Le rôle du gouvernement britannique dans la campagne anti-corbyn révélé

Par Robert Stevens
12 décembre 2018

L’Initiative pour l’intégrité (II, Integrity Initiative), financée par les gouvernements britannique et américain ainsi que l’OTAN, a joué un rôle central dans les efforts visant à discréditer et à écarter le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn.

Officiellement installée dans une ancienne usine de Fife, en Écosse, l’Integrity Initiative a toutes les caractéristiques d’une opération secrète du renseignement de MI5/MI6. Elle a été lancée en 2015 par l’Institute of Statecraft (IoS, Institut des politiques publiques), un groupe de réflexion prétendument « indépendant » et fonctionnant comme une association caritative. Mais après s’être vu accorder 296 500 livres en 2017-18 par le ministère des affaires étrangères, l’II recevra cette année près de 10 fois ce montant, soit 1 961 000 livres. L’II reçoit également des centaines de milliers de livres du Département d’Etat américain et de l’OTAN. L’un de ses fondateurs était Facebook.

La semaine dernière, le site Web CyberGuerilla.org a publié des documents mis à disposition par le groupe Anonymous, révélant certaines des opérations de désinformation menées par l’IoS/II, basées sur des fausses nouvelles en circulation.

Les révélations d’Anonymous ont perturbé les plans de l’II pour que les auteurs de leur sale besogne restent inconnus du public. Le site Web de l’II déclare : « Nous sommes un réseau de personnes et d’organisations de toute l’Europe qui se consacrent à révéler et à combattre la propagande et la désinformation. Notre objectif plus large est également d’éduquer sur la manière de repérer la désinformation et de vérifier les sources. Ce genre de travail attire l’attention extrêmement hostile et agressive des acteurs de la désinformation, comme le Kremlin et ses différents mandataires, et nous espérons que vous comprendrez que nos membres préfèrent pour la plupart rester anonymes. »

Les figures de proue de l’IoS utilisent des clusters, groupes d’hommes politiques, de hauts responsables militaires, d’universitaires et de journalistes dans le monde entier pour s’assurer que les objectifs de l’impérialisme britannique soient renforcés et justifiés par un barrage constant de propagande, y compris influencer le débat sur les médias sociaux – dont la cible la plus évidente est la Russie.

En Espagne, l’II a encouragé des journalistes complices à écrire des articles calomnieux pour empêcher la nomination d’un responsable espagnol au poste de directeur de la sécurité nationale, l’un des rôles consultatifs les plus importants de l’Espagne. Elle gère des clusters depuis des ambassades et des hauts-commissariats du Royaume-Uni dans neuf pays européens – France, Grèce, Allemagne, Italie, Lituanie, Norvège, Pays-Bas, Serbie et Espagne. Elle prévoit également de former des clusters en Autriche, Bulgarie, Canada, Estonie, Géorgie, Lettonie, Malte, Moldavie, Monténégro, Pologne et Portugal.
Les derniers documents fuités indiquent une opération massive visant à subvertir la politique au Royaume-Uni, le chef de l’opposition de sa Majesté étant la cible principale.

Une enquête du Daily Record/Sunday Mail a révélé que le compte Twitter de l’II a été utilisé pour répandre des mensonges et de la désinformation sur Corbyn et son entourage. Il s’agit notamment de retweeter des liens vers des articles, y compris ceux de deux journalistes du Times – Edward Lucas, qui est l’une des 22 personnes nommées dans le cadre de l’« Inner Core » du cluster britannique de l’II, chargée de surveiller la Russie, et de Mark Edmonds, rédacteur adjoint du journal de dimanche le Sunday Times.

Le rôle de l’II dans la campagne anti-Corbyn confirme l’insistance du Parti socialiste pour l’égalité et du World Socialist Web Site sur l’implication des plus hauts échelons de l’État au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Israël dans la diffamation du dirigeant travailliste comme dupe des agences de renseignement d’Europe orientale, comme antisémite et une menace à la sécurité nationale. L’objectif était de freiner le développement d’un mouvement de gauche parmi les travailleurs et les jeunes qui s’est d’abord exprimé en faveur de Corbyn.

