La crise politique au Sri Lanka révèle la faillite des partis nationalistes tamouls

Par K. Nesan et V. Gnana
23 novembre 2018

L’effondrement du gouvernement sri-lankais le 26 octobre dernier a révélé la faillite des nationalistes bourgeois tamouls. Ils ont promis de travailler avec les politiciens bourgeois cinghalais à Colombo pour satisfaire les demandes des travailleurs tamouls et des masses opprimées en vue d’obtenir réparation pour les terribles conditions auxquelles ils ont dû faire face depuis le bain de sang qui a mis fin à la guerre civile au Sri Lanka de 1983-2009. Cela s’est avéré une fraude. Près de quatre ans après la mise en place à Colombo d’un régime de «bonne gouvernance» soutenu par les États-Unis, aucun de ces problèmes n’a été résolu.

L’Alliance nationale tamoule (TNA) a soutenu le renversement de Rajapakse par Sirisena-Wickremesinghe orchestré par les États-Unis qui a installé le président Maithripala Sirisena en janvier 2015. Aujourd’hui, ce gouvernement d’«unité nationale» s’est effondré, après que Sirisena a limogé le premier ministre Ranil Wickremesinghe du Parti national uni (UNP) de droite et a tenté d’installer Mahinda Rajapakse à sa place. Alors que de véritables bagarres éclatent au Parlement de Colombo, la TNA soutient l’UNP contre le Sri Lanka Freedom Party (SLFP) de Sirisena et le Sri Lanka Podujana Peramuna (SLPP) de Rajapakse.

Le quotidien en ligne Tamil Win pro-TNA s’est vanté que le chef de la TNA Rajavarothiam «Sampanthan est devenu le gardien des dirigeants du Sri Lanka avec des accords secrets dans les coulisses». Il a écrit que Sampanthan a travaillé avec la «communauté internationale» pour servir de médiateur entre Sirisena et Wickremesinghe après que Sirisena l’a renvoyé. Devant les grèves des pêcheurs, des travailleurs du pétrole, des travailleurs des plantations de thé, des universitaires et du personnel de soutien des universités, ainsi que les protestations des étudiants, la TNA évolue de plus en plus vers la droite.

Les événements survenus depuis le 26 octobre ont une fois de plus confirmé avec force la perspective du Parti de l’égalité socialiste (SEP) du Sri Lanka, la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky. La bourgeoisie des pays au développement tardif est un prolongement de l’impérialisme, incapable de résoudre tout problème démocratique. Seule la lutte du SEP pour unifier la classe ouvrière de toutes les ethnies du Sri Lanka et de l’Inde dans une lutte pour la révolution socialiste peut résoudre les questions brûlantes non résolues qui émergent de la guerre civile au Sri Lanka.

La TNA répond à la croissance de la lutte de classe en soutenant l’UNP, un ennemi acharné de la classe ouvrière et de la population tamoule. Son bilan est clair.

L’UNP a aboli le droit de vote de plus d’un million de travailleurs des plantations tamouls en 1949, écrasé la grève des travailleurs du secteur public de 1980 par des licenciements massifs et soutenu les pogroms anti-tamouls qui ont déclenché la guerre civile au Sri Lanka en 1983. En tant qu’alliée de Sirisena après janvier 2015, promettant une «bonne gouvernance» au Sri Lanka, elle a mis en œuvre une austérité draconienne, attaquant le niveau de vie des travailleurs et des pauvres – cinghalais, tamouls et musulmans – dans tout le pays.

Les promesses de la TNA dans son manifeste électoral de 2015 se sont avérées un tas de mensonges. Elle s’est engagée à trouver une «solution politique», à lutter pour «la responsabilité et la réconciliation», à s’occuper des «questions qui préoccupent immédiatement le peuple tamoul» et à améliorer le statut des «veuves de guerre, orphelins, aînés et handicapés».

Toutefois, sa principale préoccupation n’était pas les travailleurs et les pauvres tamouls, mais les intérêts de classe d’une couche étroite de bourgeois tamouls, au Sri Lanka et dans la diaspora tamoule internationale, consistant à exploiter les travailleurs et les pauvres dans ces mêmes régions. Elle a demandé l’appui de l’impérialisme américain pour son accord de Colombo, s’alignant sur l’UNP soutenue par les États-Unis, alors que Washington cherchait à installer à Colombo un régime favorable aux menaces de guerre contre la Chine. Aujourd’hui, cette politique porte la TNA dans une alliance avec les ennemis acharnés des travailleurs tamouls qu’elle prétend représenter.

Pour comprendre ce que signifient les manœuvres de la TNA, il suffit de se demander: qu'est-ce que quatre années de gouvernement de «bonne gouvernance» soutenu par la TNA au Sri Lanka ont produit pour la population tamoule?

