Le gouvernement britannique annonce une politique d’immigration et un déploiement de troupes draconiens pour le Brexit

Par Robert Stevens
22 décembre 2018

Le lendemain de l’annonce par le gouvernement de la mise en alerte de 3500 soldats, et alors que des organisations d’employeurs affirmaient qu’elles « observaient avec horreur » les implications d’un Brexit sans accord, les débats au Parlement mercredi ont sombré dans la farce.

Plutôt que de débattre de la crise qui ronge le gouvernement conservateur de la Première ministre Theresa May et d’une motion d’urgence pour discuter des projets du gouvernement visant à accélérer la préparation d’un Brexit « sans accord », la priorité a été accordée à la question de savoir si le leader travailliste Jeremy Corbyn avait traité May à voix basse de « femme stupide » lors de la séance de questions posées à la Première ministre.

Au lieu de refuser un débat entièrement chorégraphié sur ce sujet, Corbyn est revenu devant le Parlement à la demande du président de la Chambre des Communes pour faire une déclaration pitoyable : « Je n’ai pas utilisé les mots « femme stupide » à propos de la Première ministre ou de quiconque et je m’oppose entièrement à l’emploi de tout langage sexiste ou misogyne quelle que soit sa forme. »

Les événements ridicules au Parlement visaient à dissimuler le cours extrêmement dangereux et réactionnaire poursuivi par le gouvernement. La possibilité de mobiliser des troupes dans les rues est justifiée par les incertitudes posées par un Brexit « sans accord » et leur attribution est délibérément restée floue. Mais ceci est une réponse aux tensions politiques et sociales accrues au Royaume-Uni qui existent indépendamment du dénouement des négociations sur le Brexit. Et la cible principale de tout déploiement de ce type est la classe ouvrière, dans le but de mâter les troubles sociaux provoqués par une aggravation de l’austérité.

Signe de son mépris pour toute responsabilité démocratique, le gouvernement a déclaré que le Cabinet ministériel avait accepté de préparer les troupes, et le ministre de la défense nationale Gavin Williamson ne faisant que dire au Parlement que le gouvernement « aura 3500 membres du personnel militaire prêts à intervenir, composé de soldats en service et réservistes – afin d’appuyer tout ministère pour faire face à tous les aléas. »

Le Financial Times a noté que les 3500 soldats avaient été « mises en réserve pour s’occuper des éventualités suite à un Brexit sans accord dans le cadre du plan baptisé « Operation Yellowhammer » [Opération bruant jaune] » et auxquels « s’ajoutent 5 000 soldats maintenus en alerte pour aider à faire face à une attaque terroriste sur le sol britannique ».

Alors que le gouvernement a refusé de fournir des détails quant au genre de missions auxquelles pourraient servir ces soldats, des hauts responsables de la police et de l’armée ont reconnu ces derniers mois que des mouvements sociaux des travailleurs sont spécifiquement visés. En septembre, un document divulgué du Centre de coordination de la police nationale a averti qu’il était « réellement possible » que des soldats soient déployés et que les congés des policiers devraient être annulés au moment de la date de sortie du Brexit l’année prochaine. Il a averti qu’une pénurie de médicaments pourrait « alimenter de troubles civils » et qu’une hausse du prix des marchandises pourrait entraîner « de protestation généralisée qui pourrait ensuite dégénérer en troubles civils ».

Le mois dernier, le chef des forces armées, le général Sir Nick Carter, a confié à l’émission de la BBC d’Andrew Marr que des plans étaient en cours d’élaboration pour déployer l’armée, « Qu’il s’agisse d’un attentat terroriste ou d’une grève de transporteurs de carburant, des grèves ou toute autres choses. »

Corbyn, occupé à faire des déclarations pitoyables au Parlement réfutant les accusations d’être un homme misogyne, n’a rien dit sur les projets de mobilisation de milliers de soldats contre la classe ouvrière.

Il revenait ainsi au provocateur pro-UE blairiste, Ian Austin, de répondre au gouvernement. Tout en déclarant : « C’est cela la réalité d’un Brexit sans accord : des soldats dans les rues ; les médicaments stockés dans les hôpitaux ; et les aéroports et les terminaux de ferry paralysés. C’est une tactique effrayante, tout simplement. » Il ne s’est pas opposé d’aucune manière à la mobilisation des forces militaires.