L’Institute of Statecraft entretient des liens étroits avec les agences militaires et de renseignement britanniques. Son cadre dirigeant, Chris Donnelly, était officier de réserve au sein du British Army Intelligence Corps et dirigeait auparavant le Centre de recherche en études soviétiques de l’armée britannique à Sandhurst. Le Sunday Mail est en possession de documents qui « suggèrent qu’il a été nommé colonel honoraire du renseignement militaire en 2015, année de la création de l’Initiative pour l’intégrité. »

Le porte-parole de l’Institute of Statecraft, Stephen Dalziel, était une figure de proue du World Service de la BBC [radio internationale], où il a passé 16 ans depuis 1988. Mais avant cela, selon une biographie en ligne, il « a rejoint le Centre de recherche en études soviétiques de l’Académie militaire royale de Sandhurst ». Utilisant des sources soviétiques disponibles publiquement, le centre a travaillé en étroite collaboration avec les forces armées pour leur donner une image précise de la situation dans les forces armées soviétiques au moyen de conférences et de documents de recherche…[et Dalziel] a continué à voyager en URSS, ainsi qu’à faire de fréquentes visites à Berlin-Ouest et Est. »

Le document qui détaille le cluster britannique fournit des listes des opérations de l’II qui énumèrent 108 personnes, dont des employés du ministre des Affaires étrangères, du ministère de la Défense, de la Henry Jackson Society, du Royal United Services Institute, du groupe de réflexion Demos, le député travailliste blairite Ben Bradshaw, ainsi que les experts conseillers de la Commission de défense parlementaires, David Nicholas et Eleanor Scarnell. Parmi les noms d’au moins neuf journalistes, on compte quatre journalistes du Times/Sunday Times de Rupert Murdoch, qui a joué un rôle central dans la campagne de diffamation anti-corbyn – Deborah Haynes, David Aaronovitch, Dominic Kennedy et Edward Lucas. La chroniqueuse et éditorialiste du Guardian, Natalie Nougayrede, qui était auparavant rédactrice en chef du quotidien français Le Monde, est également nommée. Les autres journalistes nommés sont Jonathan Marcus de la BBC, Neil Buckley du Financial Times et Bruce Jones, un journaliste indépendant.

Dans son article, le Sunday Mail note que II a tweeté un extrait d’un article disant, « M. Corbyn était un « idiot utile », dans la phrase attribuée à Lénine de façon apocryphe. Son anti-occidentalisme ouvert et viscéral a aidé la cause du Kremlin, aussi sûrement que s’il avait secrètement vendu des cancans de Westminster pour de l’argent ».

Il s’agit d’un commentaire intitulé « Le soutien dégoûtant de Jeremy Corbyn à l’empire soviétique », publié à l’origine le 22 février dans le Times par Edward Lucas, membre d’un cluster de l’II. Lucas est nommé dans le document du cluster du Royaume-Uni comme membre de l’équipe « Inner Core-Russia », avec Anne Applebaum, journaliste néo-conservatrice américaine.

II a également retweeté des extraits de quatre autres articles anti-Corbyn. L’un d’eux d’un blogueur, Connor P, était intitulé « Novichok pour l’âme. Jeremy Corbyn et le meurtre de l’espion russe » et a été retweeté par Nick Cohen, journaliste du Guardian blairite et grand fanatique anti-corbyn.
La dernière attaque contre Corbyn retweetée par l’II remonte à moins de trois mois, le 20 septembre, trois jours seulement avant l’ouverture de la conférence annuelle des travaillistes. Il s’agit d’un article publié par politics.co.uk et intitulé « L’empoisonnement des Skripal : Il est temps pour la gauche de Corbyn d’affronter son problème Poutine. »

Seamus Milne, le principal conseiller et directeur des communications de Corbyn, a également été la cible d’une attaque de l’II, qui a retweeté un autre article du Times, par Mark Edmonds. Dans un profil détaillé de Milne, il cite une déclaration du député conservateur Bob Seely, décrit comme un « expert russe et membre du comité spécial des affaires étrangères ». Seely a dit que Milne n’est « pas un « espion […] Ce serait […] en-dessous de lui. Mais ce qu’il a fait, consciemment ou non, c’est de travailler dans l’intérêt du Kremlin contre les intérêts des démocraties libérales occidentales. Je suis sûr qu’ils le voient comme un allié contre le Royaume-Uni, les États-Unis, l’OTAN. »

L’empire Murdoch a passé une grande partie de cette année à organiser une série d’articles calomnieux sur Corbyn. Plus tôt cette année, alors que Lucas publiait son article, le Sun de Murdoch a fait des déclarations calomnieuses selon lesquelles Corbyn aurait été un informateur rémunéré pour les services secrets tchèques dans les années 1980, en affirmant à propos de Corbyn qu’ « on ne peut pas permettre qu’il ait les clés du n°10 [la résidence du Premier ministre] ».

En septembre, le Times a régurgité des affirmations longtemps discréditées selon lesquelles l’ancien dirigeant travailliste de gauche Michael Foot était un agent du Kremlin. Le journal britannique se réfère une fois de plus à la déclaration de Lucas selon laquelle Corbyn et d’autres membres de la gauche du Parti travailliste étaient historiquement des « idiots utiles » et, faisant clairement référence à Corbyn, soutient que l’affirmation selon laquelle Foot était payé par Moscou était « d’actualité et historiquement importante ».

(Article paru en anglais le 11 décembre 2018)