Rapport d'ouverture du cinquième Congrès national du Socialist Equality Party (Etats-Unis)

Par David North
24 septembre 2018

Le cinquième congrès du SEP se tient dans le contexte de processus politiques, économiques et sociaux qui agissent de façon explosive les uns sur les autres.

Les alliances internationales entre puissances impérialistes qui ont été le fondement de la géopolitique mondiale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'effondrent. Des alliés de longue date se transforment en ennemis et renforcent leurs moyens militaires. La contradiction entre le caractère interdépendant de l’économie mondiale et le système capitaliste de l’État-nation mène inexorablement à la guerre mondiale. Le principal protagoniste de cette crise est l'impérialisme américain, qui se sert impitoyablement de sa puissance militaire supérieure pour compenser son déclin économique à long terme.

Les vociférations xénophobes de Donald Trump sur l’« Amérique D'abord » sont la manifestation la plus vulgaire de la détermination de la classe dirigeante américaine à maintenir l’hégémonie mondiale des États-Unis. Malgré le conflit vraiment virulent entre les différentes factions composant l’oligarchie américaine, ce serait une erreur politique grave que de croire qu’il existe des différences fondamentales entre les objectifs stratégiques de Trump et ceux de ses adversaires démocrates et de leurs alliés des services de renseignement. Il n’y a certainement pas, au sein de ces factions, de tendance en conflit qui représenterait les intérêts de la classe ouvrière. Décider de qui est « pire » – Trump ou ses adversaires du parti démocrate – revient à se demander si on préfère être mordu par un cobra ou étranglé par un boa constrictor.

On peut penser à un moment que personne ne peut être pire que Trump. Mais ensuite on voit le sénateur démocrate Mark Warner qui brandit la menace d’une guerre contre la Russie tandis que les démocrates de la Chambre hurlent « USA, USA ! » et, en comparaison, Trump semble presque civilisé. La seule réponse appropriée est donc celle suggérée par Shakespeare : « La peste soit de vos deux partis ! »

Aussi amères que soient les divergences sur la tactique, toutes les sections de l’oligarchie financière et de la grande entreprise américaine sont d’accord sur l’objectif stratégique : la préservation de l’hégémonie mondiale des États-Unis. Que ce soit avec l'OTAN ou contre elle ; que ce soit par la guerre en alliance avec l'Allemagne contre la Russie ou en alliance avec la Russie contre l'Allemagne ; ou que ce soit par l'application de pressions économiques ou par la force militaire contre la Chine, les États-Unis emploieront tous les moyens qu'ils jugeront nécessaires contre tout pays considéré comme une menace pour leurs intérêts. Comme Trotsky, avec une étonnante prescience, l’écrivait en 1928: « En période de crise, l’hégémonie des États-Unis se fera sentir plus complètement, plus ouvertement, plus impitoyablement que durant la période de croissance. » [1]

Toutes les grandes puissances sont engagées dans un renforcement effréné de leurs forces militaires. La montée du militarisme et le stade avancé des préparatifs de guerre intensifient le fardeau économique de la classe ouvrière et imposent des restrictions toujours plus importantes des protections constitutionnelles traditionnelles. La crise des formes bourgeoises-démocratiques de gouvernement est manifeste partout dans le monde. La contre-révolution égyptienne de 2013 a donné un exemple brutal de comment les élites dirigeantes réagiront à une vague populaire de gauche massive. Même si elles sont un moment obligées de gagner du temps par des concessions, les classes dirigeantes vont riposter brutalement à la première occasion. Mais quoi qu’il en soit, elles n’ont pas l’intention de permettre à la classe ouvrière de prendre l’initiative. Les forces politiques de droite dans toutes les régions du monde se renforcent, tendance que les partis capitalistes traditionnels saluent et encouragent.

En Allemagne, les néo-nazis de Alternative für Deutschland sont devenus une force politique significative. En 1949, aux temps désespérés qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, le Reichstag est devenu le Bundestag. Le vieux bâtiment a été réaménagé récemment et a reçu un dôme moderniste. Mais celui-ci surmonte un bâtiment dont les députés parlent une langue politique que nous ne connaissons que trop bien et que Hitler et Göring auraient comprise et approuvée. Et, moquerie tragique des victimes du nazisme, le gouvernement israélien d'extrême-droite, qui entretien des liens étroits avec des politiciens et des régimes fascistes et antisémites du monde entier, a mis en place l'équivalent juridique d'un amendement constitutionnel qui accorde exclusivement à la population juive un statut juridique spécial et supérieur.

Ce ne sont là que deux exemples d'une tendance mondiale. Les États capitalistes acquièrent un caractère autoritaire et renforcent les pouvoirs répressifs des agences de renseignement et de forces de police de plus en plus militarisées. On intensifie les efforts visant à censurer l'information sur Internet et à bloquer l'accès aux sites Web socialistes et anti-guerre, en particulier le WSWS. À Londres, qui au XIXe siècle, à l’âge d’or de la démocratie bourgeoise accordait l’asile à d’innombrables réfugiés fuyant les persécutions, Julian Assange reste un prisonnier politique, menacé d’arrestation immédiate s’il s’aventure hors de l’ambassade d’Équateur. Des millions de personnes à travers le monde, dont les ravages des guerres impérialistes et les conséquences d'une exploitation économique extrême ont fait des sans- abri, sont privées de leurs droits humains les plus élémentaires et sont traitées avec brutalité. Aux États-Unis, les enfants sont arrachés à leurs parents et placés dans des centres de détention.

Le krach de Wall Street de 2008 a intensifié la campagne vers la guerre et la dictature. La crise mondiale actuelle est le résultat des politiques suivies par les élites dirigeantes en réponse à la crise, et qui malgré la reprise des bourses n’ont résolu aucune des contradictions sous-jacentes ayant mené à l’effondrement d’il y a dix ans. Comme il est de plus en plus évident, les méthodes employées par l’oligarchie financière pour contenir la crise et s’enrichir par la même occasion, n’ont fait que reculer l’échéance fatidique.

