Le régime de censure de Washington se mondialise

Facebook supprime un article du WSWS sur le Sri Lanka

Par André Damon
15 novembre 2018

Lundi, Facebook a supprimé un article sur le Sri Lanka de la page Facebook officielle en tamoul du World Socialist Web Site. La raison alléguée en est une violation de restrictions non précisées dans les «normes de communauté» de Facebook, ce qui est tout sauf une explication.

La langue tamoule, parlée par 74 millions de personnes, est la langue de la minorité ethnique tamoule au Sri Lanka et en Inde méridionale, ainsi que d’une vaste diaspora dans le monde.

Cette initiative est la dernière en date dans la répression contre les organisations de gauche, anti-guerre et socialistes par les monopoles technologiques basés aux États-Unis, notamment Google, Facebook et Twitter. Au fur et à mesure que ces sociétés s'intègrent de plus en plus étroitement à l'appareil d'État américain, elles sont de plus en plus utilisées comme arme pour promouvoir les objectifs de l'impérialisme américain dans le monde entier. La suppression des points de vue politiques socialistes est au centre de cette campagne.

Ce n’est pas la première fois que la page Facebook en tamoul du World Socialist Web Site est ciblée par Facebook. À deux reprises, il a supprimé l'option de partage des réunions publiques promues par la page.

Le World Socialist Web Site est l’un des principaux objectifs de la censure d’Internet: son trafic de recherche a chuté de plus de 75% après que Google eut annoncé une modification de son algorithme de recherche visant à limiter les «points de vue alternatifs».

Dans le contexte d'une crise politique de plus en plus grave au Sri Lanka, les États-Unis cherchent à exclure l'influence chinoise dans ce pays insulaire situé au sud du sous-continent indien. Ce pays de 21 millions d’habitants est situé sur la route commerciale en direction de l’Ouest la plus empruntée au monde et est doté d’un port plus actif qu’aucun port des États-Unis.

Le 26 octobre, le président sri-lankais Maithripala Sirisena a limogé Ranil Wickremesinghe en tant que Premier ministre et l'a remplacé par l'ancien président Mahinda Rajapakse. Washington a clairement fait savoir que la nomination de Rajapakse était inacceptable, en raison de ses « liens trop étroits avec la Chine », selon une formulation du New York Times.

L’histoire moderne du Sri Lanka a été dominée par l’utilisation de la politique communautariste par toutes les factions de la classe dirigeante pour attiser les divisions entre la majorité cinghalaise et la minorité tamoule du pays. La discrimination anti-tamoule par les gouvernements successifs de Colombo a alimenté les tensions qui ont éclaté dans une guerre civile sanglante qui a fait rage de 1983 à 2009 et a coûté la vie à plus de 100 000 personnes.

Alors que tous les partis politiques capitalistes du Sri Lanka ont cherché à se baser sur l'une ou l'autre des factions ethniques, le mouvement trotskyste sri-lankais mène depuis des décennies une lutte politique pour unir les travailleurs cinghalais et tamouls sur la base d'un programme socialiste commun.

Cette lutte a gagné un large soutien au Parti de l'égalité socialiste du Sri Lanka et au World Socialist Web Site un lectorat par habitant plus élevé au Sri Lanka que partout ailleurs dans le monde.

Le WSWS a averti que depuis la répression brutale des Tigres de libération de l'Eelam tamoul séparatistes en 2009, les partis nationalistes tamouls se sont alignés de plus en plus directement sur les intérêts de l'impérialisme américain dans le pays. L'article censuré par Facebook explique que la Tamil National Alliance (TNA – Alliance nationale tamoule) s'est opposée à la nomination de Rajapakse dans le but de gagner les faveurs de ses alliés américains.

Il déclare : «La décision de la TNA de soutenir Wickremesinghe n’a rien à voir avec la défense de la démocratie. Au contraire, l'organisation poursuit le même processus pro-impérialiste que lorsqu’il soutenait l'opération de changement de régime parrainée par les États-Unis et qui a amené Sirisena et Wickremesinghe au pouvoir en 2015. Cette opération visait à installer un gouvernement pro-américain à Colombo, conformément aux préparatifs de guerre de Washington contre la Chine. »

L'article soulignait le mouvement de grève grandissant «parmi les travailleurs de toutes les ethnies au Sri Lanka», notamment les manifestations de milliers de salariés des plantations de langue tamoule au cours des jours précédant le limogeage de Wickremesinghe. Il soutenait que « la seule voie à suivre est basée sur la lutte menée par le [Parti de l'égalité socialiste] pour unifier la classe ouvrière de toutes les nationalités sur une perspective socialiste et révolutionnaire ».

