Les troubles politiques au Sri Lanka s’intensifient alors que l’opposition prend le contrôle du parlement

Par Pani Wijesiriwardena
26 novembre 2018

La crise politique au Sri Lanka a pris une autre tournure hier lorsque tous les députés qui appuyaient le Premier ministre Mahinda Rajapakse ont quitté le Parlement après que le Président du Parlement eut refusé de leur attribuer une majorité au sein d’un comité clé qui pourrait déclencher la coupure des fonds à son gouvernement.

Les fractions autour de Rajapakse et le Premier ministre évincé Ranil Wickremesinghe ont lutté pour le contrôle le Comité spécial du Parlement (CPS) parce qu’il détermine les fonctions du Parlement, y compris son programme.

Dimanche dernier, lors d’une « conférence de tous les partis », le président Maithripala Sirisena a déclaré à l’opposition dirigée par le Parti national unifié (UNP) de Ranil Wickremesinghe qu’il n’acceptait pas les motions de censure adoptées contre Rajapakse, qu’il avait désigné comme Premier ministre, car elles ne respectaient pas le règlement parlementaire.

Au début de la session parlementaire d’hier, le Président du Parlement, Karu Jayasuriya, a déclaré qu’étant donné que les dirigeants des partis ne parvenaient pas à s’entendre sur la composition du CPS, il avait nommé les membres conformément aux « dispositions garanties par la Constitution ».

Jayasuriya a attribué cinq sièges à chaque fraction : Rajapakse et l’UNP, un au Janatha Vimukthi Peramuna (JVP) et un à l’Alliance nationale tamoule (TNA). Comme le JVP et la TNA soutiennent l’UNP, l’opposition contrôle désormais le comité, ainsi que le poste de président de l’assemblée. Jayasuriya est un membre important de l’UNP.

Le leader parlementaire Dinesh Gunawardena, un partisan de Rajapakse, a déclaré que sa fraction sortirait pour « s’opposer à la composition inconstitutionnelle » du CPS. Il a accusé Jayasuriya d’avoir agi de façon partisane.

Après le départ des membres du gouvernement, les 121 députés restants ont voté électroniquement sur les membres des commissions parlementaires, selon une proposition de la députée JVP, Vijitha Herath. Le JVP, se faisant le champion de la démocratie parlementaire, soutient efficacement les machinations de l’UNP pour reprendre le pouvoir.

Les dirigeants de l’UNP ont de manière jubilatoire affirmé que le vote a également montré que la majorité du parlement s’opposait au gouvernement dirigé par Rajapakse, dont ils affirment que Sirisena l’a nommé illégalement.

Les députés de l’opposition ont poursuivi la session parlementaire jusqu’au soir pour propager leurs critiques à l’égard de Sirisena pour avoir installé Rajapakse en remplacement de Wickremesinghe comme Premier ministre. Après leurs discours, le Parlement a été ajourné jusqu’à mardi prochain.

Lors d’une conférence de presse, le leader parlementaire, Gunawardena, a déclaré plus tard que le gouvernement boycotterait le parlement et déciderait plus tard s’il devait participer après avoir examiné son prochain programme.

En contrôlant le CPS, l’opposition dirigée par l’UNP cherche à paralyser l’Administration Rajapakse. Soutenu par la JVP et la TNA, il a présenté une motion de suspension des fonds au Cabinet du Premier ministre, qui pourrait être adoptée le 29 novembre.

L’opposition prévoit également de soumettre une autre motion de censure au Parlement avant le 4 décembre, date à laquelle la Cour suprême commencera à entendre les pétitions contre la tentative de Sirisena de dissoudre le Parlement. Le 12 novembre, le tribunal a suspendu la proclamation par Sirisena de la dissolution du Parlement en attendant une nouvelle audience.

En 2015, les États-Unis et d’autres puissances mondiales ont soutenu Sirisena pour vaincre Rajapakse lors d’une élection présidentielle parce que Rajapakse était considéré comme trop proche de la Chine. Le Sri Lanka est un endroit stratégique dans la lutte menée par Washington, avec le soutien de l’Inde, contre l’influence de la Chine dans la région indo-pacifique.

La lutte acharnée entre les deux fractions rivales autour de Sirisena et Rajapakse, d’une part, et Wickremesinghe, d’autre part, n’a rien à voir avec les droits démocratiques ou sociaux du peuple, comme elles le prétendent toutes deux. Toutes les personnes impliquées ont participé à des administrations qui ont protégé le système capitaliste à but lucratif aux dépens des travailleurs et des pauvres. Les deux groupements cherchent à s’emparer du pouvoir afin d’imposer le programme d’austérité du Fonds monétaire international (FMI) contre la montée de la résistance de la classe ouvrière.

