La crise s’aggrave au Sri Lanka alors que la Cour suprême annule la dissolution du parlement par Sirisena

Par K. Ratnayake
15 novembre 2018

Dans une intensification dramatique du conflit entre factions au sein de l’élite dirigeante sri lankaise, la Cour suprême du paysa rendu hier une ordonnance provisoire annulant la dissolution du parlement par le président Maithripala Sirisena. Le tribunal rendra son verdict définitif le 7 décembre.

La Cour suprême a rendu sa décision après avoir entendu 12 pétitions relatives aux droits fondamentaux et contestant la dissolution du parlement par Sirisena le 9 novembre. Parmi les pétitionnaires il y avait plusieurs partis politiques – le Parti national unifié (UNP), le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP) et l’Alliance nationale tamoule (TNA) – ainsi que des groupes et individus de la «société civile». Cinq pétitions avaient été soumises en appui à la proclamation de Sirisena.

La décision de la cour fait de la bagarre au sein de l’élite dirigeante une crise constitutionnelle majeure qui voit un affrontement tant entre Sirisena et la Cour suprême qu’entre son premier ministre récemment nommé Mahinda Rajapakse et l’ex-premier ministre Ranil Wickremesinghe. Ce dernier est susceptible de gagner un vote de confiance au parlement qui s’est à nouveau réunit hier.

Sirisena avait dissous le Parlement vendredi dernier au soir, en violation de la Constitution, et déclaré que des élections générales auraient lieu le 5 janvier et qu’un nouveau parlement se réunirait le 17 janvier. L’ordonnance provisoire de blocage rendue par la Cour suprême hier s’applique également à l’annonce de la date des élections et aux nominations qui auraient dû se situer entre le 19 et le 26 novembre.

Si les avocats des adversaires de la dissolution du parlement ont soutenu que celle-ci constituait une violation de la Constitution, le procureur général Jayantha Jayasuriya a, lui, insisté pour dire que le tribunal n’était pas compétent pour statuer sur les pétitions s’opposant à la dissolution du parlement et invoquant les droits fondamentaux. Les pouvoirs du président à cet égard, a-t-il déclaré, étaient «sans ambiguïté». Le panel de trois juges présidé par le juge en chef Nalin Perera a malgré tout décidé d’entendre les pétitions.

La dissolution du parlement fait partie d’une série d’actes anti-démocratiques de la part du président sri-lankais durant ces deux dernières semaines. Le 26 octobre, lors d’un coup politique, il avait limogé le premier ministre Ranil Wickremesinghe pour le remplacer par l’ancien président Mahinda Rajapakse et avait prorogé le Parlement jusqu’au 16 novembre. Face aux critiques locales et internationales, Sirisena changea la date au 14 novembre.

La prorogation par le président était une manœuvre pour permettre à Rajapakse d’obtenir le soutien d’une majorité au parlement. En dépit d’intenses manoeuvres, Rajapakse a déclaré la semaine dernière qu’il n’avait pas pu réunir les voix requises, ce qui a amené Sirisena à dissoudre le parlement.

Suite à la décision rendue avant-hier par la Cour suprême, l’UNP et d’autres partis et groupes de l’opposition ont proclamé, enthousiastes, que la décision provisoire était une «victoire» pour la démocratie et pour le peuple.

Les travailleurs et les jeunes doivent rejeter ces affirmations. L’ordonnance provisoire est une manifestation, à un niveau plus élevé et plus explosif, des profondes divisions qui secouent l’élite politique sri-lankaise. Les travailleurs et les pauvres ne peuvent pas défendre leurs droits sociaux et démocratiques par le biais de représentants politiques de la bourgeoisie ou d’un pouvoir judiciaire qui est un autre instrument répressif de l'État capitaliste.

L’ordonnance provisoire reflète la crainte des cercles dirigeants que les violations flagrantes de la Constitution par Sirisena ne viennent nourrir un mouvement croissant de manifestations et de grèves des travailleurs et des masses rurales. Si aucun moyen de désamorcer la crise politique aiguë n’est trouvé dans les trois prochaines semaines, le tribunal pourrait toujours se prononcer en faveur de Sirisena.

Suite à l’ordonnance du tribunal, le dirigeant de l’UNP, Wickremesinghe, a déclaré dans un tweet: «Allons de l’avant et rétablissons la souveraineté de la population de notre pays bien-aimé». Il a déclaré aux médias que son parti «se battrait jusqu’au bout» pour sauver la démocratie, la suprématie du parlement et la défense de la constitution.

La rhétorique pompeuse de Wickremesinghe fait écho aux déclarations ridicules de Sirisena selon lesquelles ses actions autoritaires visaient à «défendre la démocratie».

