Le patron de BlackRock veut diriger la CDU au pouvoir en Allemagne

Par Peter Schwarz
2 novembre 2018

Les milieux d’affaires influents, les milieux politiques et les médias utilisent la crise politique qui a suivi les désastres électoraux du gouvernement de la Grande Coalition en Bavière et en Hesse pour provoquer un virage à droite de la politique allemande. C’est le contexte de la candidature de Friedrich Merz à la présidence du parti de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et du battage médiatique organisé autour de lui.

Après que la chancelière Angela Merkel a annoncé qu’elle démissionnerait du poste de chef du parti à la conférence du parti CDU qui aura lieu le 8 décembre, les journaux Bild, Handelsblatt et Welt ont annoncé lundi que Merz se porterait candidat à la présidence du CDU. Merz a annoncé sa candidature lui-même mardi. Mercredi, il a tenu une conférence de presse à Berlin.

Depuis, les principaux médias l’ont promu fébrilement. Merz est célébré comme un «sauveur» qui «électrise» le Parti. Les sondages prédisent qu’il aura des cotes de popularité élevées. Des conférences régionales et même un vote au sein du parti sont également en discussion afin d’élire Merz à la présidence du CDU. C’est un secret de Polichinelle que son véritable objectif n’est pas le siège de la CDU, mais la chancellerie.

L’intensité du battage médiatique autour de Merz contraste avec l’ampleur réelle de son soutien. Pratiquement aucun autre homme politique allemand n’incarne aussi franchement les intérêts du capital en préconisant une politique ultraconservatrice qui le qualifierait à la chefferie du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Merz s’est retiré de la politique active à partir de 2004, après avoir été évincé deux ans plus tôt par Angela Merkel à la tête du parti parlementaire CDU. Depuis, il a principalement été actif en tant que lobbyiste; au cours des deux dernières années et demie, il a été président du conseil de surveillance de la succursale allemande de BlackRock.

La société américaine de gestion d’actifs BlackRock possède 6.400 milliards de dollars (5.600 milliards d’euros), ce qui en fait le plus grand gestionnaire d’actifs au monde. Afin d’accroître la richesse de ses clients, la société investit dans d’innombrables entreprises et entretient un réseau mondial de contacts politiques. En Allemagne, par exemple, elle détient des participations substantielles dans les 30 sociétés du DAX et est de loin le plus gros actionnaire de la Deutsche Börse.

Le travail de Merz chez BlackRock consiste à entretenir ces réseaux. Son rôle dépasse de loin «les tâches habituelles», écrit le Süddeutsche Zeitung. BlackRock, ajoute-t-il, valorise «son carnet d’adresses, ses contacts en politique et dans les bureaux de direction des entreprises allemandes. Le rôle de Merz est d’ouvrir la porte à l’un des groupes financiers les plus puissants qui n’ait jamais existé. Dans ces cercles, ils sont heureux aujourd’hui».

Même avant de rejoindre BlackRock, Merz a siégé au conseil de surveillance de nombreuses sociétés et banques. Pendant neuf ans, il a également présidé Atlantic Bridge, un réseau américano-européen regroupant quelque 500 personnalités influentes des secteurs bancaire, financier, commercial, politique, des médias et des technologies. Il a aussi été membre de la Commission trilatérale.

Même lorsqu’il était un politicien actif, Merz se tenait à l’extrême droite de la CDU. En politique économique, il préconisait un régime de strict libre-marché: il appuyait les coupes sociales de Hartz IV imposées par le gouvernement des sociaux-démocrates (SPD) et des Verts, mais demandait un paiement standard nettement inférieur. Il a appelé à «limiter l’État-providence», à l’abolition complète de la protection contre les licenciements, à un relèvement de l’âge de la retraite et à la pleine imposition des pensions.

Il a adopté une position ultra-réactionnaire sur les questions sociales. Bien avant que l’AfD n’existe, Merz a appelé à une «culture allemande “directrice”» et a demandé aux musulmans «d’accepter nos coutumes, nos traditions et nos habitudes».

