L'attaque ignorante et répressive contre «Baby, It's Cold Outside» de Frank Loesser

Par David Walsh
22 décembre 2018

Fin novembre, une station de radio de Cleveland en Ohio, WDOK, a décidé d'arrêter de faire jouer la chanson populaire de Frank Loesser des années 1940, «Baby, It's Cold Outside». Dans la chanson, tel qu'elle est généralement interprétée, un homme encourage une femme à passer la nuit chez lui et elle exprime ses inquiétudes sur ce que sa famille et les voisins penseront si elle le fait.

Justifiant l'interdiction, l'animateur de WDOK Glenn Anderson a indiqué qu'il s'était rendu compte que la chanson «avait été écrite en 1944, c'était une époque différente, mais maintenant que je la lis, cela semble très manipulateur et incorrect. Le monde dans lequel nous vivons est très sensible maintenant, et les gens sont facilement offensés, mais dans un monde où #MeToo a enfin donné aux femmes la voix qu'elles méritent, cette chanson n'a pas sa place.»

Les stations de radio de San Francisco et de Denver et la radio de la CBC au Canada ont fait de même. Dans chaque cas, cependant, la suppression de la chanson de Loesser a suscité la colère et l'opposition du public.

Un sondage sur la page Facebook de la station de Cleveland a indiqué, à un moment donné, que 94 % des quelque 8900 électeurs étaient en faveur du maintien de la chanson, et seulement 6 % la jugeaient «inappropriée». De même, 95 % des 15.000 personnes interrogées lors d'un sondage mené par KOSI à Denver ont exigé le retour de la chanson, et la station s'est conformée.

À San Francisco, après avoir entendu «des milliers d'auditeurs de la Bay Area par le biais de sondages, d'appels téléphoniques, de courriels et de médias sociaux», la radio KOIT «a conclu que la grande majorité [environ 70%] considère la chanson comme un élément précieux de leur tradition des fêtes, et ils veulent encore l'entendre à la radio» selon un reportage de presse.

La CBC a aussi décidé de rétablir «Baby, It's Cold Outside», parce que «les commentaires du public... ont été très majoritairement pour le maintien de la chanson», a déclaré Chuck Thompson, chef des affaires publiques de la CBC dans une déclaration. Selon Billboard, trois versions de la chanson ont connu «un rebond» et le streaming de la chanson est en forte hausse.

La campagne, telle qu'elle est, contre la chanson de Loesser est grotesque et réactionnaire. Elle est aussi ignorante.

Frank Loesser

Loesser (1910-1969) est l'un des grands auteurs-compositeurs populaires américains du XXe siècle. En plus des comédies musicales de Broadway Guys and Dolls (1950), The Most Happy Fella (1956) et How To Succeed In Business Without Really Trying (1961), il a écrit les paroles (et souvent la musique) de plus de 700 chansons.

Cette liste extrêmement variée comprend «Heart and Soul», écrite avec Hoagy Carmichael en 1938; «See What the Boys in the Back Room Will Have», écrite avec Frederick Hollander, que Marlene Dietrich chante dans Destry Rides Again (1939); la musique et les paroles des chansons mémorables de la comédie musicale de Danny Kaye de 1952, Hans Christian Andersen («Inch Worm», «Thumbelina», «The Ugly Duckling» et «Wonderful Copenhagen»); «Let's Get Lost», enregistré par Chet Baker, trompettiste de jazz, et qui était le titre du documentaire sur ce dernier en 1988 et «Standing on the Corner» (de The Most Happy Fella), un succès populaire en 1956.

Loesser, né à New York de parents juifs allemands laïcs, appartenait à cette remarquable collection d'auteurs-compositeurs du XXe siècle, dont beaucoup étaient des immigrants ou des enfants d'immigrants, qui comprenaient tellement la vie américaine et qui ont tant contribué à sa culture.

