Une cellule fasciste découverte dans la police allemande

Par Marianne Arens
20 décembre 2018

Le 2 août 2018, l'avocate Seda Basay-Yildiz, basée à Francfort, avait reçu une lettre émanant manifestement d'extrémistes de droite. Utilisant le plus infâme jargon nazi, la lettre traitait Basay-Yildiz de « sale truie turque » et menaçait même de « massacrer » sa fille de deux ans. L’adresse privée de l’avocate, qui n’avait jamais été publiée, figurait également sur le fax anonyme signé «NSU 2.0».

Mme Basay est une avocate de premier plan en Allemagne. Elle a représenté la famille Simsek au procès du gang terroriste fasciste NSU, qui a assassiné 10 personnes, pour la plupart des travailleurs migrants. Basay est également l'avocate de Sami A, qualifié de «menace» pour l'État allemand. Lorsque l'administration de l'État de Rhénanie du Nord-Westphalie a illégalement déporté Sami A vers la Tunisie, Mme Basay a formé un recours contre l'expulsion, entraînant une amende de 10 000 euros pour l'autorité responsable.

La lettre anonyme haineuse datée du 2 août 2018 faisait référence à ce dernier cas. «En représailles pour l'amende de 10 000 euros, nous massacrerons ta fille», y lit-on. Un jour plus tard, le 3 août, Basay avait porté plainte auprès de la police. Mais ce n'est qu'au début du mois de décembre, quatre mois plus tard, que Mme Basay en a appris davantage – par la presse, pas par la police.

La plainte déposée par l'avocate fut apparemment un indice crucial pour révéler ce réseau d'extrême droite au sein de la police de Francfort sur le Main. Les tentatives faites pour déterminer comment l’adresse personnelle de Mme Basay était devenue publique ont été mené directement à l’ordinateur de service du premier commissariat de police de Francfort. Selon des informations officielles, une policière avait demandé cette information, sans donner de raison, peu de temps avant l'envoi de la lettre de menace.

Après une fouille du téléphone portable et d'autres disques durs de la policière, il est apparu qu'elle avait mené une correspondance xénophobe et d’extrême-droite avec quatre autres policiers sur une période considérable. Sur WhatsApp, les cinq policiers avaient échangé des messages néo-nazis, des images d'Hitler et des croix gammées, ainsi que des messages attaquant les migrants et les personnes handicapées.

Ces découvertes ont apparemment été tenues strictement secrètes par les autorités pendant plusieurs mois. Alors qu'une enquête interne marchait déjà contre les suspects, le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) ne rapporta que début décembre l'existence d'un réseau policier d’extrême-droite à Francfort, s’appuyant sur des informations émanant de l’office régional de la police judiciaire du Land de Hesse.

L’avocate n’a pas été informée de ces faits et n’en a eu connaissance que par la Frankfurter Allgemeine qui la cite disant qu’elle «aurait préféré que la police l’en eût informée à l’avance.» L’avocate, inquiète pour la sécurité de sa fille, a demandé à plusieurs reprises des informations à la police, sans jamais recevoir de réponse sensée.

La thèse officielle est que la police et les procureurs sont extrêmement prudents, craignant que l'affaire ne prenne «des dimensions encore plus grandes», c'est-à-dire que le nombre de suspects soit bien plus important que ces cinq policiers.

Les politiciens déploient maintenant tous leurs efforts pour minimiser l'affaire. Armin Schuster, député de la CDU, a déclaré: «Nous devons faire très attention à ce qu'il n'y ait pas de rejet dans la société ». Schuster est président de la Commission de l'Intérieur du Bundestag (parlement) et l'un des principaux défenseurs d'un système policier européen intégré.

Le commentaire d'un député Vert de Hesse, Omid Nouripour, est également significatif. Quand la Frankfurter Neue Presse lui demanda s'il «pensait que la police était plus prédestinée à l'extrémisme que d'autres groupes sociaux», il a insisté que non, « absolument pas». Il a ensuite demandé la mise en place d'un «système d'alerte précoce» pour la police, affirmant que cela pourrait prévenir des cas similaires à l'avenir.