Le krach de Wall Street de 1929 a déclenché une crise mondiale qui a conduit à la radicalisation internationale de la classe ouvrière. Mais la dégénérescence politique du régime soviétique et les trahisons de la classe ouvrière par les partis sociaux-démocrates et staliniens, en Europe, avant tout en Allemagne, en France et en Espagne, ont garanti la victoire du fascisme et ont conduit en 10 ans au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Les États-Unis ont également été le théâtre de luttes sociales massives. Le Congrès des organisations industrielles (CIO), qui, comme préfère l'oublier la pseudo-gauche, est apparu en 1935 comme une insurrection contre la Fédération américaine du travail (AFL) est devenu le centre d'un mouvement comptant des millions de travailleurs. La classe dirigeante américaine, beaucoup plus riche que ses homologues européennes, a choisi, non sans opposition acharnée, de répondre au défi de la classe ouvrière américaine par le programme de réformes du New Deal de Roosevelt plutôt que par les variétés de fascismes à l’américaine avancées par Huey Long, Henry Ford, Frank Hague, le Père Coughlin et Charles Lindbergh. Mais en contrepartie de la mise en œuvre de l'option réformiste du New Deal, Franklin Delano Roosevelt a réclamé et reçu le soutien inconditionnel du mouvement syndical industriel nouvellement organisé à « l'effort de guerre » de l'impérialisme américain.

Contrairement à ce qui s'est passé après 1929, la classe dirigeante américaine n'a pas, après le crash de 2008, avancé d’option de réforme. L'administration Obama n'a pas levé le poing contre les « malfaiteurs de grande richesse » et menacé, comme Roosevelt l’avait fait, de « chasser les changeurs de monnaie du temple ». Au lieu de cela, Obama a invité les représentants des changeurs de monnaie dans son gouvernement et a rendu les malfaiteurs de grande richesse plus riches que jamais. Le plan de sauvetage des banques orchestré par le gouvernement a abouti à un processus qui se développait depuis plusieurs décennies : l'institutionnalisation d'un système politico-économique dans lequel les bourses servent, avec le soutien total de l'État, de vecteur au transfert de richesse, à une échelle massive et sans précédent, pour l'oligarchie des entreprises et des finances. Ce système de parasitisme extrême reflète, en dernière analyse, le déclin global de la position mondiale et de la puissance productive du capitalisme américain.

Comme en a averti le SEP en mars 2009, six semaines à peine après qu’Obama soit devenu président :

Les politiques de l'administration Obama sont entièrement déterminées par les intérêts de l'aristocratie financière et des entreprises. En ce sens, ceux qui comparent Obama à Roosevelt se livrent soit à une tromperie publique, soit sont dans l’auto-illusion. Malgré la gravité de la crise économique, les immenses ressources économiques des États-Unis dans les années 1930 ont encore permis à Roosevelt d'expérimenter des réformes sociales. Cette option n'existe plus aujourd'hui. Le capitalisme contemporain manque de telles ressources. [2]

L'administration Obama a renfloué les riches. Mais dans le processus, elle a discrédité le système politique aux yeux de millions de travailleurs. La promesse d'Obama d’un « changement auquel vous pouvez croire » s'est avérée être une fraude cynique. Elle a préparé la voie à l'émergence de Trump, qui, comme Le Pen en France, Gauland en Allemagne et Salvini en Italie, emploie la démagogie populiste de droite pour exploiter la colère généralisée face à la détérioration des conditions de vie.

Les États-Unis sont maintenant aux prises avec leur plus grande crise politique depuis la fin de la guerre civile en 1865. Il est difficile de penser à une expérience historique passée à laquelle on puisse comparer la situation actuelle. Le « conflit irrépressible » qui a éclaté en 1861 était né, en dernière analyse, du puissant développement du capitalisme aux États-Unis. Une faction dynamique, progressiste et même révolutionnaire de la bourgeoisie américaine a fait front à l'insurrection réactionnaire des propriétaires d'esclaves. Près de 160 ans plus tard, la crise actuelle est le produit du déclin très avancé de la position mondiale du capitalisme américain et témoigne de la dégénérescence de toutes les sections de la classe dirigeante américaine. Je le répète: il n’y a aucune tendance progressiste au sein des factions concurrentes de l’oligarchie capitaliste-impérialiste au pouvoir.

Alors que ce conflit s'intensifie, la légitimité politique de toutes les institutions à travers lesquelles la classe dirigeante américaine a exercé le pouvoir politique aux États-Unis et affirmé sa position dominante dans le monde est remise en question. Le conflit entre factions hostiles aux plus hauts niveaux de l’État est sur le point de prendre des formes ouvertement violente.

Une concentration sans précédent de la richesse dans les cinq pour cent les plus riches de la population, aux États-Unis et dans tous les autres grands pays capitalistes, sous-tend la colère sociale croissante. La récente flambée de grèves, en particulier aux États-Unis, est la première indication d’une résurgence de la lutte des classes. Dans des conditions de polarisation sociale extrême, la classe ouvrière se radicalise et commence à s'intéresser à une alternative socialiste au capitalisme. Bien que sa compréhension politique et ses objectifs soient encore limités, la dynamique de ce développement va acquérir une orientation socialiste toujours plus anticapitaliste et révolutionnaire.

Les organisations qui prétendaient auparavant avancer un programme progressiste ont réagi à cette crise en allant à droite et non à gauche. Dirigés par des cadres qui reçoivent des salaires annuels de plusieurs centaines de milliers de dollars, les syndicats – mieux décrits comme des services de gestion de la main-d'œuvre des entreprises – intensifient leurs efforts pour réprimer, disperser et démoraliser l'opposition de la classe ouvrière. Les organisations de la pseudo-gauche – en particulier celles dont la lignée politique remonte au schachtmanisme et au pablisme – agissent de plus en plus ouvertement en agents des partis bourgeois et en partisans de l’impérialisme. Des forces telles que Syriza en Grèce, Podemos en Espagne et la direction de Corbyn au Parti travailliste en Grande-Bretagne, cherchent à détourner et à réprimer l'opposition sociale croissante parmi les masses. Lorsqu'ils acquièrent une influence politique, cela conduit invariablement à leur intégration dans l'État et à leur trahison de la classe ouvrière.

