Une réponse au quotidien Libération

Le WSWS exagère-t-il la menace de guerre?

Par Alexandre Lantier
17 octobre 2018

Lundi, Libération a publié un article dans sa section «CheckNews» affirmant que le World Socialist Web Site exagère les préparatifs américains pour une «guerre totale». En réponse à une question d’un lecteur, Pauline Moullot écrit: «En effet, plusieurs sites ont repris cet article du World Socialist Website et titré: ‘Un rapport du Pentagone indique que les États-Unis se préparent à une guerre totale’. L’article mélange plusieurs informations authentiques pour arriver à un titre trompeur.».

Libération avoue que le WSWS rapporte correctement les incidents et menaces militaires entre Washington, Moscou et Beijing. Le journal note que des vaisseaux chinois et américains ont failli entrer en collision en mer de Chine méridionale, «dangereusement» selon Le Monde. Et que l’ambassadrice américaine auprès de l’OTAN, Kay Bailey Hutchison, a menacé de «supprimer» les missiles russes en Europe, provoquant un «incident diplomatique» selon le Washington Post.

Néanmoins, Libération prétend que le WSWS surestime le danger de guerre et en particulier l’importance du rapport du Pentagone sur lequel il fonde son article. Le journal écrit: «Pour autant, un rapport du Pentagone prévoit-il une «guerre totale»? Le rapport en question porte en fait sur l’industrie de la Défense aux Etats-Unis.»

Libération conclut que le WSWS exagère: ce qui se passe n’est qu’une guerre commerciale sino-américaine, sans grande importance. Tout le monde peut aller se coucher en toute tranquillité. «Il est donc vrai de dire que les Etats-Unis visent particulièrement la Chine», écrit Libération, «mais le rapport en question porte sur la stratégie de l’industrie de la défense américaine et sur le poids de la Chine dans cette industrie. Il étaye l’argumentaire américain dans sa guerre commerciale contre la Chine, mais n’annonce pas de ‘guerre totale’.»

En fait, l’analyse du danger de guerre proposée par le WSWS est correcte. Le rapport du Pentagone veut surtout assurer ses capacités d’organiser une «escalade» de ses activités même si les pays dont ils dépendent économiquement «refusent l’accès aux Etats-Unis.» Quoi qu’en dise le comité éditorial de Libération, une «escalade» de l’activité militaire, ça s’appelle d’habitude une guerre. Pour organiser une telle «escalade», le rapport propose des changements radicaux dans l’économie, l’éducation nationale et les finances publiques américaines.

Ainsi, le rapport exige des changements dans toute la société américaine afin de faire la guerre. Si Libération ne considère pas que c’est une préparation à la guerre totale, cela ne fait que confirmer le vieil adage selon lequel «il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.»

Le rapport du Pentagone intitulé: «Évaluer et renforcer la résilience de la base industrielle et de la chaîne d’approvisionnement des États-Unis dans le secteur manufacturier et de la défense», appelle les États-Unis à se «rééquiper» pour «la lutte entre grandes puissances». Il cite la stratégie de sécurité nationale adoptée en 2017 par Washington, qui dénonce les «puissances révisionnistes» dont la Chine et la Russie et déclare qu’elles constituent le «défi central» posé aux États-Unis.

Afin de se préparer à la confrontation militaire voire au conflit avec d'autres grandes puissances dotées d'armes nucléaires, ce document insiste sur la nécessité de «l'intégration sans faille de multiples éléments du pouvoir national: diplomatie, information, économie, finance, renseignement, application de la loi et armée».

En clair, la stratégie de sécurité nationale des États-Unis consiste à préparer l’intégration de tous les éléments de la société américaine pour mener une guerre totale.

Comme l’a écrit le WSWS, c’est ce que propose concrètement le rapport du Pentagone. Il prône la construction d’un «secteur industriel national vivace, une base industrielle de défense solide, et des chaînes d’approvisionnement résilientes», mais aussi de profonds changements aux institutions universitaires et de recherche, avec des mesures contre les étudiants chinois. Puisque un quart des étudiants en sciences et de génie «aux Etats-Unis sont de nationalité chinoise», écrit le rapport, «les universités américaines sont des catalyseurs majeurs de l’essor économique et militaire chinois».