En utilisant de tels arguments, les politiciens cherchent à détourner l'attention de leur propre rôle. Les Verts se partagent le pouvoir dans le Land de Hesse avec la CDU et les deux partis sont responsables du réarmement systématique des forces de sécurité. Ils ont expulsé les réfugiés de manière plus systématique et brutale que de nombreux autres Lands, créant ainsi des conditions propices au développement de l'extrême droite.

Il ne s’agit pas ici de quelques « brebis galeuses » dans un système par ailleurs « sain ». Cette affaire montre à nouveau que la menace fasciste ne provient pas de la population travailleuse, mais de l'appareil d'État. Cette cellule d'extrême droite au sein de la police de Francfort n’est en réalité que la pointe d'un énorme iceberg.

Des structures extrémistes de droite existent dans toutes les parties de l'appareil d'État. Récemment, le chef du service de renseignement intérieur allemand (BfV), Hans-Georg Maaßen, a été démis de ses fonctions après avoir couvert les agissements des néo-nazis dans la ville de Chemnitz.

Dans son dernier rapport, le BfV ne mentionne pas le parti d’extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), bien que ce parti incite régulièrement à l'hostilité contre les migrants, attise le racisme et minimise les crimes de la Wehrmacht et de l'État nazi. Le Parti de l'égalité socialiste (SGP) est par contre qualifié dans le rapport du BfV d' « extrémiste de gauche » au motif qu'il s'oppose au « nationalisme prétendu, à l'impérialisme et au militarisme » et critique le capitalisme.

Un réseau néo-nazi a également été découvert l'année dernière dans la Bundeswehr (armée allemande), lorsque les plans terroristes de l’officier Franco A. ont été révélés par accident. Cet officier s'était fait admettre comme réfugié syrien, s’était procuré des armes à feu et avait planifié des attaques contre des hommes politiques de haut rang, pour en faire porter la responsabilité aux réfugiés. Néanmoins, le tribunal de grande instance de Francfort n’a vu aucune raison de le poursuivre.

Plus récemment, lorsque le magazine Focus a publié de nouveaux détails en novembre sur une cellule terroriste néo-nazie dans l'armée allemande, impliquant environ 200 soldats, anciens et actifs, les autres médias n'ont pas réagi et l'affaire a rapidement été étouffée et abandonnée.

L’appareil judiciaire allemand ferme souvent les yeux lorsqu'il s'agit des activités criminelles des fascistes. Il accepte le rapport étroit qui existe entre le parquet et la police. Dans les cas d’Oury Jalloh et d’Amad Ahmad, tous deux brûlés vifs lors d'incidents distincts alors qu’ils étaient en garde à vue, jamais aucune explication satisfaisante ne fut donnée. Dans les deux cas, le parquet a accepté les arguments peu convaincants de la police.

Un autre exemple est le procès du NSU qui s'est terminé en juillet 2018 après cinq ans et 438 jours d'audience. Le seul accusé à avoir été condamné fut Beate Zschäpe, la seule survivante du trio d'assassins de la NSU. Le procès n’a apporté aucune lumière sur le rôle joué par les dizaines d'indicateurs et de policiers actifs dans le milieu constituant l’entourage du trio. Des soutiens importants du NSU, Ralf Wohlleben et André Eminger, qui ont fourni de l’assistance dans les meurtres de neuf immigrés et d'une policière, ont été condamnés à des peines d'emprisonnement de courte durée. Tous deux sont déjà de nouveau en liberté.

Seda Basay-Yildiz a participé au procès du NSU en tant que co-avocat de l’accusation pour la famille Simsek. Dans une rétrospective révélatrice du procès par la station de radio Bayern 2 («Que reste-il du procès du NSU?»), elle fait remarquer qu’elle a perdu beaucoup d’illusions au cours du procès et qu’elle est devenue «plus politique». «Pour toutes les familles des victimes, c’est d’abord à chaque fois la famille qui a été suspectée – toutes des familles d'origine immigrée. Selon la constitution, nous devrions tous être égaux, mais ce n'est tout simplement pas le cas. »

(Article paru en anglais le 19 décembre 2018)