La croissance rapide des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) résulte principalement du désir des jeunes politiquement inexpérimentés de trouver une alternative au Parti démocrate. Mais le DSA n'a jamais été indépendant du Parti démocrate. Le New York Times et des sections du Parti démocrate ont fait sa promotion dans le but de prévenir le développement d’un mouvement de gauche en dehors de la politique bourgeoise. Actuellement, le DSA se gonfle comme un ballon, mais cette expansion, qui n'est que du vent, conduira inévitablement à une crise politique et organisationnelle. Les éléments de gauche les plus sérieux dans la jeunesse étudiante qui ont été attirés par le DSA, apprendront que cette organisation est une annexe du Parti démocrate et s'oppose à une lutte contre le capitalisme.

Les improvisations politiques éclectiques et de misérables manœuvres opportunistes sont un piètre substitut pour un programme marxiste scientifiquement fondé et historiquement informé. Les appels humanitaires à un capitalisme plus bienveillant et plus prévenant ne pourront arrêter la tendance inexorable à la dictature et à la guerre. Le DSA, de manière prévisible, est célébré dans les médias. Mais son espoir de trouver une solution à la crise sur des fondations capitalistes et avec rien moins que l'approbation du Parti démocrate, est une faillite politique et intellectuelle. Les « théoriciens » du DSA, tels que ceux qui publient Jacobin, sont fiers de leur indifférence envers les expériences et les leçons révolutionnaires du siècle dernier. Mais ce mélange d'ignorance, de bêtise et de cynisme rend les théoriciens de la DSA totalement incapables de comprendre le monde actuel.

Les alternatives auxquelles est confrontée la classe ouvrière ne sont pas « Réforme ou Révolution », mais plutôt « Révolution ou Contre-Révolution ». L'avertissement fait par Trotsky dans le Programme de transition, le document fondateur de la Quatrième Internationale écrit à la veille de la Seconde Guerre mondiale, résonne avec une force encore plus grande dans le monde actuel: « Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d'être emportée dans une catastrophe. » [3]

Une décennie entière s'est écoulée depuis la tenue du Congrès fondateur du SEP en 2008. En fait, la transformation de la Ligue des travailleurs en Parti de l’égalité socialiste avait été décidée et annoncée en juin 1995. Cette décision avait été prise en réponse à la dissolution de l'URSS en décembre 1991 et à l'effondrement politique de toutes les anciennes organisations traditionnelles – partis et syndicats – de la classe ouvrière.

Les efforts du Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI) devaient être dirigés vers la création des partis qui organiseraient et éduqueraient la classe ouvrière et créeraient les bases du renouvellement de la lutte consciente pour le socialisme.

En novembre 1991, quelques semaines à peine avant la dissolution de l'Union soviétique, le Comité international a tenu à Berlin une conférence au cours de laquelle il a identifié les implications historiques essentielles du discrédit irrévocable du stalinisme et de ses apologistes :

Cette conférence de Berlin marque une nouvelle étape dans le développement de la Quatrième Internationale. Le Comité international constitue aujourd'hui la seule organisation trotskyste mondiale authentique dans le monde entier. Le Comité international n'est pas simplement une tendance spécifique au sein de la Quatrième Internationale, mais c'est la Quatrième Internationale en tant que telle. À compter de cette conférence, le Comité international assumera la responsabilité de diriger le travail de la Quatrième Internationale en tant que Parti mondial de la révolution socialiste. [4]

Quelque soit la longueur du processus historique objectif, le Comité international devait introduire les changements nécessaires dans son travail politique. Cet impératif objectif est à la base de la transformation des ligues en partis. La forme de « ligue » des sections du Comité international avait ses racines dans une longue période historique où les principales initiatives tactiques consistaient à poser des « revendications » au parti de masse et aux organisations syndicales, qu'elles soient dirigées par les sociaux-démocrates, les staliniens ou même comme aux Etats-Unis, des partisans du Parti démocrate. Cette tactique n’impliquait aucune adaptation quelle qu’elle soit, et encore moins une réconciliation avec des dirigeants réactionnaires. Elle était en fait déterminée par le rôle dominant de ces organisations de masse dans les luttes actives des travailleurs et par leur influence encore très substantielle parmi les sections les plus conscientes et les plus militantes de la classe ouvrière. Poser des revendications socialistes était à la fois nécessaire et inévitable pour surmonter les illusions encore considérables de la masse des travailleurs dans leurs dirigeants et leurs organisations. La revendication « Les travaillistes au pouvoir sur une politique socialiste » en Grande-Bretagne, « Pour un gouvernement PC-CGT » en France et, aux Etats-Unis, « Pour un parti travailliste basé sur les syndicats » étaient destinées à éveiller les aspirations anticapitalistes de la classe ouvrière et les opposer à la politique de collaboration de classe des bureaucraties.

Mais la chaîne ininterrompue des trahisons des anciennes organisations bureaucratiques dans les années 1980 et 1990 et la dissolution des régimes staliniens en Europe de l'Est et en Union soviétique ont changé la relation entre ces organisations et la classe ouvrière, dans un sens à la fois objectif et subjectif. Manquer de reconnaître ce changement portait en soi le danger qu'une tactique mise au point pour surmonter les illusions dans les anciennes organisations se trouve transformée en tentative futile et vouée à l’échec de soutenir et même d’encourager de telles illusions.

Le SEP a reconnu que cette orientation nécessiterait de nouvelles formes de travail. Cela a conduit au lancement, en étroite collaboration avec les sections du Comité international (qui ont également transformé leurs ligues en partis) du World Socialist Web Site en février 1998.