Bien que Facebook n'ait fourni aucune explication pour la suppression de l'article, ses motivations sont évidentes. La société est non seulement de plus en plus intégrée aux agences américaines de renseignement mais son personnel se compose de plus en plus d'anciens et d’actuels responsables de ces agences. Ces organismes de l’État voient dans l’écoute croissante dont jouit le socialisme international un obstacle à leurs efforts pour exploiter les divisions ethniques dans les pays en développement en vue de favoriser les objectifs géopolitiques de l’impérialisme américain.

Il ne fait aucun doute que les conférences du président du comité de rédaction du WSWS, David North, organisées au Sri Lanka le mois dernier, diffusées aux heures de grande écoute par les principaux médias du pays et suivies de près par les travailleurs, a provoqué la consternation à Washington.

L’action de Facebook intervient alors que la presse occidentale demande de plus en plus au géant des réseaux sociaux d’intensifier la censure politique dans les pays en développement, en particulier au Sri Lanka.

Le New York Times a joué un rôle de premier plan dans cette campagne. Il a publié une série d'articles affirmant, de manière absurde, que la liberté d'expression sur Internet est responsable de la violence communautariste dans les pays en développement, y compris au Sri Lanka.

Le 21 avril, le journal s’est plaint dans un article à la une qu'avec « l’expansion rapide de Facebook dans les pays en voie de développement », la société « insiste pour que le contenu maintienne les utilisateurs sur le site le plus longtemps possible – une pratique potentiellement dommageable dans les pays aux institutions faibles ».

Dans un article consacré presque exclusivement au Sri Lanka, une référence aux «pays aux institutions faibles» est un euphémisme pour les anciennes colonies. Le Times laisse entendre que, si Facebook ne censure pas la liberté d'expression dans ces pays, leurs populations, apparemment incapables de se contrôler, se massacreront mutuellement par haine communautariste.

Le Times, qui parle pour les «Américains bien tranquilles» [espions] des agences américaines de renseignement, affirme que les populations des pays en développement doivent être bâillonnées et se laisser dire ce qu'elle doivent penser par les entreprises américaines pour les empêcher de commettre des actes criminels. De tels arguments sont à la limite du racisme déclaré: une invocation du «fardeau de l’homme blanc» au XXIe siècle. La seule réponse que mérite cette ordure néo-colonialiste est le mépris pour les plumitifs qui la vomissent.

Lorsque le gouvernement de Sirisena au Sri Lanka avait temporairement fermé Facebook, WhatsApp et Instagram, le journal avait loué cette initiative jugée nécessaire pour «endiguer la violence de la foule dirigée contre sa minorité musulmane». Un autre mensonge faisant écho aux justifications intéressées du gouvernement sri lankais en faveur de la censure.

La fermeture de Facebook par Sirisena ne visait pas à prévenir la violence ethnique, mais à la dissimuler. Le régime sri-lankais voulait fermer les médias sociaux dans les zones touchées par la violence, principalement pour étouffer les informations faisant état de complicité de la police et de l’armée du régime soutenu par les États-Unis dans les incidents.

La collusion bien connue de l'armée et de la police avec des émeutiers fascistes était un élément central de la déclaration du 10 mars du Parti de l'égalité socialiste, intitulée
«Oppose Sinhala racist violence against Muslim community in Sri Lanka». Cette déclaration faisait remarquer :

« Sarath Amunugama, ministre d’État du gouvernement, a été forcé d'admettre mercredi que des hordes avaient été transportées d'autres régions et qu'il existait des preuves de l'implication de membres du personnel de sécurité à la retraite et en activité. Des publications sur les réseaux sociaux ont montré des vidéos et des photos d'officiers des forces spéciales de la police (STF) qui surveillaient des émeutiers en train d'attaquer des magasins et des maisons. »

La seule perspective capable de s'opposer au communautarisme et d'unir les travailleurs de toutes les nationalités est celle de l'internationalisme socialiste. Mais c’est précisément la perspective que Facebook, Google et les autres géants de la technologie veulent réprimer, car elle contrecarre les efforts faits par l’impérialisme américain pour exploiter les divisions communautaires en vue de renforcer encore sa domination mondiale.

Il faut s'opposer à ces efforts de censure étatique! Le World Socialist Web Site appelle ses lecteurs à s'engager dans la lutte contre la censure d'Internet aux États-Unis, au Sri Lanka et dans le reste du monde!

(Article paru en anglais le 14 novembre 2018)