La chancelière allemande prône une « véritable armée européenne »

Par Johannes Stern
17 novembre 2018

Sous les applaudissements de la grande majorité des députés européens, la chancelière allemande Angela Merkel a lancé mardi un appel à la « création d’une véritable armée européenne ». Le discours de Mme Merkel à Strasbourg souligne les traditions réactionnaires actuellement évoquées par les élites dirigeantes en Allemagne et en Europe. La tâche d’une telle armée serait de faire avancer les intérêts économiques et géostratégiques de l’Allemagne et de l’Europe à travers le monde en utilisant la force militaire.

« Nous sommes conscients qu’en tant qu’Européens, nous pouvons mieux défendre nos intérêts lorsque nous agissons ensemble », a expliqué Mme Merkel. Elle a poursuivi : « Seule une Europe unie est assez forte pour être entendue sur la scène mondiale et défendre ses valeurs et ses intérêts. Les temps où nous pouvions compter sans condition sur les autres sont révolus. Cela signifie que nous, Européens, devons de plus en plus prendre notre destin en main si nous voulons survivre en tant que communauté. Cela signifie à long terme que l’Europe doit devenir plus capable d’agir à l’étranger. »

Merkel a essayé de vendre la création d’une armée « capable d’agir », c’est-à-dire une Europe armée jusqu’aux dents, comme une « opportunité » de parvenir à une « paix durable » après les « horreurs » des deux guerres mondiales. Quelle moquerie ! Ses propres mots ne laissent aucun doute sur le fait que les puissances européennes se réarment militairement afin de se préparer à la guerre et jouent un rôle indépendant dans la lutte pour la réorganisation du monde.

Merkel a déclaré : « il y a de moins en moins de chances de faire respecter seul les intérêts sur la scène mondiale ». Elle a donc proposé que « nous mettions en place un Conseil de sécurité européen composé d’administrations alternées et rotatives des États membres, où des décisions importantes puissent être préparées rapidement ». Il nous faut une « force de réaction européenne » qui « puisse également agir localement ». Il y a eu « de grands progrès » dans la « coopération structurelle permanente dans le domaine militaire », mais « en raison des développements de ces dernières années », il faut maintenant « travailler très consciemment à la vision de la création d’une véritable armée européenne un jour. »

Une armée européenne dominée par l’Allemagne est l’un des objectifs déclarés de la grande coalition allemande (Union chrétienne démocrate, CDU, Union sociale chrétienne, CSU et Parti social-démocrate, SPD). Le pacte de coalition prévoyait déjà de prendre de nouvelles mesures en vue de créer une « armée d’Européens ».

Le week-end dernier, le dirigeant du SPD, Andrea Nahles, a également plaidé pour une armée européenne lors du « camp du débat » du SPD à Berlin. « Nous devons mettre fin à toute cette politique des petits États. Nous devons maintenant trouver une réponse européenne. » L’Union européenne compte 28 armées, 27 forces aériennes et 23 marines. Ce qu’il faut, c’est une « armée européenne », a-t-elle déclaré.

Cette demande est également soutenue par les Verts et des sections du Parti de gauche. Dans un récent entretien avec Der Spiegel, la dirigeante du Parti Vert, Annalena Baerbock, doit être en mesure de « conduire la politique mondiale dans une situation radicalement différente ». Une politique européenne de sécurité et de défense commune est « un projet holistique » et requiert « avant tout de combiner les capacités militaires en Europe et de réduire les doubles emplois. »

Il y a deux ans déjà, immédiatement après l’élection de Donald Trump, les dirigeants du Parti de gauche allemand ont appelé à la mise en place d’une « armée européenne » pour « mettre fin aux tergiversations » avec Washington.

À Strasbourg, Merkel a affirmé qu’une « armée européenne » n’était pas une « armée contre l’OTAN » mais « un bon complément à l’OTAN ». En fait, il est évident que l’appel à une force européenne indépendante est une réponse aux conflits croissants entre les grandes puissances qui reviennent à l’hostilité mutuelle ouverte ce qui crée le danger d’une troisième guerre mondiale exactement 100 ans après la fin de la Première Guerre mondiale.

Lorsque le président français, Emmanuel Macron, a fait sa propre demande la semaine dernière de la création d’une « véritable armée européenne », il a déclaré clairement que cela serait également dirigé contre les États-Unis.