Au cours des dix années suivantes, le SEP a réalisé des progrès substantiels, tant sur le plan politique que sur le plan organisationnel. Après plusieurs années de croissance très limitée, il a commencé à attirer et à recruter de nouvelles forces. Bien sûr, cela était lié à l’opposition politique générée par les élections volées de 2000, le lancement de la guerre contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre et l’invasion de l’Irak en 2003. Mais le potentiel contenu dans la situation objective ne pouvait être exploité que dans la mesure où il était reconnu et où l'on agissait sur lui. Les initiatives politiques et organisationnelles du SEP étaient d’une importance cruciale.

Il est également nécessaire de souligner le travail théorique entrepris par le parti au lendemain de la dissolution de l'URSS. Ce travail était nécessairement concentré sur la clarification de l'histoire. Comme cela a été expliqué lors de la douzième session plénière du Comité international en mars 1992 :

Nous nous efforçons de développer la conscience politique du prolétariat sur la base d'une assimilation de toute l'histoire de la Révolution russe. En ce moment, il y a une énorme confusion dans la classe ouvrière. Ses vues ne se basent pas sur une conscience historique correcte. Cette conscience fausse a ses racines dans des expériences historiques antérieures par lesquelles des masses sont passées – expériences qu’elle ne peut assimiler sans l’intervention du parti.

Les grands mensonges employés pour désorienter des millions de personnes sont que le stalinisme c’est le marxisme et que l’effondrement de l’URSS prouve l’échec du socialisme et du marxisme. Il est nécessaire de réfuter ces mensonges et de prouver que le stalinisme était l'antithèse du marxisme, le produit de la contre-révolution la plus terrible de l'histoire. [5]

Après la douzième session plénière, le Comité international a lancé « l'offensive contre l'École post-soviétique de falsification historique », au cours de laquelle notre regretté camarade Vadim Zakharovich Rogovine a joué un rôle aussi important que motivant. Entre 1995 et 1998, le Comité international a parrainé des conférences données par le camarade Rogovine aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Australie. Une étape décisive dans ce travail théorique, qui a précédé le lancement du World Socialist Web Site, a été l’école d’été organisée à Sydney sous les auspices de la section australienne du CIQI au début du mois de janvier 1998. Les conférences données lors de cette école étaient une synthèse des questions historiques, politiques, philosophiques et esthétiques fondamentales sur lesquelles avaient travaillé les cadres du CIQI au cours des années 90.

Cette école comprenait des conférences réfutant l'affirmation selon laquelle il n'existait pas d'alternative réaliste au stalinisme en Union soviétique, elle appliquait la théorie de la Révolution permanente de Trotsky à une critique du castrisme et des formes apparentées du nationalisme bourgeois, examinait les contradictions du capitalisme à la fin du vingtième siècle, analysait le rapport des syndicats avec la lutte révolutionnaire pour le socialisme et expliquait la place de l'art dans la critique de la société capitaliste.

Il convient également de noter que Mehring Books a publié en 1998 Art as the Cognition of Life, un volume des écrits du membre de l’Opposition de gauche Alexander Voronsky, traduit par le camarade Fred Williams. La publication et l'étude de cet ouvrage, et en particulier sa critique du freudisme, ont énormément contribué à l'appréciation par le parti du fossé entre le marxisme et l'École de Francfort et le post-modernisme. Cette clarification devait s'avérer décisive pour combattre l'influence théorique pernicieuse et la politique petite-bourgeoise réactionnaire de la pseudo-gauche, centrée sur l'élévation de l'identité individuelle ethnique, raciale, de genre et sexuelle, au-dessus de la classe sociale.

En août 2005, le SEP, en collaboration avec le CIQI, a parrainé une série de neuf conférences sur le thème « Le marxisme, la révolution d’Octobre et les fondements historiques de la Quatrième Internationale ». Moins de six mois plus tard, fin janvier 2006, le SEP australien a parrainé une réunion du Comité de rédaction international au cours de laquelle 13 rapports ont été présentés. Ces rapports ont fourni un aperçu détaillé, du point de vue marxiste, de la situation politique mondiale.

En mai 2006 a été publiée une critique détaillée de l'attaque du professeur Rockmore contre Engels et le matérialisme philosophique. Un mois plus tard, en juin 2006, j'ai envoyé une longue lettre, intitulée « Marxisme, histoire et conscience socialiste », à Steiner et à Brenner. Son but premier n'était pas de les convaincre des erreurs de leur approche, mais de clarifier davantage le lien essentiel entre la défense du matérialisme contre toutes les formes d'irrationalisme idéaliste subjectif et la construction du parti révolutionnaire de et dans la classe ouvrière.

En mai 2007, le World Socialist Web Site publiait sa réfutation détaillée des biographies anti-Trotsky calomniatrices des universitaires britanniques Ian Thatcher et Geoffrey Swain. Tous les travaux mentionnés ci-dessus ont été réalisés parallèlement à la publication quotidienne du World Socialist Web Site.

Le rappel de ces travaux, réalisés avant le congrès fondateur du Parti de l’égalité socialiste, a pour but de souligner le lien critique entre le travail théorique, politique et organisationnel. L’expérience du CIQI et du SEP entre 1995 et 2008 a démontré la vérité essentielle que les avancées politiques et organisationnelles majeures nécessitent une préparation théorique soutenue. Lénine avait raison: « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

En 2008, le travail préparatoire était clairement suffisant pour justifier la tenue d'un congrès fondateur officiel. Pour être parfaitement franc, il aurait probablement pu se tenir plusieurs années auparavant. Cependant, en 2008, il y avait un très fort consensus au sein de la direction du parti sur le fait que la tenue d'un congrès fondateur au cours duquel le programme politique et les règles d'organisation seraient officiellement adoptés ne pouvait plus être retardée. Le consensus reposait sur notre évaluation de la crise économique et de ses implications politiques. Le 11 janvier 2008, le WSWS a publié le texte du rapport que j'avais donné une semaine auparavant à un rassemblement national du SEP, tenu à Ann Arbor. Le rapport commençait ainsi :

L'année 2008 sera caractérisée par une intensification significative de la crise économique et politique du système capitaliste mondial. Les turbulences sur les marchés financiers mondiaux sont l'expression non seulement d'un ralentissement conjoncturel, mais également d'un profond désordre systémique qui déstabilise déjà la politique internationale.

