Les «gilets jaunes» continuent la mobilisation contre Macron avant Noël

Par Alexandre Lantier
24 décembre 2018

Samedi, des dizaines de milliers de «gilets jaunes» ont manifesté en France, sur fond de grèves en Espagne et au Portugal, où les manifestants ont également enfilé des gilets jaunes. Des milliers de personnes ont rejoint des cortèges dans les principales villes de France, ou bloqué des ronds-points ou les frontières espagnoles, italiennes ou allemandes pour manifester leur opposition à Macron et à l’Union européenne.

Selon le ministère de l’Intérieur, il y avait 2.000 «gilets jaunes» à Paris, où les manifestants se sont divisés entre les Champs-Elysées et Montmartre, après avoir trompé la police en annonçant leur intention de marcher sur Versailles. Les autorités ont réagi en bouclant le château de Versailles, en proximité duquel ils ont stationné des lances à eau. En province, à nouveau selon les chiffres officiels, il y a eu des milliers de manifestants à Bordeaux, à Toulouse et à Lille, et des centaines à Nantes, à Marseille, et à Lyon.

Les forces de l’ordre ont réagi comme d’ordinaire par une répression violente. A Paris, elles ont arrêté Eric Drouet, le routier qui est une figure de proue des «gilets jaunes», parce qu’il aurait eu une «sorte de matraque». Une autre vidéo montre un policier qui dégaîne son arme après que les forces de l’ordre aient lancé sans provocation des grenades contre les manifestants.

C’était une réplique cinglante au ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui la semaine précédente avait adressé un «Ça suffit!» péremptoire aux «gilets jaunes» en menaçant de les déloger des ronds-points. Après plus d’un mois de mobilisations et de répression violente des manifestants par les forces de l’ordre, le mouvement conserve une large popularité. Même selon les sondages officiels, sept Français sur dix le soutiennent, et entre 54 et 62 pour cent souhaitent qu’il continue.

La presse s’appuie sur les chiffres du ministère de l’Intérieur, qui a prétendu avoir recensé 40.000 manifestants samedi, en nette baisse par rapport au chiffre de 125.000 avancé au lendemain du 17 novembre, pour prédire la fin imminente du mouvement et un retour subit à l’ordre.

C’est là de la propagande politique. Il reste à voir si la baisse temporaire de ces chiffres reflète une manipulation du ministère de l’Intérieur, une pause des «gilets jaunes» juste pour Noël, ou un essoufflement réel des blocages et des manifestations. Ce qui est déjà visible, toutefois, est que l’opposition politique et la colère sociale contre le gouvernement Macron et l’appareil d’État ne font que monter parmi les travailleurs.

La situation politique devient en fait plus explosive. Le gouvernement n’a satisfait aucune des revendications sociales et politiques qui poussent les «gilets jaunes» à manifester: pour l’égalité sociale, de larges hausses de salaire, l’imposition des riches, la démission de Macron et la fin de la répression. Tous se sont aperçus à présent du gouffre béant qui sépare les travailleurs en lutte de tout l’appareil politique et syndical du capitalisme européen.

Ayant traité les travailleurs de «fainéants» et invité avec mépris les chômeurs à «traverser la rue» trouver un travail, Macron ne garde le pouvoir que retranché derrière les blindés et les tirs de lacrymogènes de la gendarmerie. Un hélicoptère se tient prêt à l’exfiltrer de l’Elysée, où il craint que les manifestants prennent d’assaut sa résidence officielle. Toute sortie, même brève au cinéma ou à la boulangerie, lui est déconseillée, selon Le Monde: «Trop dangereux aujourd’hui».

Alors que sa cote de popularité chute encore pour s’établir aux alentours de 20 pour cent, le journal ajoute que «L’Elysée est devenu un huis clos».

On voit que si Macron a salué le dictateur collaborationniste Philippe Pétain en novembre, alors que les passants le huaient lors de son «itinérance mémorielle» pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, c’est qu’il voyait en Pétain un semblable, un autre chef d’État haï. Quelques jours plus tard, juste avant la première mobilisation des «gilets jaunes», Macron avouait qu’il n’avait «pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants». Ce mois-ci, il aurait déclaré à ses conseillers qu’il subissait la «haine» de masses de Français.

La conscience d’être haïe ne changera pas la politique de l’élite capitaliste, sauf en la rendant plus violente. En visant Macron, les «gilets jaunes» ont lancé un conflit avec tout un régime européen et international qui impose le diktat des banques et de l’aristocratie financière aux travailleurs. Le seul moyen de lutter contre ce diktat est une lutte internationaliste et socialiste pour exproprier les banques et transférer le pouvoir à la fois politique et économique aux travailleurs.

Malgré l’opposition manifeste d’une écrasante majorité des Français, l’aristocratie financière exige de continuer l’austérité et le militarisme. Le gouvernement Macron prévoit des coupes drastiques dans l’assurance-chômage, les retraites et le statut de la fonction publique. «C’est ce pour quoi nous avons été élus, et c’est ce qui doit rester notre boussole», déclare sans ciller le député LRM Pierre-Alexandre Anglade.

Depuis le Tchad où il allait discuter des guerres néocoloniales de l’OTAN, Macron hier a menacé les manifestants: «Il est évident que les réponses judiciaires les plus sévères seront apportées. C’est maintenant l’ordre qui doit régner, le calme et la concorde. Notre pays a besoin de ça.»

La «concertation» offerte par Macron pour 2019, tout comme ses premières promesses ce mois-ci pour tenter de mettre fin à la mobilisation, telle l’annulation des taxes sur le carburant et une petite revalorisation temporaire du SMIC, sont sans valeur aucune. Il n’a donné que des miettes, et cela avec une parfaite mauvaise foi, car il compte reprendre ces miettes dès que possible.

Mardi le premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé qu’il suspendait les mesures accordées par Macron, au prétexte qu’elles coûteraient trop cher. Il s’est ravisé quelques heures plus tard, face à une vague de colère sur les réseaux sociaux; mais ces deux tournants à 180 degrés ont démontré qu’on ne peut accorder aucune confiance à la parole accordée par le gouvernement.

Celui-ci cultive les «gilets jaunes libres» de Jacline Mouraud, qui veulent instaurer un dialogue avec Macron en singeant le «dialogue social» des appareils syndicaux avec le patronat et l’État, et d’autres comme Francis Lalanne qui proposent une liste «gilets jaunes» aux élections européennes. Les instituts d’opinion calculent déjà d’ailleurs comment cette liste pourrait accroître l’influence du parti de Macron, La République en marche, au parlement européen.

Pour les gilets jaunes, comme pour l’ensemble des travailleurs, il n’y a rien à négocier avec Macron ou avec l’UE. La montée de la lutte des classes en Europe et au-delà, tout comme les contradictions politiques de plus en plus âpres en France elle-même, démontrent l’émergence d’une confrontation entre la classe ouvrière qui se radicalise et le régime réactionnaire de Macron.