Toutes les factions de l’élite dirigeante sont en crise sur la question de savoir que faire face aux problèmes économiques croissants, aux tensions géopolitiques mondiales auxquels le capitalisme sri-lankais est confronté, et aussi face à l’intensification de l’opposition sociale des travailleurs et des pauvres aux attaques de leurs droits sociaux par le gouvernement. Les partis bourgeois rivaux du Sri Lanka n’ont jamais défendu les droits démocratiques ou sociaux du peuple; leur bilan est celui d’une répression systématique des masses.

Avant-hier, le secrétaire général du JVP, Tilwin Silva, a interrompu son discours devant une assemblée publique pour annoncer en jubilant la décision de la Cour suprême. Le «complot» de Sirisena et de Rajapakse avait été vaincu, a-t-il déclaré, ajoutant qu’il n’y aurait «plus de complots» et que son parti était prêt à les vaincre.

En fait, le JVP a cyniquement adhéré à la campagne fictive de «défense de la démocratie» de l’UNP contre les machinations de Sirisena et de Rajapakse. En janvier 2015 toutefois, il avait fait cause commune avec Sirisena et Wickremesinghe dans une opération soutenue par les États-Unis pour évincer Rajapakse, alors président, prétendant défendre la démocratie contre la dictature.

Si le président du Parlement a dit aux députés que le Parlement se réunirait hier, l’ordre du jour lui, n’était pas clair. Wickremesinghe a déclaré aux médias que le Parlement démontrerait qu’il a la majorité. «Nous montrerons que nous sommes le gouvernement légitime», a-t-il déclaré, appelant «les fonctionnaires à se conformer à la Constitution». Il a également déclaré que la police «devait respecter» ses instructions.

Lors d’une conférence de presse tenue avant-hier soir, plusieurs ministres du nouveau gouvernement dit «Rajapakse» ont affirmé que le président du Parlement n’avait pas le pouvoir de reconvoquer le Parlement.

De manière plus significative, Sirisena a réagi à l’ordonnance du tribunal en convoquant une réunion spéciale avec le Conseil de sécurité nationale et les commandants militaires du Sri Lanka. Aucun détail n’a été révélé sur les instructions qu’il avait données, mais les médias ont rapporté qu’il avait demandé aux commandants de renforcer la sécurité dans tout le pays. L’inspecteur général de la police, Pujitha Jayasundara, a également demandé à la police de contenir toute violence pouvant se produire.

Les États-Unis et d’autres grandes puissances internationales ont intensifié leurs pressions sur Sirisena après la dissolution du Parlement. Sirisena et Rajapakse ont tous deux tenté d’apaiser les préoccupations internationales.

Le ministre des Affaires étrangères, Sarath Amunugama, a convoqué une réunion de tous les diplomates étrangers à Colombo, mais selon Reuters, les ambassadeurs de Grande-Bretagne, des Pays-Bas, de Norvège, de France, d’Australie, d’Afrique du Sud, d’Italie et du Canada n’y ont pas assisté. L’Union européenne, les États-Unis et l’Allemagne ont envoyé des représentants et l’Inde un fonctionnaire subalterne.

Une déclaration américaine critiquant la dissolution dit: «La décision du président Maithripala Sirisena de dissoudre le Parlement constitue une menace vitale pour les institutions démocratiques du Sri Lanka». L’UE, elle, déclarait : « Un parlement entièrement fonctionnel est un pilier essentiel de la démocratie. »

Le Japon a fait part hier de ses préoccupations concernant la crise politique et «la dissolution du parlement». Mais les grandes puissances ne se préoccupent ni de la démocratie ni des droits sociaux de la classe ouvrière au Sri Lanka ou ailleurs.

En janvier 2015, Washington a soutenu le renversement de président Rajapakse qui a amené Sirisena à la présidence et a renforcé ses relations militaires et politiques avec le Sri Lanka. Ses interventions actuelles dans la crise croissante de Colombo ont pour but de maintenir ces relations.

Alors que les États-Unis et d’autres grandes puissances soutiennent actuellement Wickremesinghe, Washington n’est pas opposé à travailler avec Rajapakse s’il est disposé à servir les intérêts américains.

La classe ouvrière et les masses rurales du Sri Lanka ne peuvent défendre leurs droits démocratiques ou sociaux par le biais des partis de la classe dirigeante ou d’appels à l’appareil judiciaire. Ce qu’il faut, c’est une mobilisation indépendante des travailleurs et des jeunes contre toutes les factions de l’élite et sur la base du programme socialiste révolutionnaire avancé par le Parti de l’égalité socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 14 novembre 2018)