en juin dernier. Pourtant, ce dernier fait maintenant adopter un programme d’extrême droite, notamment en invoquant la «clause dérogatoire» pour annuler des droits démocratiques et faire des réfugiés les boucs émissaires de la crise sociale.

Le populisme de la CAQ est cynique et réactionnaire. Si les élections du 1er octobre l’amènent au pouvoir, son rôle réel en tant qu’outil des grandes entreprises pour intensifier les attaques contre les services publics et les droits sociaux des travailleurs sera rapidement exposé, ce qui le mettra sur une trajectoire de collision avec la classe ouvrière.

Les travailleurs au Québec, tout comme c’est le cas au Canada et dans le monde entier, ont un besoin urgent d’une nouvelle orientation politique. En opposition aux syndicats et à leur perspective nationaliste procapitaliste, ils doivent se joindre aux travailleurs du Canada et de l’étranger pour lutter pour prendre le pouvoir politique et réorganiser de façon radicale la vie socio-économique avec pour principe directeur la satisfaction des besoins sociaux et non des profits capitalistes.

(Article paru en anglais le 18 septembre 2018)