Depuis le vote référendaire, tout a été fait par les factions rivales de la classe dirigeante à la fois en faveur et opposées au Brexit pour écarter les intérêts de la classe ouvrière, à mesure qu’ils ont contesté réciproquement leurs programmes afin de promouvoir au mieux les intérêts stratégiques mondiaux de l’impérialisme britannique.

Avec une classe ouvrière qui n’est pas en mesure d’articuler ses intérêts indépendants, le gouvernement conservateur en pleine crise met en œuvre rapidement son programme réactionnaire de Brexit.

Mercredi, à peine 100 jours avant le jour J du Brexit, le gouvernement a publié un livre blanc sur une politique d’immigration à la suite de la période de transition du Brexit, actuellement fixée à janvier 2021. Toutefois, cette politique pourrait être imposée dès avril prochain si May n’arrive pas à faire adopter son accord de sortie de l’UE par le Parlement.

Il est proposé de mettre un terme définitif à la libre circulation des personnes au Royaume-Uni, car « Tout le monde devra obtenir une autorisation s’il veut venir au Royaume-Uni pour y travailler ou y étudier ». Le Royaume-Uni introduira un nouveau visa temporaire de 12 mois pour les ressortissants de l’UE de tous les niveaux de qualification et un seuil de salaire minimum proposé de 30 000 £ pour les migrants « hautement qualifiés ». Pour entrer en Grande-Bretagne, ils devront également être parrainés par un employeur.

Les travailleurs peu qualifiés se verront interdire de demander un visa et ne pourront entrer au Royaume-Uni en provenance d’un « pays à faible risque » que pour une période maximale de 12 mois. Une période de réflexion supplémentaire de 12 mois sera organisée pour empêcher ces travailleurs d’avoir la possibilité de travailler de manière permanente au Royaume-Uni.

Tous les migrants au Royaume-Uni se verront refuser l’accès aux hôpitaux publics et services sociaux. Le ministre de l’Intérieur, Sajid Javid, a déclaré qu’aucune des personnes autorisées à entrer au Royaume-Uni dans le nouveau système n’aura le « droit d’accéder aux fonds publics ou de s’établir de manière permanente au Royaume-Uni. »

Les citoyens de l’UE déjà installés au Royaume-Uni et qui souhaitent y rester seront obligés de s’inscrire pour obtenir un nouveau « statut établi ». Les ressortissants de l’UE qui souhaitent rejoindre des membres de leur famille après le Brexit au Royaume-Uni « auront besoin d’une autorisation pour le faire, normalement par le biais d’une demande électronique de statut, qui doit être obtenu avant d’arriver au Royaume-Uni. »

Certains secteurs d’activité sont opposés à un seuil salarial aussi élevé, craignant que cela ne les prive d’un accès à une main-d’œuvre vitale peu rémunérée. Mike Cherry, président des Petites et Moyennes Entreprises, a déclaré que : « Un seuil de 30 000 £ pour ceux qui viennent au Royaume-Uni pourrait restreindre sévèrement l’accès aux compétences adéquates dans de nombreux secteurs : du bâtiment, de la distribution et de soins de santé, pour n’en nommer que quelques-uns. »

Le Parti travailliste, dont la politique officielle en matière d’immigration s’oppose à la libre circulation de la main-d’œuvre et soutien la « migration raisonnée », ne s’est pas opposé pour une raison de principe au livre blanc, mais au fait que cela nuirait à une économie qui repose lourdement sur des millions de travailleurs mal payés.

La ministre fantôme de l’Intérieur, Diane Abbott, s’est plaint que : « Le gouvernement a honteusement qualifié les travailleurs gagnant moins de 30 000 £ de peu qualifiés. Notre économie et nos services publics peuvent tout juste fonctionner grâce à cette majorité de travailleurs. »

Le gouvernement, a-t-elle ajouté, ne donne pas la priorité à « notre économie et notre société », mais « utilise un système basé sur le revenu qui permet aux traders en bourse de circuler librement mais exclut les infirmières, les travailleurs sociaux et les autres professions dans lesquelles nous avons de grandes pénuries de compétences et de main-d’œuvre. »

Abbott ne voyait aucune raison d’être gênée par un tel aveu que des secteurs vitaux de l’économie, y compris les soins de santé, s’effondreraient sans un maintien des bas salaires. Mais c’est de la responsabilité politique du Parti travailliste et les syndicats du fait que les employeurs et l’État aient été en mesure de créer une société dans laquelle les inégalités sociales et la surexploitation sont la norme.

(Article paru en anglais le 21 décembre 2018)