La « conférence de tous les partis » du président Sri-lankais ne parvient pas à surmonter la crise

Par Rohantha De Silva
20 novembre 2018

Le président sri-lankais Maithripala Sirisena, se faisant passer à tort pour un arbitre des factions rivales luttant pour le pouvoir d’État, a organisé hier une conférence multipartite des partis parlementaires. La conférence s’est terminée sans aucun accord entre les groupes en lice.

Plusieurs députés du Parti national unifié (UNP) dirigé par Ranil Wickremesinghe, renvoyé le 26 octobre en tant que Premier ministre par Sirisena, et des dirigeants de l’Alliance nationale tamoule (TNA), du Congrès musulman du Sri Lanka, du Congrès islamique musulman de Ceylan, et l’Alliance progressiste tamoule des syndicats de plantation ont participé à la réunion.

L’autre fraction à la réunion était dirigée par l’ancien Président, Mahinda Rajapakse, nommé Premier ministre par Sirisena, et comprenait plusieurs députés éminents du Sri Lanka Podujana Peramuna (SLPP), du Sri Lanka Freedom Party (SLFP) et du Congrès ouvrier de Ceylan (CWC) basés dans des plantations.

Le président du Parlement, Karu Jayasuriya, a été invité, mais n’a pas participé à la réunion, affirmant que cette réunion était destinée aux partis politiques. Il existe de fortes tensions entre Sirisena et Jayasuriya. Le président soutient la fraction Rajapakse alors que l’orateur est un membre important de l’UNP de Wickremesinghe.

La Janatha Vimukthi Peramuna (JVP) a refusé l’invitation de Sirisena à la réunion, déclarant qu’il était le « créateur de la crise » et qu’il devait la résoudre. Le JVP, qui tente de se démarquer de Wickremesinghe, soutient toutefois les efforts de son parti pour reprendre le pouvoir.

La réunion de Sirisena a été organisée à l’issue des trois jours consécutifs d’âpres affrontements parlementaires entre partisans de Rajapakse et de Wickremesinghe. Le Parlement a repris ses travaux mercredi après que la Cour suprême eut rendu une décision provisoire annulant la dissolution du Parlement par le Président Sirisena.

Des affrontements physiques et de violentes rixes ont éclaté lorsque l’UNP et les partis d’opposition ont présenté des motions de censure contre Rajapakse et son nouveau gouvernement mercredi et vendredi. Le Président du parlement, Jayasuriya, a décidé que les motions avaient été adoptées avec un soutien majoritaire les deux jours. Jeudi, Rajapakse a fait une déclaration au parlement, mais celui-ci s’est dissous après que l’opposition eut tenté de présenter une résolution rejetant son discours.

Sirisena a rejeté le premier vote de censure et a exhorté l’UNP à supprimer une section critiquant sa désignation « inconstitutionnelle » de Rajapakse au poste de Premier ministre. Lors de la Conférence de tous les partis tenue hier, il a rejeté le vote de vendredi sur la motion de censure modifiée en disant qu’il devrait être voté électroniquement ou en appelant des noms, pour qu’il soit considéré comme « digne de confiance par les gens et à l’échelle internationale ».

Sirisena a également appelé les députés à agir « décemment », sans donner toutefois une explication du comportement violent de ses partisans. Sirisena et les chefs des fractions rivales s’inquiètent quelque peu de l’effet politique sur les masses sri-lankaises des affrontements indisciplinés au parlement, qui ont été retransmis en direct à la télévision.

Les dirigeants de l’UNP ont dit à Sirisena qu’ils pourraient amener les 113 députés qui ont soutenu la « proposition de censure » à le rencontrer. Sirisena a rejeté la proposition.

Après la réunion, cependant, les dirigeants de l’UNP ont insisté pour qu’ils soumettent une autre motion au parlement aujourd’hui. Les partisans de Rajapakse ont déclaré qu’ils n’accepteraient une telle proposition que si elle était « correctement » présentée.

Wickremesinghe, qui est soutenu par les États-Unis et ses alliés, est déterminé à poursuivre sa course vers le pouvoir. Des diplomates des États-Unis, de l’UE, du Royaume-Uni, de l’Australie et du Japon installés à Colombo ont rendu visite à Wickremesinghe à Temple Trees, la résidence officielle du Premier ministre, après la conférence multipartite d’hier.