L’adoption de plans de guerre totale aux États-Unis pousse d’autres grandes puissances, alliées ou non à Washington, à élaborer des mesures similaires. En 2017, la Suède a réintroduit la conscription après l’annonce par l’Allemagne de la remilitarisation de sa politique étrangère. Pendant que le Pentagone apportait les touches finales à sa stratégie de sécurité nationale, Moscou annonçait ses propres projets pour une mobilisation totale de l’économie russe pour la guerre.

Sur fond d'exercices militaires russes visant à contrebalancer le stationnement de troupes de l'OTAN aux frontières de la Russie en Europe de l’Est, le président Vladimir Poutine a dit: «La capacité de notre économie d’augmenter la production et les services militaires à un moment donné est l’un des aspects les plus importants de la sécurité militaire. Donc toutes les entreprises stratégiques, ou simplement de grande taille, doivent être prêtes, quel que soit leur propriétaire».

Ceci démontre que l’escalade de guerres néo-coloniales de l’OTAN depuis un quart de siècle entre dans une nouvelle phase, très dangereuse. Les conflits entre grandes puissances – qui sous-tendaient les tentatives du Pentagone de dominer l’Eurasie après la dissolution de l’URSS, par des guerres en Irak, en Afghanistan, en Yougoslavie, en Syrie, en Ukraine, etc – s’exposent au grand jour. Un nouvel effondrement capitaliste est en marche. Comme en 1914 ou en 1939, Washington, Moscou et les autres grandes puissances se préparent toutes à se faire la guerre.

Libération contesterait sans doute cette analyse. Mais en 2015, quand Washington menaçait d’armer des milices ukrainiennes contre la Russie dans l’est de l’Ukraine, et que la Russie menaçait de répliquer militairement, quelle était l’analyse de l’homme dont Libération avait salué l’élection en tant que président de la République?

Avant de prendre l’avion à Paris pour Minsk, pour tenter désespérément de négocier ce qui allait devenir le traité de Minsk, François Hollande a déclaré: «Nous sommes passés en quelques mois de conflit, à la guerre... Nous sommes en état de guerre, et une guerre qui pourrait être totale».

Rentré de Minsk, Hollande a continué bien sûr à mener les guerres néocoloniales de l’impérialisme français en Syrie et au Mali, s’assurant ainsi le soutien de Libération.

Libération critique le WSWS, par contre, parce qu’il lutte pour alerter les travailleurs du monde entier du danger de guerre et pour les mobiliser en lutte contre la guerre impérialiste. Comme les autres médias officiels en France, ce journal sait que le WSWS a un lectorat considérable, y compris parmi ses propres lecteurs. Comme d’autres publications et organisations pro-capitalistes ressorties du mouvement d’étudiants petit-bourgeois d’après Mai 68, dont le Nouveau parti anticapitaliste, il a jusqu’ici maintenu un silence hostile envers le WSWS.

La carrière de l’auteur de l’article de Libération sur le WSWS, Pauline Moullot, reflète fidèlement l’évolution à droite des couches petites-bourgeoises qui influencent la ligne éditoriale de Libération. La jeunesse maoïste qui a fondé le journal en 1973 sous la protection de Jean-Paul Sartre, mobilisés contre la guerre de Vietnam, a bien changé en 45 ans. Moullot écrit aussi pour Slate.fr et le World Policy Journal, une publication liée au magazine impérialiste français, Politique internationale.

Ce milieu a prospéré au cours des décennies, alors que des guerres sanglantes coûtaient des millions de vies, en fournissant des commentaires pour justifier et exalter divers actes de pillage impérialiste. Leurs salaires, leurs portefeuilles d’actions et leurs privilèges sociaux sont liés aux bénéfices tirés de la guerre et de sa promotion médiatique. Ils ont un intérêt financier à ne pas dire la vérité sur ce que signifient des projets de guerre totale, malgré l’inquiétude croissante des masses.

C’est pourquoi Libération ne se rend pas à l’évidence que la guerre totale est en préparation, et choisit d’ignorer l’importance de faits qui se trouvent devant les nez de ses journalistes.