Le rapport poursuivait :

L’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis, alimentée par des investissements spéculatifs non contrôlés dans les prêts hypothécaires à haut risque, a entraîné dans le monde entier des pertes de centaines de milliards de dollars pour les banques internationales et d'autres institutions financières. La soupe trouble des instruments financiers, à savoir les SIV (véhicules d'investissement structurés), les CDO (titres de créance garantis), etc., avaient été conçus pour "titriser" les prêts hypothécaires à risque, dissimuler leur caractère douteux et mutualiser le risque entre un grand nombre d’institutions. Le résultat est une crise financière internationale qui, pour reprendre les termes d'un analyste, a remis en question la viabilité et la légitimité du système anglo-américain de capitalisme.

Cette analyse a conduit aux conclusions suivantes: premièrement, les États-Unis et le monde étaient au bord de la plus grande crise économique depuis les années 1930. Deuxièmement, cette crise entraînerait une recrudescence de la lutte des classes. Troisièmement, l'intensification de la lutte des classes radicaliserait la classe ouvrière, raviverait l'intérêt pour le socialisme et le marxisme et créerait des opportunités sans précédent pour gagner les sections les plus avancées de la classe ouvrière au programme du Comité international, au trotskysme.

Le Congrès fondateur s'est ouvert le 3 août 2008. Les délégués ont adopté une constitution du parti, une déclaration de principes et le document principal du congrès, Les fondements historiques et internationaux du SEP. Dans sa section d'ouverture, ce document expliquait la place de l'histoire dans le travail du SEP :

La stratégie socialiste révolutionnaire ne peut se développer que sur la base des leçons des luttes passées. Surtout, l'éducation des socialistes doit être orientée vers le développement d'une connaissance détaillée de l'histoire de la Quatrième Internationale. Le développement du marxisme en tant que fer de lance théorique et politique de la révolution socialiste a trouvé son expression la plus avancée dans les luttes menées par la Quatrième Internationale, depuis sa fondation en 1938, contre le stalinisme, le réformisme, les révisions pablistes du trotskysme et toutes les autres formes de politique opportuniste.

Un accord politique au sein du parti sur des questions essentielles de programme et de tâches ne peut être obtenu sans une évaluation commune des expériences historiques du 20ème siècle et de leurs leçons stratégiques centrales. Rosa Luxembourg a décrit l'histoire comme la "Via Dolorosa" de la classe ouvrière. Ce n’est que dans la mesure où la classe ouvrière apprend de l’histoire – les leçons non seulement de ses victoires mais aussi de ses défaites – qu’elle peut se préparer aux exigences d’une nouvelle période de lutte révolutionnaire. [6]

Le congrès fondateur s'est achevé le samedi 9 août. Exactement cinq semaines et deux jours plus tard, le 15 septembre 2008, Lehman Brothers déclarait faillite et le Dow Jones Industrial Average perdait 504 points. D’énormes efforts pour stabiliser les marchés stoppèrent temporairement la chute brutale des cours des actions. Mais le 29 septembre, le marché s’est effondré, annonçant la pire récession depuis les années 1930. Dans les mois qui ont suivi, le Congrès a doublé la dette nationale et la Réserve fédérale a engagé des centaines de milliards de dollars pour renflouer les investisseurs de Wall Street. Le marché a entamé une reprise spectaculaire après avoir atteint son creux d’après-crise en mars 2009. Le fardeau de la crise a été entièrement transféré à la classe ouvrière sous forme de saisies immobilières, de réductions brutales des salaires, de destruction de millions d’emplois et par la réduction des dépenses consacrées aux programmes sociaux.

Dans quelle mesure les événements de la dernière décennie ont-ils confirmé le pronostic établi par le SEP début 2008? La prévision par le parti d’une crise économique massive s’est, sans aucun doute, pleinement réalisée. La montée en puissance de la lutte des classes, bien qu'elle se soit développée plus lentement que dans les années 1930, est clairement en cours. Le rythme plus lent de son développement s’explique par plusieurs facteurs historiquement déterminés, surtout l’impact à long terme des trahisons passées du stalinisme et de la social-démocratie sur la conscience politique de la classe ouvrière. Pendant des décennies, le stalinisme a falsifié l'histoire, perpétré des crimes monstrueux, présenté au monde une déformation pervertie et corrompue du marxisme et aliéné la classe ouvrière par rapport au socialisme. Enfin, la dissolution rapide des régimes staliniens en Europe de l’Est et en Union soviétique entre 1989 et 1991 a conduit à un pessimisme profond quant à la possibilité même d’une alternative au capitalisme.

Le déclin de la conscience de classe, particulièrement après 1991, reflétait une dégénérescence culturelle et intellectuelle plus large de la société bourgeoise. Dans sa guerre contre le marxisme, la classe dirigeante a remporté une victoire à la Pyrrhus, car elle se retrouve dans un environnement intellectuel stérile, dépourvu d’idées et de perspectives significatives, incapable d’inspirer un travail culturel sérieux et dépendante des services de la cynique et lâche pseudo intelligentsia post-moderniste au sein des universités.

Toutes les pires caractéristiques de ce milieu social – l’auto-absorption sans fin, l'obsession de la richesse et du statut social, l'élévation des préoccupations personnelles au-dessus de la responsabilité sociale, l'indifférence envers les droits démocratiques et une hostilité profondément ancrée à l’égard de la classe ouvrière – trouvent leur expression dans la politique identitaire. Cet environnement politiquement et intellectuellement réactionnaire – dans lequel la conscience historique, sociale et démocratique progressiste est étouffée – a été un facteur important pour retarder le développement de la lutte des classes.

