L’armée se prépare à une guerre civile après le Brexit en Grande-Bretagne et en Irlande du Nord

Par Steve James
9 janvier 2019

Le vice-ministre de la défense, Tobias Elwood, a déclaré que 50 000 soldats devaient se tenir prêts à être déployés dans les rues du Royaume-Uni en cas d’un Brexit « sans accord ».

Alors que la sortie britannique de l’Union européenne (UE) est prévue dans moins de 90 jours, ses propos, cités dans une source anonyme parue samedi dans le journal du Times, confirment que l’élite dirigeante se prépare à une éventuelle explosion de guerre civile.

Le Times a rapporté que, « lors d’une réunion de préparation du Brexit sans accord jeudi [le 3 janvier], les ministres ont été informés que 30 000 soldats de l’armée régulière et 20 000 réservistes devaient être prêts à aider à gérer les conséquences ». Elwood aurait averti que les soldats devaient être disponibles « en cas de troubles civils, pour apporter de l’aide dans les aéroports britanniques et pour assurer les livraisons de carburant et fournitures médicales ».

La mobilisation proposée est extraordinaire. Cinquante mille soldats représentent près de la moitié de la taille actuelle de l’armée britannique, qui compte 81 500 membres réguliers et un peu plus de 27 000 réservistes. Cela fait plus que la force envoyée par le gouvernement britannique pour envahir l’Irak en 2003 dans le cadre de l’invasion menée par les États-Unis.

Elwood était clair sur le fait que cette force devait être dirigée avant tout contre la classe ouvrière. La source a rapporté qu’il « avait suggéré aux ministres de ne pas oublier ce qui s’était passé lors du blocus sur le carburant en 2000 [lorsque les troupes étaient utilisées pour protéger les livraisons de carburant] et de planifier ce genre de choses à grande échelle. »

À peine il y a un mois, le gouvernement a annoncé que 3500 soldats seraient prêts à « soutenir tous les ministères du gouvernement dans tous les aléas de la situation », selon le secrétaire à la défense, Gavin Williamson. Les 3500 hommes s’ajouteraient aux 5000 soldats continuellement en alerte – devant être déployés en cas d’attaque terroriste – et seraient composés à la fois de forces de réserve et de forces régulières. Maintenant, il est rapporté que 10 fois ce nombre peut être déployé. »

Les remarques d’Elwood doivent être considérées comme un avertissement sévère. Un Brexit « sans accord » est un scénario cauchemardesque pour les couches dominantes de la bourgeoisie britannique. Il provoquerait une catastrophe économique et sociale immédiate, menaçant les échanges commerciaux à la hauteur de 40 pour cent du total britannique.

Cependant, si le rythme de la crise à venir peut changer au cas où un accord est conclu avec l’UE ou si le Brexit est abandonné, le tournant vers une répression militaire et des formes de gouvernement autoritaires trouve sa source dans des relations de classe dominées par une inégalité sociale croissante pour des millions de personnes, tandis qu’une petite couche sociale amasse de vastes fortunes. Bien qu’aucune manifestation de masse en Angleterre n’ait pointé son nez comparable au mouvement des Gilets jaunes en France, les dirigeants britanniques observent avec effroi les événements de l’autre côté de la Manche et y voient leur propre avenir.

Elwood n’est pas une voix isolée à ne pas prendre au sérieux. Ancien capitaine du régiment d’armée des Royal Green Jackets, il a soutenu le camp de rester dans l’UE lors du référendum et est considéré comme un fidèle partisan de la Première ministre Theresa May. Ses remarques vont dans le sens d’autres préparatifs déjà rendus publics.

En septembre dernier, il avait été annoncé que le Conseil national des chefs de police (NPCC) avait élaboré des plans au lendemain des émeutes de jeunes de 2011 qui éclatèrent dans les villes d’Angleterre, pour prévoir la mobilisation de 7000 policiers à court délai. La police travaillerait sur différents scénarios qui pourraient émerger après la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE le 29 mars, y compris le chaos généralisé consécutif à une rupture d’approvisionnement de biens.

Tous les principaux ports de commerce vers l’Europe, notamment Douvres, mais également Hull, Felixstowe, Portsmouth et New Haven, ont été désignés comme des zones à problèmes, avec de longues files d’attente de camions. Cela pourrait entraîner des perturbations « sans précédent et accablantes » du réseau routier. Les pénuries de médicaments et autres produits de première nécessité pourraient « nourrir le désordre civil », tandis que les pénuries alimentaires et la hausse des prix pourraient donner lieu à « des manifestations généralisées qui pourraient ensuite dégénérer en désordre ».