Dans sa biographie de Loesser en 2008, Thomas Laurence Riis écrit que dans les années 1930 et 1940, l'auteur-compositeur «bénéficiait de la collaboration de plusieurs excellents compositeurs, non seulement les compositeurs de sa propre génération» mais également Carmichael «et de véritables spécialistes symphoniques dont Alfred Newman (1900-1970), Frederick (ou Friedrich) Hollander (1896-1976), et Victor Schertzinger (1880-1941). Il s'est lié d'amitié avec de nombreuses mains expérimentées et n'a jamais manqué de bons exemples d'écriture lyrique moderne. Des couplets de la plume de Lorenz Hart, Ira Gershwin et Cole Porter étaient probablement gravés dans la mémoire lors d'audiences répétées, et il est bien connu que Loesser admirait tout particulièrement la prolifique Irving Berlin qui a eu un énorme succès.»

«Baby, It's Cold Outside» est une chanson que Loesser et sa femme, Lynn Garland, ont interprétée lors d'une crémaillère à New York en 1944. Le couple voulait apparemment indiquer qu'il était temps pour leurs invités de partir. La chanson devint immensément populaire, et Garland expliqua plus tard: «Les fêtes étaient construites autour de notre dernier acte.»

La chanson prend la forme d'une conversation entre deux personnes, un hôte (homme) et une invitée (femme). Chaque ligne est une déclaration de l'invité, suivie ou complétée par une réponse de l'hôte :

Je ne peux vraiment pas rester... (Mais, chérie, il fait froid dehors)

Je dois partir... (Mais, chérie, il fait froid dehors)

Cette soirée a été... (J'espérais que tu passerais me voir)

Très bien... (Je te tiendrais les mains, elles sont toutes glacées)

L'invitée craint que son père et sa mère commencent à s'inquiéter, mais décide de prendre «peut-être juste un demi-verre de plus» et, plus tard, «peut-être juste une cigarette de plus». Elle dit clairement qu'elle aimerait rester, sauf pour ce que les membres de sa famille (y compris son frère, sa sœur et sa «vieille tante» !) et les voisins vont penser, «Je devrais dire non, non, non, non, monsieur... Au moins je vais dire que j'ai essayé». Pendant ce temps, il suggère des excuses qu'elle pourrait utiliser, «Pas de taxi de disponible», «Jamais eu un tel blizzard avant», et ainsi de suite.

Il n'y a rien de coercitif dans la situation. La phrase de l'invité, «Say, what's in this drink?» («Dis, qu’est-ce qu’il y a dans ce verre?»), était une expression populaire au milieu du 20e siècle, y compris dans divers films. Un personnage utilisait cette phrase, habituellement lorsqu'il faisait ou disait quelque chose d'audacieux, comme moyen d'attribuer son comportement peu orthodoxe à l'alcool. La «plaisanterie» consistait généralement à révéler qu'il y avait peu ou pas d'alcool dans la boisson.

Esther Williams et Ricardo Montalban dans La fille Neptune (1949)

 

Après avoir joué le morceau en privé avec sa femme pendant des années, Loesser l'a vendu à MGM pour la comédie romantique musicale de 1949, Neptune's Daughter, avec la nageuse et actrice Esther Williams et Ricardo Montalban. Le film se passe en Californie (et se déroule en partie en Floride), et «Baby, It's Cold Outside» aurait difficilement pu être moins approprié, mais c'était un substitut de dernière minute à une autre chanson de Loesser, à laquelle les censeurs se sont opposés, «(I'd like to get you on a) Slow Boat to China».

Dans le film plutôt absurde, Montalban chante le numéro séduisant avec Williams, la suppliant de rester. Plus tard, dans un renversement des rôles de genre, la sexuellement agressive Betty Garrett la chante plus comiquement avec Red Skelton, qui voudrait qu'elle quitte son appartement.

«Baby, It's Cold Outside» est une chanson sophistiquée et charmante sur l'anticipation, l'excitation et le danger de l'amour.

Riis, dans sa biographie de Loesser, suggère que la chanson tient une «place unique dans la carrière de Frank Loesser. C'est un cousin pas trop lointain du célèbre duo de séduction de Mozart “Là ci darem la mano” (“Mets ta main dans la mienne”) dans Don Giovanni (1787). C'est un modèle de développement monomotivisme, c'est-à-dire qu'il obtient une chanson assez longue en répétant un seul fragment de courte mélodie pour la majeure partie du dialogue.»

