Le ralentissement mondial : la guerre commerciale américaine revient chez elle

Par Andre Damon
5 janvier 2019

Le terme « découplage », qui désigne la rupture des liens commerciaux entre les États-Unis et la Chine, est devenu, pour citer un commentateur, « ce qui se discute à Washington ». Les deux pays sont engagés dans ce qui a été largement décrit comme une « nouvelle guerre froide », dans laquelle, selon les termes de l’ancien secrétaire au Trésor, Hank Paulson, un « rideau de fer » est tombé sur le Pacifique.

Au lieu de ce que le Washington Post a appelé un « consensus bipartite en faveur d’un large engagement avec la Chine », des sections substantielles de l’establishment américain de la politique étrangère soutiennent la politique de l’Administration Trump qui consiste à démêler les multiples liens économiques entre les deux plus grandes économies du monde dans un contexte de protectionnisme et de conflits militaires croissants.

Mais les événements de jeudi ont donné une idée de ce à quoi ressemblera un tel « découplage » dans l’économie mondialisée du XXIᵉ siècle. Au milieu des marchés baissiers en Allemagne, en Chine et au Japon, d’une chute incessante des prix des matières premières, de signes d’effondrement des dépenses liées à la consommation, de mises à pied croissantes, et de fermetures d’usines dans l’industrie automobile et autres, la classe dirigeante américaine craint que le ralentissement mondial ne se propage aux États-Unis.

Pour la première fois en 16 ans, Apple Inc, l’entreprise la plus rentable au monde, a dû réduire ses prévisions de ventes pour l’année à venir, en raison de l’aggravation de la récession économique en Chine et de la guerre commerciale américaine.

L’annonce a donné lieu à une vente dans laquelle l’indice Dow Jones a perdu 660 points. Après avoir clôturé le pire mois de décembre depuis les années 1930, les marchés américains ont connu leur pire début de deux jours pour une nouvelle année commerciale depuis l’effondrement de la bulle des dot com.

Tim Cook, PDG d’Apple, a écrit : « Bien que nous ayons anticipé certains défis dans les principaux marchés émergents, nous n’avions pas prévu l’ampleur du ralentissement économique, en particulier dans la Chine élargie. » Il a poursuivi : « Nous pensons que l’environnement économique en Chine a été encore plus affecté par les tensions commerciales croissantes avec les États-Unis. »

Un courtier cité par le Wall Street Journal était plus direct : « Tout cela revient à la maison pour se percher plus directement aux États-Unis […] le ralentissement est ici et il a bien lieu. »

La vitesse de l’inversion du sentiment est frappante. « Quelques semaines à peine après que les autorités de la Réserve fédérale eurent annoncé deux hausses de taux d’intérêt en 2019, la moitié des investisseurs s’attendent maintenant à ce que la banque centrale réduise ses taux cette année, contre environ 10 pour cent la veille », écrit le Wall Street Journal.

Le même jour que les avertissements d’Apple, l’indice des directeurs d’achat des industriels américain (PMI) a affiché sa plus forte baisse sur un mois de l’activité industrielle depuis la crise financière de 2008.

Ces chiffres ont incité à mettre en garde contre le fait que la croissance américaine ne connaîtra pas seulement un ralentissement progressif sur plusieurs années, comme le prévoient généralement les institutions mondiales, mais qu’elle pourrait suivre la Chine et d’autres pays en développement dans une récession aiguë et profonde. Une telle récession, d’envergure internationale et intensifiée par une guerre commerciale, pourrait déclencher une crise financière mondiale d’une ampleur égale ou supérieure à celle de 2008.

En effet, aucune des causes fondamentales de la crise de 2008 n’a été traitée. Les trous dans les bilans des banques ont été simplement comblés par la monnaie crachée par les banques centrales grâce à l’assouplissement quantitatif et aux taux d’intérêt très bas. La « reprise » économique depuis 2008 est financée par l’expansion de la dette mondiale, qui, selon les chiffres publiés par le Fonds monétaire international le mois dernier, a atteint le chiffre record de cent quatre-vingt-quatre mille milliards de dollars.