Le NPCC avait l’intention de créer une unité chargée d’évaluer les niveaux de menace et envisageait d’annuler tous les congés de policiers dans les semaines précédant et suivant le Brexit. Une source a déclaré au Guardian que toute mobilisation massive de la police nationale pourrait durer des semaines. Cette semaine, le gouvernement britannique a l’intention d’utiliser 150 poids lourds dans le cadre d’une simulation de « centre de rétention pour poids lourds » sur l’aérodrome abandonné près de Ramsgate, dans le Kent. Les camions seront ensuite disséminés dans la circulation routière en périodes de pointe et en milieu de matinée pour déterminer l’ampleur du chaos qui s’ensuivra.

L’annonce des préparatifs en vue d’une mobilisation massive de la police dans les rues d’Irlande du Nord est d’une importance beaucoup plus grave. En Écosse et en Angleterre, pas moins de 1000 policiers sont formés pour renforcer le service de police d’Irlande du Nord (PSNI) dans l’éventualité d’un Brexit « sans accord » et du retour d’une « frontière dure » avec la République de Irlande, un État membre de l’UE.

Les renforts ont été demandés par le PSNI dans le cadre d’accords d’assistance mutuelle entre forces de police. Ils seront mis en « attente » en plus des 300 autres policiers, nouveaux véhicules et équipements demandés par le PSNI l’année dernière, principalement pour des opérations le long de la frontière post-Brexit. Ceux-ci devraient être recrutés d’ici 2020.

Les ventes de trois commissariats de police désaffectés, fortement fortifiés lors des « Troubles » en Irlande du Nord, ont été interrompues. Les commissariats PSNI de Warrenpoint, Castlederg et Aughnacloy sont toutes situées dans des zones frontalières, bien qu’il ne soit pas prévu actuellement de les rouvrir. En décembre, le gouvernement britannique a remis au PSNI une somme supplémentaire de 16 millions de livres sterling pour faire face aux imprévus éventuels liés au Brexit.

Les forces supplémentaires, si nécessaire, seraient appelées à patrouiller les 250 points de passage frontaliers entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Bien que les gouvernements britannique et irlandais et l’UE se soient tous engagés à éviter toute « frontière dure », on ne sait pas ce qui pourrait se passer dans l’éventualité d’un Brexit « sans accord ».

Toute tentative de créer des postes frontières, des points de contrôle ou une infrastructure technique à distance de la frontière exaspérera les centaines de milliers de personnes qui franchissent chaque semaine la frontière quasi invisible.

Cela entraînerait une dégradation des tensions sectaires endémiques sur lesquelles se fonde toujours la vie politique en Irlande du Nord. Récemment, il est apparu qu’au cours des trois dernières années, environ 2 000 familles se sont déclarées sans abri auprès du ministère du logement d’Irlande du Nord en raison des menaces et de la pression exercées par les groupes paramilitaires sectaires qui dominent de nombreux quartiers ouvriers.

Une mesure de l’ampleur des opérations de contrôle des frontières et des émeutes envisagées par le PSNI est illustrée par le fait que le PSNI avait déjà appelé à un soutien policier grâce « à l’aide mutuelle » lors du sommet des chefs d’État du G8 de 2013 dans le comté de Fermanagh.

À cette occasion, 3600 policiers britanniques, spécialement formés à l’utilisation de canons à eau et au contrôle des émeutes, ont aidé 8000 policiers d’Irlande du Nord. Le site du G8 était entouré de 8 km de clôtures en acier et de barrages routiers, tandis que 300 cellules de police supplémentaires étaient mises en disposition dans les prisons de Maghaberry et de Magilligan.

Le fait que des déploiements d’une telle force militaire massive dans les rues de Grande-Bretagne soient discutés à huis clos, à l’insu de la population à l’exception des fuites dans la presse de Murdoch, témoigne de l’abandon des normes démocratiques qui s’est produit au cours des deux dernières décennies. Personne dans les médias institutionnels ne s’oppose à ce que des troupes soient déployées en nombres sans précédent dans les rues britanniques depuis la Seconde Guerre mondiale, ni à des projets de répression armée des manifestations légitimes et des mouvements sociaux.

Le dirigeant du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, garde un silence total, comme ce fut le cas depuis novembre, date à laquelle le général Sir Nick Carter, chef des forces armées, a confirmé l’existence de plans de secours « raisonnables »pour le Brexit – « qu’il s’agisse d’un attentat terroriste ou d’une grève de chauffeurs de livraison de carburant, de mouvement sociaux ou quoi que ce soit d’autre. »

(Article paru en anglais le 8 janvier 2019)