Ray Charles et Betty Carter (1962)

 

«Avec une seule idée rythmique, poursuit Riis, “Baby, It's Cold Outside” utilise le format ABAC standard de trente-deux mesures et ajoute une progression d'accords peu remarquable pour la base, et pourtant son effet cumulatif est si impressionnant que Loesser peut affirmer avoir construit son petit air en une scène dramatique miniaturisée, une scena dans le sens lyrique où deux personnages et la nature de leur relation apparaissent clairement et efficacement avec émotion. Le dialogue demande-réponse des personnages est empreint d'humour, de danger et de suggestivité. Pourtant, il ne porte aucun jugement et permet aux auditeurs d'imaginer ce qui va suivre et de tirer leurs propres conclusions.»

La chanson a été interprétée et enregistrée par des dizaines et des dizaines d'interprètes. Il y a eu 8 enregistrements rien qu'en 1949. Les duos ultérieurs comprennent Louis Armstrong et Velma Middleton, Ray Charles et Betty Carter, Steve Lawrence et Eydie Gormé, Bette Midler et James Caan, Lou Rawls et Dianne Reeves, Suzy Bogguss et Delbert McClinton, Zooey Deschanel et Leon Redbone, Rod Stewart et Dolly Parton et Lady Gaga et Joseph Gordon-Levitt (avec Lady Gaga dans le rôle de l’agresseur) !

Dean Martin a enregistré une version populaire de «Baby, It's Cold Outside». Sa fille, Deana Martin, a répondu à la controverse sur la chanson en suggérant que le personnage féminin de la chanson «est aimable, elle joue avec lui. C'est du flirt, c'est sexy, c'est mignon, il n'y a rien de mauvais dans cette chanson, et ça me brise le coeur. ... Je sais que mon père serait en train de devenir fou. Il dirait: «Quel est le problème ? Calme-toi, c'est juste une chanson amusante.»

Susan Loesser, la fille de l'auteur-compositeur, a également défendu la chanson. «C'est une chanson dragueuse, drôle et charmante», a-t-elle dit aux médias. «J'ai toujours aimé ça. ... Ma mère le considérait comme leur chanson. C'est pour ça qu'elle a été anéantie quand il l'a vendue à MGM pour Neptune’s Daughter... Mais elle a gagné l'Academy Award et elle s'en est remise.»

Dean Martin (1959)

L'attaque sur la chanson de Loesser, d'un certain point de vue, est risible. Mais les forces sociales qui ont agressivement poussé la campagne #MeToo et le nouveau puritanisme ne sont pas une plaisanterie. Face aux niveaux intolérables d'inégalité sociale et à la résistance croissante de la classe ouvrière, l'obsession des questions de genre et de race au sein des couches supérieures de la classe moyenne, encouragée par le New York Times et les autorités du Parti démocrate, ne fait que croître en intensité. Antidémocratique, répressive et instinctivement sévère, cette couche sociale répondra avec fureur à un mouvement ouvrier qui menace de bouleverser la machine financière et politique.

«Baby, It's Cold Outside» n'est pas la seule chanson ou pièce musicale attaquée. «Fairytale of New York» (1987) de The Pogues, l'une des chansons populaires les plus envoûtantes de ces dernières décennies, a également été visée. La chanson, encore une fois, comprend un personnage masculin et un personnage féminin. Le couple se lance des insultes et, à un moment donné, se traite de «salope» et de «tapette», respectivement.

Shane MacGowan, le leader des Pogues à l'époque, qui a coécrit la chanson avec Jem Finer, a déclaré qu'il ne s'opposerait pas à ce que cette insulte anti-gay soit censurée, mais en défendit son utilisation. «Le mot a été utilisé par la personne parce qu'il correspondait à la façon dont elle parlait et à son personnage», a-t-il déclaré à Virgin Media TV. «Elle n'est pas censée être une personne gentille, ni même une personne saine. C'est une femme d'une certaine génération à un certain moment de l'histoire et elle est au plus bas de sa chance et désespérée.» MacGowan a expliqué que la réplique n'avait pas pour but d'offenser, mais d'être «aussi précise que possible».

De telles questions de vérité artistique ou psychologique n'intéressent en rien cette foule de fanatiques petits-bourgeois enragés.

(Article paru en anglais le 14 décembre 2018)