Ces facteurs culturels et intellectuels sont exacerbés par les syndicats corporatistes qui répriment matériellement tout effort de la classe ouvrière pour se défendre et lutter contre l'exploitation capitaliste. Les immenses ressources contrôlées par la bureaucratie, alliée aux entreprises et à l'État, ont été déployées sans relâche au cours des 30 dernières années pour empêcher les grèves, la forme la plus élémentaire de lutte de la classe ouvrière.

Mais la récente vague de grèves menée sans autorisation officielle par des enseignants de la base, marque le début d'une rébellion contre les syndicats. Il y a une vague montante de luttes de classe et, comme prévu par le SEP en 2008, cela s'accompagne d'un renouveau de la conscience de classe et de l'intérêt pour le socialisme. C'est sur ces défis théoriques, politiques et organisationnels découlant de la montée de la lutte des classes et de la radicalisation de la conscience ouvrière que se concentre principalement la résolution sur les perspectives : La résurgence de la lutte de classe et les tâches du SEP.

Le Comité international et le SEP considèrent la situation actuelle avec réalisme et optimisme. Ces deux éléments ne se contredisent pas. Ce sont tous deux des composants essentiels d'une perspective révolutionnaire. Si, comme le dit le projet de perspective, le pessimisme est « la forme la plus myope et la plus inutile de subjectivisme anhistorique », l’optimisme repose sur une compréhension des lois historiques qui se manifestent, de façon hautement complexe et contradictoire, dans le fonctionnement de la société humaine. Il faut souligner que l’optimisme ne consiste pas à espérer que tout ira pour le mieux et à imaginer comme M. Micawber, que « quelque chose va bien se produire » [Micawber est un personnage du David Copperfield de Dickens, ndt] Nous sommes des matérialistes et comprenons donc que nous jouons un rôle important pour déterminer l’issue des événements. Comme l'indique le projet de perspective :

Dans cette situation historique, le parti révolutionnaire est en soi un facteur immense pour déterminer l'issue de la crise objective. Une évaluation de la situation objective et une appréciation réaliste des possibilités politiques qui excluraient l'impact du parti révolutionnaire sont totalement étrangères au marxisme. Le parti révolutionnaire marxiste ne se contente pas de commenter les événements, il participe aux événements qu'il analyse et, à travers la direction qu’il donne dans la lutte pour le pouvoir ouvrier et le socialisme, il s'efforce de changer le monde.

Le paragraphe que j'ai cité introduit la section du document intitulée « Les quatre-vingt ans de la Quatrième Internationale. » Il y a beaucoup de choses dans la résolution sur les perspectives qui sont nouvelles. Cela représente un développement important dans la compréhension de la situation politique par le parti et cela reflète l’expérience de la participation active du parti, aux États-Unis et à l’international, aux grandes luttes politiques et sociales et en tient compte. De plus, le document clarifie le rapport entre le développement objectif de la lutte de classe et l'activité du parti et il identifie précisément les initiatives politiques et pratiques que le parti doit prendre après la conclusion du congrès.

Mais je crois que les sections du projet qui traitent de l'histoire de la Quatrième Internationale représentent le noyau théorique et politique du document. Cette section du projet de perspective résume de manière concise l'expérience, le programme et les principes historiques sur lesquels reposent le travail du SEP.

L’attention que notre parti porte aux anniversaires n’est pas due à un intérêt académique pour l’histoire, à la reconnaissance d’un lignage politique pour la forme et moins encore à un quelconque souvenir sentimental du passé. Les anniversaires sont plutôt une occasion de réexaminer à la lumière des conditions existantes les expériences critiques par lesquelles sont passés la classe ouvrière et le mouvement révolutionnaire. Le travail sur les expériences passées a toujours été pour les marxistes une préparation essentielle à de futures luttes.

Le chapitre le plus crucial de Bilan et Perspectives de Trotsky, qui a constitué la base pour l'élaboration de la théorie de la révolution permanente, est intitulé « 1789-1848-1905 ». Cette revue historique de l'évolution de la révolution bourgeoise au cours d'une période s'étendant sur presque 120 ans a mené Trotsky à une compréhension profonde du rôle nouveau de la classe ouvrière dans la lutte contre l'autocratie ayant des implications de grande portée pour la stratégie révolutionnaire marxiste au vingtième siècle en Russie et dans le monde entier. L'État et la Révolution de Lénine, écrit pendant l’été 1917, consistait essentiellement en un examen détaillé des écrits de Marx et d'Engels sur la Commune de Paris de 1871. Les conclusions tirées par Lénine de cette revue générale a constitué le fondement théorique de la lutte qu'il a mené, en septembre et octobre de 1917, pour obtenir au sein du Parti bolchevique le soutien pour la prise du pouvoir.

Le Comité international et ses sections ne font pas qu’introduire dans les luttes de la classe ouvrière des mots d’ordre et un ensemble de revendications. Celles-ci ont une importance considérable, mais elles sont insuffisantes pour éduquer la classe ouvrière et élever sa conscience politique au niveau nécessaire à la réalisation de la révolution socialiste. Pour comprendre la crise et les tâches auxquelles elle est confrontée, la classe ouvrière doit comprendre la nature de l'époque historique où vit et se bat.

De plus, pour le développement de la stratégie révolutionnaire et des tactiques appropriées, la classe ouvrière doit acquérir un niveau de connaissance suffisant des événements politiques et des luttes révolutionnaires majeurs du siècle dernier. Enfin, pour que la classe ouvrière évalue les organisations et les tendances qui prétendent représenter ses intérêts, elle doit connaître leur histoire, leur lignée politique et le rôle qu’elles ont joué dans les luttes passées.

Le Comité International de la Quatrième Internationale incarne une vaste expérience historique. Son étude continue de l'histoire, l'assimilation des leçons de celle-ci et le rôle du savoir historique dans la formulation du programme et la direction de sa pratique démarque le CIQI de toute autre organisation politique et tendance se prétendant socialiste.