Comme leurs homologues cinghalais, la vie de la majorité d’entre eux s’est détériorée tandis que la pauvreté montait en flèche. La région de Kilinochchi a le taux de pauvreté le plus élevé du Sri Lanka: 18,2 %, soit plus de quatre fois la moyenne nationale. Dans le district de Mullaitivu, où plus de 40.000 civils tamouls ont été massacrés à la fin de la guerre, le revenu mensuel des ménages est le plus faible du pays: 25.526 roupies (125 euros), contre 43.511 roupies (213 euros) en moyenne nationale.

La plupart des jeunes travaillent dans le secteur de la main-d’œuvre bon marché et des milliers de diplômés sont au chômage. De 2015 à 2018, dans le district de Jaffna, le chômage a presque doublé, passant de 5,7 à 10,7 %. En septembre, l’Office d’investissement de l’État (State Board of Investment) a indiqué qu’après 2009, dans la «période de l’après-guerre», seuls 8.754 emplois ont été créés dans le district du Nord.

Aucun des problèmes laissés par la guerre civile et le massacre par l'armée des séparatistes tamouls des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) n'a été résolu. Des centaines de prisonniers politiques tamouls détenus sans procès depuis des décennies sont toujours emprisonnés et le Nord et l'Est sont sous occupation militaire.

Plus de 90.000 veuves de guerre vivent encore seules dans ces régions. Ce chiffre ne tient pas compte des épouses de milliers d’autres hommes disparus. Quelque 58.000 foyers du district du Nord, soit un quart de la population, sont dirigés par des femmes. Elles sont confrontées à d’énormes souffrances: niveaux élevés de pauvreté, violence et exploitation sexuelle perpétrée par les politiciens et les autorités.

Les sociétés de microfinance leur accordent de minuscules prêts à des taux d’intérêt exorbitants. Les femmes s’en servaient pour lancer de petites entreprises, surtout dans les secteurs de l’agriculture et de la volaille, mais beaucoup ne pouvaient pas rembourser les versements et ont vu leurs entreprises échouer. Plus de 60 femmes se sont suicidées dans la province de l’Est après avoir été incapables de rembourser ces prêts.

Selon Amnesty International, plus de 100.000 personnes ont disparu dans le nord et l’est du pays pendant la guerre civile. Depuis février 2017, les proches des disparus manifestent jour et nuit sur les routes pour demander où se trouvent les membres de leur famille. Le sort de ces manifestants suscite un large soutien populaire dans le sud. Des groupes de travailleurs cinghalais en visite dans le nord ont rencontré les manifestants pour leur exprimer leur sympathie. En juillet 2018, pour la première fois, une manifestation a été organisée à Colombo en faveur des proches des disparus.

Les nationalistes tamouls se sont opposés aux tentatives visant à lier ces protestations à l’organisation de grèves et de manifestations dans le sud. Au lieu de cela, ils ont envoyé de petites délégations de manifestants à des réunions symboliques en face à face avec Sirisena. Le site web TamilNet a écrit: «Laissons la nation cinghalaise décider de son sort, concentrons-nous sur la lutte tamoule».

Leur bilan témoigne de la faillite de leur perspective: diviser les travailleurs et les masses opprimées selon des lignes ethniques, tout en complotant chaque jour avec Washington et Colombo. Ils ont exploité les espoirs du peuple tamoul, promettant qu’une résolution parrainée par les États-Unis devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU rendrait justice pour les crimes de la guerre civile. Mais les objectifs de Washington et des nationalistes tamouls – obtenir un régime bourgeois à Colombo pour promouvoir les intérêts américains contre la Chine et les profits des capitalistes tamouls – entrent violemment en conflit avec ces promesses.

Toute l’élite dirigeante est complice des crimes de la guerre civile au Sri Lanka. Les alliés de la TNA au sein de l’UNP, comme on le sait, ont soutenu avec enthousiasme le massacre final des LTTE et des civils tamouls à Mullaitivu en 2009. Tous les alliés cinghalais de la TNA sont politiquement impliqués dans ce bain de sang. En réponse aux poursuites intentées en 2017 contre l’ancien commandant de l’armée sri-lankaise, Sirisena a déclaré: «Je déclare très clairement que je ne permettrai à personne au monde de toucher à Jagath Jayasuriya ou tout autre chef militaire ou héros de guerre dans ce pays.»

L’establishment politique de Colombo s’est toujours opposé avec véhémence à toute enquête sur les crimes de guerre, y compris sous l’ancien gouvernement de «bonne gouvernance».

Pour les travailleurs tamouls et les pauvres, il est temps de rejeter l’impasse du nationalisme tamoul, et de se tourner vers la classe ouvrière, comme le prône le SEP: l’unité avec les luttes de leurs frères et sœurs de classe en Inde et la majorité cinghalaise au sud du Sri Lanka, dans une perspective socialiste et internationaliste.

(Article paru d’abord en anglais le 22 novembre 2018)