Le 15 novembre, des représentants des gouvernements américain, japonais, australien et indien réunis à Singapour, avant le sommet de l’ANASE, ont discuté de l’escalade de la crise politique au Sri Lanka. Selon un communiqué du département d’État américain, ses hauts responsables ont insisté sur la nécessité de déployer des efforts conjoints pour « faire progresser les intérêts régionaux partagés, notamment en apportant un soutien au nouveau gouvernement des Maldives, et en encourageant une évolution des développements politiques à Sri Lanka conforme aux principes démocratiques. »

Washington et ses alliés internationaux ne se soucient pas des « principes démocratiques », mais sont motivés par leurs propres préoccupations impérialistes et, en particulier, sont déterminés à saper toute influence économique et politique de la Chine dans la région Asie-Pacifique.

Le président des Maldives, récemment élu, Ibrahim Mohamed Solih, a pris le pouvoir le mois dernier avec le soutien des coulisses de Washington et de New Delhi. Les États-Unis et l’Inde se sont opposés à l’ancien président des Maldives, Abdulla Yameen, en raison de ses liens étroits avec Beijing.

Sirisena est devenu président du Sri Lanka en 2015 à la suite d’une opération de changement de régime visant à renverser Rajapakse orchestrée par Washington et avec l’aide de Wickremesinghe.

Washington n’était pas opposé aux méthodes de gouvernement autoritaires de Rajapakse, mais était hostile à ses liens étroits avec Beijing. Les États-Unis estiment que tout gouvernement dirigé par Rajapakse serait un régime prochinois qui saperait ses préparatifs politiques et militaires en vue d’une guerre contre la Chine.

Le Fonds monétaire international exerce également des pressions sur Sirisena et Rajapakse, en annonçant qu’il a retardé le dernier versement d’un prêt de sauvetage de 1,5 milliard de dollars à Colombo. Le gouverneur de la Banque centrale du Sri Lanka, Indrajit Coomaraswamy, a révélé mercredi dernier que le versement du FMI avait été reporté, dans l’attente de l’issue de la crise politique. Washington a sans aucun doute pris part à cette décision.

Les médias internationaux se servent également largement du message de félicitations adressé à Rajapakse par le président chinois Xi Jinping – immédiatement après sa désignation au poste de Premier ministre – comme « preuve » de l’influence de Beijing. La Chine, qui manœuvre pour contrer les activités géopolitiques américaines, espère qu’un régime Rajapakse renforcerait les liens de Colombo avec Beijing.

Rajapakse, cependant, a envoyé des signaux aux États-Unis et à l’Inde indiquant que son gouvernement serait prêt à travailler avec eux. En septembre, il s’est rendu à New Delhi et a rencontré des dirigeants indiens, dont le Premier ministre Narendra Modi. Lorsque Donald Trump est devenu président des États-Unis en 2017, Rajapakse a immédiatement envoyé un message de félicitations.

Vendredi, Wickremesinghe a cyniquement déclaré aux médias que les féroces combats au Parlement étaient « un coup porté à la démocratie » et « un coup dur pour nous tous, électeurs du Sri Lanka, détenteurs de la souveraineté ». Les gouvernements de l’UNP, qui ont incité près de 30 ans de guerre contre les séparatistes des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul (LTTE), comme tous les autres régimes bourgeois du Sri Lanka, ont systématiquement supprimé les droits démocratiques des masses sri-lankaises.

Rajapakse, qui soutient l’appel de Sirisena pour de nouvelles élections, continue de se poser en « défenseur » des droits démocratiques, déclarant que si le parlement sri-lankais est incapable de résoudre la crise politique, alors « le peuple devrait être autorisé à intervenir. Quand les électeurs auront le pouvoir, personne n’aura de problème. »

Ces affirmations sont fausses. Rajapakse a été éliminé à l’élection présidentielle de 2015 parce que les travailleurs et les pauvres s’opposaient à ses attaques contre les droits sociaux et démocratiques et aux atrocités sanglantes commises contre la minorité tamoule pendant la guerre.

La démagogie « démocratique » des factions Wickremesinghe et Sirisena-Rajapakse est fausse. Leur véritable préoccupation n’est pas la « démocratie », mais un mécontentement social généralisé et l’éclatement de manifestations et de grèves parmi les travailleurs, les jeunes et les pauvres.

Les deux formations, et leurs anciens alliés sont des représentants politiques de la classe capitaliste vénale sri-lankaise. Quelle que soit la faction gagnante, le gouvernement agira, le plus tôt possible et avec le soutien du capital financier international, pour lancer de violentes attaques contre les droits de tous les travailleurs.

La classe ouvrière doit intervenir d’urgence sur la base de la perspective révolutionnaire avancée par le Parti de l’égalité socialiste et mobiliser les masses laborieuses, les jeunes et les ruraux pauvres pour qu’ils se battent pour un gouvernement ouvrier et paysan fondé sur un programme socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 19 novembre 2018)