Le projet de perspective déclare :

Cette année marque le quatre-vingtième anniversaire de la fondation de la Quatrième Internationale en septembre 1938. Pendant soixante-cinq des quatre-vingt années de son existence, le travail de la Quatrième Internationale a été développé sous la direction du Comité international. Du point de vue de 2018, il ne fait aucun doute que l'analyse historique, les principes et le programme sur lesquels la Quatrième Internationale fut fondée en 1938 et qui ont été réaffirmés lors de la publication de la Lettre ouverte établissant le Comité international en 1953, ont été justifiés par tout le cours du développement historique.

Les écrits de Trotsky conservent une pertinence extraordinaire car les problèmes politiques avec lesquels il était aux prises demeurent, dans un sens objectif, ceux de la période historique actuelle. De plus, le programme et les principes pour lesquels il s'est battu ont été continuellement développés dans le travail du Comité International de la Quatrième Internationale. L'histoire du trotskysme a pour contenu essentiel une relation continue et intense avec les luttes de son temps. L’histoire de la Quatrième Internationale rend compte de la réaction consciente de la partie la plus avancée de la classe ouvrière aux questions politiques et aux conflits issus de la crise du système capitaliste mondial et de son reflet dans la lutte de classe et la conscience de la classe ouvrière.

Le Comité international peut faire le compte-rendu détaillé de son histoire. Il peut non seulement fournir une chronique de ce qui s'est passé, mais aussi une explication des causes sociales et politiques sous-jacentes des principaux conflits politiques, de la signification des divergences politiques apparues au sein de la Quatrième Internationale et de leurs rapports avec les processus sociaux objectifs et les conflits politiques impliquant et affectant des millions de personnes.

Dans la préface à la nouvelle édition de L’héritiage que nous défendons, j'attire l'attention sur les efforts des historiens Daniel Gaido et Velia Luparello pour glorifier la faction Morrow-Goldman et en faire les dirigeants héroïques d'une opposition cruellement victimisée par James P. Canon au sein du SWP. Gaido et Luparello vont jusqu'à déclarer que la victoire de la faction Cannon a condamné la Quatrième Internationale à l'impuissance. Sur cette base, l’ensemble de l’histoire du SWP et du Comité international postérieure à Morrow-Goldman est considérée comme plus ou moins dénuée de sens. Ils écrivent :

Si cette analyse est exacte, alors la crise de la Quatrième Internationale commença, non pas, comme on le prétend souvent, avec la controverse suscitée par la tactique "d’entrisme profond" de Michel Pablo en 1953, mais dix ans plus tôt, dû à l'incapacité de la direction du SWP à adapter sa tactique à la nouvelle situation qui s'était développée en Europe suite à la chute de Mussolini et à l'adoption ensuite par les classes capitalistes d'Europe occidentale et l'impérialisme américain d'une politique de contre-révolution démocratique. [7]

Gaido et Luparello notent au passage que Morrow et Goldman étaient en faveur de la réunification du SWP avec le Workers Party formé par Max Shachtman après la scission de la minorité petite-bourgeoise du SWP en 1940. Ils se réfèrent également, de façon cryptique et sans élaboration, à la « fin peu glorieuse » de la tendance Morrow-Goldman. Ils omettent d’expliquer que cette « fin peu glorieuse » consistait dans le passage de Morrow et Goldman, et de leur allié Jean Van Heijenoort, dans le camp de l'anticommunisme pro-impérialiste. Ils ne discutent pas non plus de l'évolution politique de Max Shachtman et de son Workers Party. C’est là une question qui n’est pas simplement d’intérêt universitaire ou d’intérêt pour les choses anciennes dans la mesure où l’esprit et la politique de Shachtman perdurent dans la politique de l’International Socialist Organization (ISO), des Democratic Socialists of America et, il faut ajouter, dans une grande partie du mouvement néo-conservateur contemporain.

En 1953, Shachtman a écrit un essai publié dans Labour Action, le journal du Workers Party qui commençait ainsi :

La politique étrangère des États-Unis est un désastre. C'était le cas sous le War Deal du défunt Roosevelt, ça l’est resté durant le Fair Deal de Truman, et cela s'est aggravé dans les 100 premiers jours de l'administration Eisenhower.

Shachtman poursuivait ainsi :

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les staliniens ont réussi à conquérir et à consolider leur pouvoir totalitaire dans une douzaine de pays d’Europe et d’Asie. Il est difficile de rappeler un autre exemple dans l'histoire où la création d'un empire de dimensions et de signification comparables s’est faite à une telle vitesse, avec si peu de résistance et à un coût si bas et où à peine un coup de feu a été tiré. Tout cela a changé la face de la terre, peut-être plus radicalement que dans toute période comparable de l'histoire.

Et pourtant: les dirigeants et les hommes d’État de toutes les puissances capitalistes, y compris les puissants Etats-Unis, sont restés sur la touche, impuissants à empêcher ces victoires staliniennes, incapables de faire plus que de lever le doigt pour s’arracher les cheveux. Il n'y a rien à notre époque d’égal à cela.

Et pourtant: la vérité est que les réactionnaires plus ou moins responsables n'ont pas d'alternative à la politique étrangère d'hier. Cette politique est aujourd'hui ce qu'elle était sous Roosevelt et Truman – une politique de l'impérialisme adaptée à la position et aux besoins particuliers de l'impérialisme américain.

Quiconque essaie d'appliquer une politique impérialiste dans le monde d'aujourd'hui, où la caractéristique commune la plus remarquable est la haine de l'impérialisme et la détermination à s'en débarrasser, est voué à la catastrophe et à rien d'autre. Et cela est vrai même si la politique est dirigée contre le stalinisme, qui est lui-même le pouvoir le plus despotique et le plus impérialiste au monde.

Parce qu’il n’ya pas d’alternative réactionnaire à la politique actuelle de Washington, il ne s’ensuit pas que la lutte contre le stalinisme soit sans espoir. Il existe une alternative à la politique d'Eisenhower-Truman-Roosevelt.

Cela s’appelle une politique étrangère démocratique.