Entre-temps, des événements comme l’escroquerie 1MDB de la Malaisie, au cours de laquelle des institutions financières mondiales comme Goldman Sachs ont prélevé des centaines de millions de dollars en frais pour faciliter le vol de milliards de dollars, montrent que les types de fraudes à grande échelle qui ont mené à la crise financière de 2008 demeurent répandus.

Mais contrairement à la crise de 2008, dans laquelle les grandes économies se sont engagées à coopérer et à éviter la guerre commerciale, les États-Unis ont pris des mesures de guerre commerciale non seulement contre la Chine, mais aussi contre des dizaines d’autres pays, dont leurs alliés européens de l’OTAN. Comme dans les années 1930, ces conflits commerciaux ont le potentiel d’amplifier l’ampleur d’une récession mondiale.

La croissance de la « concurrence des grandes puissances » et les conflits commerciaux et militaires qui en résultent ne viennent pas de l’esprit du Président américain Donald Trump. Elles représentent plutôt l’affirmation d’une contradiction fondamentale et insoluble du capitalisme : le conflit entre la production mondiale et le système des États-nations. C’est pourquoi malgré l’intégration mondiale sans précédent de la vie économique, des communications et de la recherche scientifique, les élites dirigeantes du monde entier mènent des politiques commerciales nationalistes et un réarmement militaire.

Quelques mois à peine après la faillite de Lehman Brothers, David North, président du comité de rédaction international du WSWS, a observé : « La caractéristique la plus essentielle d’une crise historiquement significative est qu’elle conduit à une situation où les principales forces de classe du pays (et des pays) affecté(s) sont contraintes de formuler et d’adopter une position indépendante par rapport à la crise. »

Les élites dirigeantes aux États-Unis et dans le monde entier ont réagi au krach financier de 2008 en cherchant à faire supporter à la classe ouvrière tout le poids de la crise. Les investissements de l’oligarchie financière ont été complètement compensés, puis doublés et triplés, sous l’effet du sauvetage des banques, de la déréglementation et des réductions d’impôts. Pendant ce temps, la classe ouvrière a dû faire face à une décennie de stagnation et de baisse des salaires, sous l’impulsion de l’expansion de la production à bas salaires chez les constructeurs automobiles américains dans le cadre de leur restructuration menée par l’Administration Obama et ses partenaires syndicaux.

Avec l’éclatement d’une nouvelle récession mondiale, l’élite dirigeante fonctionnera sur la même base de jeu, intensifiant la politique d’austérité impitoyable qu’elle poursuit depuis la crise financière.

Mais la dernière décennie n’a pas été vaine. L’année 2018 a vu une croissance substantielle de la lutte des classes, y compris une vague de grèves et de protestations de la part des enseignants aux États-Unis, des grèves des livreurs et des logisticiens, des pilotes de ligne, des travailleurs de l’automobile et autres sur pratiquement tous les continents, et des manifestations explosives des travailleurs d’Iran en Amérique latine. L’année s’est achevée par l’éclatement de manifestations de masse contre l’austérité en France, indépendamment des syndicats, et par la création de comités de base par les travailleurs de l’automobile aux États-Unis et les travailleurs des plantations au Sri Lanka.

Les élites dirigeantes, avec leur légitimation de la guerre commerciale et des « conflits de grandes puissances » et leurs efforts pour réhabiliter l’héritage fasciste des années 1930, ouvrent la voie à une répétition de toutes les horreurs qui ont caractérisé cette décennie.

Seul le mouvement révolutionnaire indépendant de la classe ouvrière offre à l’humanité un moyen de sortir de ce bourbier. Face à de nouvelles attaques de l’élite dirigeante, les travailleurs du monde entier doivent entrer en lutte sous la bannière de l’internationalisme socialiste, dans le but de renverser le système capitaliste et d’assurer un avenir socialiste pacifique et prospère.

(Article paru d’abord en anglais le 4 janvier 2019)