Lors d’une réunion dans la ville de Beliatta, dans le sud du pays, jeudi, Rajapakse a réitéré son appel à des élections. « Tous les habitants de ce pays disent que la meilleure façon de résoudre la crise est de passer devant le peuple », a-t-il dit, en promettant des concessions, y compris pour les agriculteurs et les petits exploitants.

C’est une attitude cynique. Au pouvoir de 2005 à 2015, Rajapakse a repris la guerre communale contre les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) pour diviser la classe ouvrière et réprimer l’opposition aux atteintes aux droits sociaux.

Rajapakse réclame des élections législatives depuis que son parti Sri Lanka Podujana Peramuna (SLPP) a remporté la majorité des conseils municipaux lors des élections locales de février. Calculant que le SLPP pouvait exploiter l’opposition populaire au gouvernement Sirisena-Wickremesinghe, il a promis d’établir un « gouvernement fort » et de sauver le pays d’une « situation anarchique ».

Quelle que soit la fraction qui s’empare du pouvoir, elle lancera des attaques impitoyables contre les travailleurs et les pauvres. Les graves problèmes économiques du pays exacerbent la crise politique et augmentent la pression des puissances mondiales, qui soutiennent actuellement Wickremesinghe.

Cette semaine, l’agence de notation Moody’s a déclassé le Sri Lanka et le FMI a déclaré qu’il retarderait ses prochaines discussions sur le programme de prêts « en attendant que la situation politique soit claire ». Reuters a rapporté qu’au cours des quatre dernières semaines seulement, 17,2 milliards de roupies sont parties du marché obligataire, ainsi que 7,8 milliards de roupies du marché boursier. Hier, la roupie sri-lankaise a chuté à son niveau le plus bas : moins de 180 pour un dollar US, soit 202 pour un euro, soit une dépréciation de près de 15 pour cent depuis le début de l’année.

Mangala Samaraweera, ministre des finances sous Sirisena et Wickremesinghe, a déclaré lors d’une conférence de presse que son gouvernement « gérait l’économie très prudemment, en essayant de mettre le plus petit fardeau possible sur les gens, parce que nous avons hérité de beaucoup de dettes ». C’est un mensonge. Samaraweera s’est fait le champion des politiques du FMI et a imposé le fardeau aux travailleurs et aux pauvres, déclenchant des manifestations continues.

Les louanges de Samaraweera à l’égard des politiques passées sont un autre avertissement que le prochain régime, qu’il soit dirigé par Wickremesinghe, Sirisena ou Rajapakse, n’aura d’autre choix que d’intensifier ces attaques et de recourir à des formes dictatoriales de gouvernement pour ce faire.

Les États-Unis et d’autres puissances continuent d’évaluer leurs options dans la crise actuelle. Mardi, des diplomates basés à Colombo des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de la Norvège, de la Suisse, de l’UE, de l’Inde, de la Corée et du Bangladesh ont rencontré des parlementaires de la TNA, conduits par son chef R. Sambandan.

Après la réunion, Sambandan a dit aux médias : « C’est inacceptable que tous ces efforts soient bloqués en l’absence d’un gouvernement ou d’un Premier ministre. Il faut agir immédiatement pour résoudre la crise ». Il a ajouté : « Les diplomates ont dit que : « nous ferons ce que nous pouvons ». »

La TNA, qui représente les intérêts de la classe capitaliste tamoule, travaille avec l’UNP et Wickremesinghe. Ayant des liens étroits avec Washington, la TNA ne cherche pas seulement des privilèges pour l’élite tamoule, mais aussi à positionner le Sri Lanka pour servir les intérêts géopolitiques de l’impérialisme américain.

Sous cette pression, Rajapakse a dit à son cabinet mercredi : « Nous prévoyons de collaborer avec le FMI et d’autres agences de financement ». Il a proposé un mémorandum sur l’état de l’économie.

Rajapakse a obtenu un prêt de renflouement du FMI en 2009 après la crise financière mondiale et la guerre anti-tamoule qui a fortement affecté l’économie. Les conditions de prêt du FMI impliquaient de réduire les subventions et d’augmenter les prix des denrées alimentaires, du carburant et d’autres produits de première nécessité. Les puissances américaine et européenne ont soutenu la guerre de Rajapakse contre les LTTE, mais se sont retournées contre lui lorsqu’il a cherché de l’aide et des investissements en Chine.

Ces fractions concurrentes de l’élite dirigeante n’offrent aucun choix à la classe ouvrière. Derrière la fausse défense de la démocratie parlementaire, ils se préparent tous à des formes autoritaires de gouvernement.

Les travailleurs doivent former leurs propres comités d’action sur les lieux de travail, dans les grands domaines et dans les quartiers pour construire un mouvement socialiste indépendant afin de lutter pour un gouvernement ouvrier et paysan dans le cadre de la lutte pour le socialisme international.

(Article paru d’abord en anglais le 24 novembre 2018)