Le président américain Donald Trump a immédiatement réagi via Twitter, qualifiant la proposition de Macron de « très insultante ». Mardi, il a déclaré : « Emmanuel Macron suggère la construction de sa propre armée pour protéger l’Europe contre les États-Unis, la Chine et la Russie. Mais c’était l’Allemagne dans les deux guerres mondiales – Comment cela s’est-il passé pour la France ? Ils commençaient à apprendre l’allemand à Paris avant l’arrivée des États-Unis. Payez pour l’OTAN ou non ! »

Merkel et Macron s’efforcent actuellement de transformer l’UE en une alliance militaire qui, contrairement à l’OTAN, puisse fonctionner indépendamment des États-Unis et contre eux. Mais des tensions et des conflits historiques ont également éclaté entre Berlin et Paris. À mesure que les tensions avec les États-Unis s’intensifient, les différences entre les puissances européennes elles-mêmes s’accentuent.

Représentant une aile antifrançaise de plus en plus stridente au sein de la classe dirigeante allemande, le chef de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite, Alexander Gauland, a condamné la participation de Merkel aux cérémonies marquant la fin de la Première Guerre mondiale. Gauland a déclaré à la télévision allemande qu’ « il était erroné de réécrire ultérieurement l’histoire et de participer plus tard aux célébrations de la victoire des anciennes forces alliées. » L’Allemagne avait « perdu la guerre », a-t-il déclaré, et « oui, la politique qui a conduit à la Première Guerre mondiale comprend beaucoup de coupables ». Par conséquent, on ne pouvait pas défiler« à côté de M. Macron à travers l’Arc de Triomphe ».

Le fait que Gauland puisse propager sans être critiqué son révisionnisme historique agressif sur une grande chaîne d’information publique allemande est révélateur de la direction suivie par la classe dirigeante allemande. Plus tôt cette année, Gauland a de façon provocatrice qualifié « Hitler et les nazis » comme un simple « grain de merde dans plus de mille ans d’histoire allemande prospère » et a déclaré que les Allemands avaient « le droit d’être fiers de ce qu’ont accompli les soldats allemands dans les deux guerres mondiales. »

Quand la classe dirigeante en Allemagne rêve maintenant d’une « armée européenne » ou d’une « armée d’Européens », elle s’inspire directement des traditions criminelles de l’impérialisme allemand. Le régime nazi était tout à fait disposé à utiliser la rhétorique pro-européenne pour justifier ses projets de domination mondiale. Par exemple, il a qualifié d' « armée européenne » ses forces qui ont attaqué l’ex-Union soviétique, et qui ont subi une défaite écrasante à Stalingrad. Un mémoire du ministère allemand des Affaires étrangères du 9 septembre 1943 sur la création d’une « Confédération européenne » ressemble à nombre des passages des discours et des documents de stratégie actuels sur la politique étrangère et de défense européenne :

« L’unification de l’Europe, qui est prévisible depuis longtemps dans l’histoire, est un développement inévitable », y est-il écrit. « L’Europe est devenue trop petite pour des souverainetés en conflit et mutuellement exclusives. Une Europe divisée est également trop faible pour se maintenir dans le monde avec son caractère et sa force propres et maintenir la paix. »

La section intitulée « Défense commune contre les attaques extérieures » déclare : « Le principe de base doit être qu’une attaque contre l’Europe sera combattue par une défense des peuples européens fondée sur la solidarité. Les forces militaires des peuples européens doivent être considérées comme une seule et même unité et alignées les unes sur les autres. »

Aujourd’hui, comme alors, la mise en œuvre d’une telle stratégie nécessite un programme nationaliste agressif, anti-classe ouvrière et finalement fasciste. C’est la raison pour laquelle Macron a déclaré « légitime » d’honorer le général Philippe Pétain, dictateur fasciste et collaborateur des nazis lors de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il a lancé son propre appel pour une « armée européenne ». Pour la même raison, la classe dirigeante allemande fait la cour à l’AfD de droite et permet aux réseaux terroristes d’extrême droite d’être actifs dans l’armée allemande – des réseaux qui peuvent à leur tour compter sur le soutien de sections de l’armée, de la police et des services de renseignement.

Dans son ouvrage intitulé Macht in der Mitte : Die neuen Aufgaben Deutschlands in Europa

[la puissance centrale : les nouvelles responsabilités de l’Allemagne en Europe – non traduit], publié en 2015, Herfried Münkler, professeur émérite et conseiller en politique étrangère auprès du gouvernement allemand, a exigé que l’Allemagne, en tant que « puissance centrale », redevienne la « puissance hégémonique » de l’Europe et « celle qui y impose la discipline ». Du point de vue des élites allemandes, l’appel à une armée européenne répond exactement à cet objectif. La classe ouvrière doit s’opposer farouchement à toutes les autres tentatives visant à renforcer les États-nations européens et leurs armées respectives.

(Article paru en anglais le 16 novembre 2018)