Le Conseil économique de la CDU et le groupe parlementaire des petites et moyennes entreprises, le groupe le plus important de la fraction de l’Union, ont salué sa candidature.

Le Parti démocratique libre (FDP) et son chef Christian Lindner occupent des positions similaires en politique économique à celles de Merz. Le chef de l’AfD, Alexander Gauland, a qualifié Merz d’«homme brillant».

La candidature de Merz à la présidence du parti est un pas de plus pour la participation de l’AfD au gouvernement.

Merz sera en compétition avec plusieurs autres candidats à la conférence du parti, dont la secrétaire générale de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, favorite de Merkel, et le ministre de la Santé, Jens Spahn, qui occupe des postes analogues à ceux de Merz. Mais même s’il perd les élections, l’axe de la politique gouvernementale ira plus à droite.

La politique de droite de la Grande Coalition chrétienne démocrate et sociale démocrate a créé les conditions pour un représentant de droite des intérêts financiers parasites comme Merz, qui autrement n’attirerait que le mépris, pour lancer une candidature sérieuse à la chancellerie. Le SPD et ce qui lui sert de vernis politique, le Parti de gauche, en sont les principaux responsables. Depuis les lois Hartz, ils ont joué un rôle de premier plan dans le démantèlement des droits sociaux, la mise en place d’un État policier et la remilitarisation de la politique étrangère allemande.

Plus la résistance à cela est forte, plus la politique officielle prend la forme d’un complot. Après des pertes massives lors des élections au Bundestag de 2017, la CDU, son partenaire, la CSU, et le SPD ont passé des mois à négocier un nouveau programme gouvernemental dans les coulisses qui adopterait les directives de l’AfD en matière de politique des réfugiés, de répression par l’État policier au pays et de guerre impérialiste à l’étranger.

Aux élections des États de Bavière et de Hesse, ils en ont récolté les conséquences. Les pertes massives subies par la CDU, le SPD et la CSU (Union sociale chrétienne de Bavière) résultent principalement d’une opposition de gauche. Mais cette opposition ne trouve aucune expression dans le système de partis existant.

Il existe une large opposition à la pauvreté croissante, à la hausse des loyers, à la diabolisation des réfugiés, à l’armement militaire massif et à l’intimidation par l’AfD depuis la marche d’extrême droite à Chemnitz. Avant et pendant les élections, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de nombreuses villes; rien qu’à Berlin, 250.000 personnes ont manifesté contre la droite le 13 octobre.

La politique officielle réagit à cela avec un autre virage à droite. Si la Grande Coalition reste en place, le processus politique de putréfaction, qui pousse les personnalités de droite comme Merz aux plus hauts échelons, continuera de s’accélérer.

Cela est démontré par l’expérience de nombreux autres pays. La montée du fasciste Jair Bolsonaro à la présidence brésilienne est le résultat de la politique anti-ouvrière de droite du Parti des travailleurs (PT) auparavant au pouvoir. Et le dirigeant d’extrême droite de la Lega italienne, Matteo Salvini, doit son succès à la politique de coupes sociales menée depuis des années par le Parti démocrate italien. Partout dans le monde, la classe dirigeante réagit à la crise du capitalisme en se tournant vers des formes dictatoriales de gouvernement et la guerre. L’Allemagne ne fait pas exception.

Le SPD est déterminé à maintenir la Grande Coalition au pouvoir malgré les échecs des élections en Bavière et en Hesse et a rejeté tout appel à de nouvelles élections. Même le chef du mouvement jeunesse du SPD, Kevin Kühnert, qui a mené la campagne contre la poursuite de la Grande Coalition, refuse actuellement que ce même gouvernement soit dissout.

Le dangereux virage à droite en Allemagne ne peut être stoppé que par une intervention politique indépendante de la classe ouvrière basée sur un programme socialiste et internationaliste. Cela nécessite la construction du Parti de l’égalité socialiste – le seul parti qui lutte pour un tel programme.

(Article paru d’abord en anglais le 1er novembre 2018)