En réalité, Shachtman ne proposait rien d’autre que de fournir à l’impérialisme américain une nouvelle campagne promotionnelle, dans laquelle les sièges du Département d’État et de la CIA recevraient une couche de peinture fraîche et où les anciens panneaux portant les insignes de l’impérialisme seraient remplacés par de nouveaux avec les insignes de la démocratie.

Shachtman avait encore une autre proposition. Pour que le reconditionnement démocratique de l'impérialisme américain soit pris au sérieux à l'étranger, cette campagne devrait impliquer et utiliser les ressources des syndicats américains, se présentant comme les apôtres d'un mouvement syndical libre et indépendant. Comme Shachtman le proclamait à la fin de son essai :

Il y a une grande chance – mais seulement si le mouvement ouvrier américain, à commencer par ses éléments les plus progressistes, en assume la responsabilité de sa propre voix, la voix du mouvement le plus puissant de la planète aujourd'hui – et avec cette voix, promette un inlassable dévouement du monde du travail à une politique étrangère de la démocratie.

L'AFL, qui devait bientôt fusionner avec le CIO, a répondu à l'appel de Shachtman et a consacré des ressources massives à la mise en œuvre de « la politique étrangère de la démocratie ». Shachtman et ses protégés comme Tom Kahn sont devenus des conseillers influents de George Meany, le président réactionnaire de l’AFL-CIO nouvellement unifiée. Shachtman a lui-même donné des exemples éloquents de son engagement en faveur d'une « politique étrangère de la démocratie » en soutenant l'invasion de la Baie des Cochons, qu’il a saluée comme l’action de militants syndicaux cubains, et l'invasion du Vietnam par les Etats-Unis. Une autre cause défendue avec beaucoup de zèle par Shachtman, au nom de la lutte pour l’autodétermination démocratique, a été la libération de l’Ukraine de l’impérialisme soviétique.

La politique étrangère de l'ISO est l'incarnation contemporaine de la « politique étrangère de la démocratie » de Shachtman et elle trouve son application la plus pernicieuse dans sa campagne pour l'intervention de l'impérialisme américain en Syrie.

Comme cela est expliqué dans la préface à la nouvelle édition de L’héritage que nous défendons, seul le Comité international est en mesure d'identifier « les processus sociaux et politiques objectifs – découlant des contradictions du capitalisme mondial et du développement mondial et national de la lutte des classes pendant et à la suite de la Seconde Guerre mondiale impérialiste – qui ont provoqué les conflits au sein de la Quatrième Internationale. »

En revenant sur une période de quatre-vingts ans, il est possible de comprendre la signification historique objective de tous les épisodes critiques de l'histoire de la Quatrième Internationale : la lutte contre la minorité petite-bourgeoise du Socialist Workers Party en 1940, le rejet du programme social-démocrate droitier de Morrow-Goldman en 1946, la publication de la Lettre ouverte et la création du Comité international en 1953, le rejet par le Comité international de la réunification avec les pablistes en 1963; l’opposition entre 1982 et 1985 à l'opportunisme du Workers Revolutionary Party en Grande-Bretagne, qui culmina dans la suspension du WRP par le Comité international le 16 décembre 1985 et la scission finale de février 1986. Dans chacun de ces épisodes cruciaux, le sort du mouvement trotskyste – c'est-à-dire la survie de la lutte consciente pour le socialisme mondial – était en jeu.

Le développement de la crise mondiale et l’évolution politique de toutes les tendances qui s’opposaient aux conceptions stratégiques du trotskisme et cherchaient à les réviser, ont justifié les luttes menées par la Quatrième Internationale dirigée par le Comité international pendant soixante-cinq ans sur quatre-vingts de son existence.

L’affirmation de Shachtman que la bureaucratie soviétique représentait une nouvelle classe a été clairement réfutée par les événements de 1989-1991. Jamais dans l'histoire une classe n'a volontairement dissous son État et accepté la destruction des formes de propriété qui constituaient la base de sa richesse et de son identité sociale. Quant au pablisme, son attribution d'un rôle révolutionnaire à la bureaucratie stalinienne – par lequel le socialisme serait réalisé sous la forme d' « États ouvriers déformés » qui dureraient des siècles – a elle aussi été réfutée par l'auto-dissolution des régimes staliniens.

Les événements historiques ont confirmé les principes et le programme de la Quatrième Internationale. Une vaste expérience de lutte politique couvrant quatre-vingts années est concentrée au sein du Comité international de la Quatrième Internationale et du SEP. Les cadres de ce mouvement sont maintenant appelés à utiliser consciemment cette expérience dans la lutte de classe qui se développe et à gagner les travailleurs et les jeunes les plus conscients et les plus combatifs au programme de la révolution socialiste mondiale.

Notes:

[1] The Third International After Lenin (New York: Pathfinder, 2002), p. 29. Pour la traduction française: L'Internationale Communiste après Lénine, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ical/ical212.html

[2] David North, The Economic Crisis and the Return of History (Oak Park: Mehring, 2012) p. 27. Traduit de l’anglais.

[3]Documents of the Fourth International: The Formative Years (1933-40), New York: Pathfinder, 1973, p. 181. Traduction française tirée de: Programme de Transition, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/trans/tran1.html

[4] David North, A Historic Victory for the Working Class and the Fourth International, Report to the World Conference of Workers Against Imperialist War and Colonialism, November 16, 1991, in The Fourth International, Volume 19, No. 1, p. 13. Traduit de l’anglais.

[5] David North, “After the demise of the USSR: The Struggle for Marxism and the Tasks of the Fourth International,” Report to the Twelfth Plenum of the ICFI, March 11, 1992, in The Fourth International, Volume 19, Number 1, p. 75. Traduit de l’anglais.

[6] The Historical & International Foundations of the Socialist Equality Party (Oak Park: Mehring, 2008), p. 2. Traduit de l’anglais.

[7] Daniel Gaido and Velia Luparello, “Strategy and Tactics in a Revolutionary Period: U.S. Trotskyism and the European Revolution, 1943-1946” in Science & Society, Vol. 78, No. 4, October 2014. Traduit de l’anglais.