Quelle perspective pour les “gilets jaunes”?

Par Alexandre Lantier
10 décembre 2018

Après le 4e samedi de manifestations par les “gilets jaunes” contre Macron, un mouvement de masse émerge clairement parmi les travailleurs contre l’ordre existant. L’annulation par Macron des taxes régressives qui ont d’abord provoqué le mouvement n’a rien résolu. Parmi les “gilets jaunes” on revendique l’égalité sociale, des augmentations salariales, la démission de Macron, l’élimination des privilèges des super-riches, la fin du militarisme, une grève générale ou une révolution.

Le mensonge que la dissolution de l’URSS par la bureaucratie soviétique en 1991 marquait la fin de la lutte des classes, le triomphe de la démocratie capitaliste, et la Fin de l’Histoire a vécu. Des “gilets jaunes” apparaissent en Belgique et aux Pays-bas, en Bulgarie, et jusqu’en Irak, où des travailleurs à Bassorah ont enfilé des gilets jaunes pour manifester contre les autorités néocoloniales imposées par l’OTAN; la classe ouvrière internationale entre en lutte contre le diktat des banques.

L’énorme répression samedi a éét une leçon inoubliable sur la nature de la démocratie bourgeoise: quand l’opposition populaire s’exprime, elle sort les fusils. Après que la police, soutenue par des blindés et des lances à eau, ait nassé et attaqué des manifestants pacifiques dès le début de l’après-midi, des échauffourées ont éclaté dans toutes les grandes villes de France. 1.385 personnes ont été interpellées, un record.

Les “gilets jaunes” sont à un stade critique. Ils mènent une confrontation avec non seulement le président des riches, mais avec le régime des riches dans son ensemble. La plupart des “gilets jaunes” en vue refusent les offres que leur tend l’élite dirigeante: de rencontrer le gouvernement et négocier quelques miettes, de faire du “dialogue social” avec les appareils syndicaux, ou de s’allier avec François Ruffin de La France insoumise. Le mouvement dispose d’une écrasante popularité.

Le danger toutefois est que sans une perspective et une orientation politiques claires pour une lutte plus large contre Macron, le mouvement peut s’effriter en manifestations sans lendemain ou fini par se laisser happer par les manoeuvres de l’élite dirigeante.

La question de direction politique est essentielle. Il est important de souligner que certains “gilets jaunes” comme à Commercy appellent à la construction d’assemblées populaires pour décider des activités du mouvement. Ce qui se développe, de manière très embryonnaire, est une dualité des pouvoirs. Contre la dictature des banques, protégée par des hordes de gendarmes, se dresse le spectre d’organisations séparées et opposées qui représentent les travailleurs en lutte.

Ceci souligne l’importance contemporaine de l’appel de Léon Trotsky à former des comités d’action juste avant la grève générale de 1936 en France. Ces assemblées peuvent unifier les luttes et les manifestations de différentes couches de travailleurs et de jeunes, empêcher les appareils syndicaux de les isoler et de les trahir, et être des points d’appui pour l’opposition parmi les larges masses de travailleurs. Elles pourraient faire appel à la volonté de lutte qui existe en France et à travers l’Europe contre le diktat d’austérité imposé par Macron et par l’Union européenne (UE).

Trotsky soulignait que pour les travailleurs, ces comités étaient “l'unique moyen la briser la résistance anti-révolutionnaire des appareils des partis et des syndicats.” C’est critique à présent que les travailleurs sont face à l’hostilité ouverte des syndicats et de tendances politiques alliées dans la classe moyenne aisée. Ces forces veulent désespérément protéger leurs privilèges en bloquant une lutte indépendante par la classe ouvrière contre Macron et le régime des riches.

Aucune tendance politique établie en France n’a réagi aux “gilets jaunes,” dont la mobilisation met en cause objectivement le système capitaliste, d’une manière progressiste. Daniel Cohn-Bendit, le dirigeant étudiant petit-bourgeois de Mai 68, l’a dénoncé sans vergogne comme étant fascisant, racontant au journal allemand taz qu’une “large majorité du mouvement des gilets jaune vient du Front national, du réservoir de l’extrême gauche.”

Le dirigeant de la CGT stalinienne, Philippe Martinez, a insinué la même chose, en déclarant que les “gilets jaunes” sont “infréquentables.” A présent, après avoir annulé une grève des routiers, la CGT appelle une grève symbolique, d’un jour dans le rail le 14 décembre.

Le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) veut utiliser cette manoeuvre cynique pour pousser les “gilets jaunes” derrière les appareils syndicaux. Il appelle les “gilets jaunes” à demander gentiment à la CGT de leur laisser rejoindre une grève générale contrôlée par la CGT: “Les syndicats combatifs et les Gilets Jaunes devraient en ce sens exiger, voire imposer, cette perspective aux directions syndicales nationales, en commençant par l’appel d’une vraie journée de grève générale en lien avec le mouvement des Gilets jaunes le 14.”

Sous couvert de pareilles manoeuvres, les appareils syndicaux et l’État veulent récupérer le mouvement. Si “le système politique entier est ébranlé,” écrit le Journal du dimanche, la répression samedi “a rédonné au pouvoir un peu d’air, une petite bouffée d’oxygène.” Ce journal a salué le fait qu’Edouard Philippe a conclu son bref discours samedi soir en disant: “Place au dialogue!”

Les “gilets jaunes” ont mille fois raison de se méfier de tous ceux qui tentent de les embrigader dans négociations réactionnaires avec Macron. Il n’y a rien à négocier avec Macron, le représentant des banques; de même, demander aux politiciens capitalistes à l’Assemblée de servir le peuple n’est que préparer des déceptions futures.

La tâche critique est une lutte politique contre le gouvernement Macron et le pouvoir de l’argent. A l’ère du capitalisme mondialisé et de la finance et des chaînes de production internationales, ceci signifie une lutte internationale sur la base d’un programme socialiste véridique: expoprier les fortunes obscènes de l’aristocratie financière et mettre les ressources de l’économie mondiale sous le contrôle démocratique des travailleurs.

Ce programme découle objectivement des mouvements en cours: à travers l’Europe, la montée des grèves, de la lutte des classes et de la colère sociale tend vers l’éruption d’une grève générale.

On ne peut laisser tâche d’organiser une grève générale contre l’UE, Macron et les autres dirigeants européens aux appareils syndicaux; ils y sont hostiles, et ils ne l’accompliront pas. Pour aller de l’avant, il s’agit de former des comités d’action pouvant préparer et jeter les bases dans la classe ouvrière d’une vraie grève générale, en France et à travers l’Europe, contre les manoeuvres des syndicats et de la pseudo gauche petite-bourgeoise.

Le rôle du Parti de l’égalité socialiste et des autres sections européennes du Comité international de la Quatrième Internationale dans ce mouvement sera de soulever la nécessité de transférer le pouvoir aux organisations politiques indépendantes créées par les travailleurs. Le PES encourage la discussion la plus large possible de cette perspective dans les usines, sur les lieux de travail, et dans les universités et les écoles de France et d’Europe.