La chronologie d’une capitulation

Comment l’UTLA a orchestré la trahison des enseignants de Los Angeles

Par Alan Gilman
4 février 2019

La trahison des enseignants de Los Angeles mercredi par la United Teachers Los Angeles (UTLA) illustre parfaitement le caractère anti-ouvrier des syndicats et jusqu’à quelles bassesses ces organisations iront pour supprimer l'opposition sociale.

Les enseignants sont retournés dans leurs salles de classe fin janvier, toujours choqués et indignés par la façon dont l'UTLA a signé un contrat qui ignorait leurs revendications les plus pressantes d'augmenter les salaires et le financement des écoles, de réduire l'effectif des classes et de stopper l'expansion des écoles privées. Une enseignante a déclaré avoir eu l'impression qu'il y avait «un trou dans son cœur» et avoir vu des enseignantes pleurer parce que rien pour ce qu’elles s'étaient mises en grève n'avait été réalisé.

En particulier, les enseignants ont été mécontents du fait que le syndicat a réussi à conclure l'accord sans leur laisser le temps nécessaire pour l’étudier et en débattre, de même que le processus de vote non démocratique. Au moment d'écrire ces lignes, l'UTLA n'avait toujours pas fini de compter les bulletins de vote.

Comment cela s’est-il fait ?

Dès le début, l'UTLA a tout mis en œuvre pour empêcher une grève, traînant le processus de négociation pendant plus de 20 mois, ignorant le mandat de 98% en faveur de la grève et se soumettant à une médiation et à des enquêtes étatiques sans fin.

Face à la pression croissante des enseignants de la base, l'UTLA a finalement été contraint d'appeler à la grève le 10 janvier. Trois jours auparavant, le président de l'UTLA, Alex Caputo-Pearl, avait annoncé que le syndicat abandonnait les revendications les plus importantes des enseignants, entre autres l’opposition aux écoles à charte, aux tests standardisés illimités et à d’autres mécanismes de privatisation de l’éducation. Caputo-Pearl a tenté de justifier cette capitulation en affirmant que le syndicat n'avait d'autre choix que d'accepter la position du Los Angeles Unified School District (LAUSD) selon lequel ces questions ne relevaient pas de la négociation collective.

Ensuite, l'UTLA a annoncé qu'il reportait au 14 janvier la grève prévue pour le 10. Lorsqu'il est devenu évident que l'engagement des enseignants à se battre était devenu encore plus fort, l'UTLA a appelé à la grève le 14 janvier. Malgré le soutien général du public, il était clair que l'UTLA n'avait pas l'intention de mener le type de bataille que réclamaient les enseignants. Bien qu'il n'ait pas fait la grève depuis 30 ans, le syndicat n'a pas utilisé son fonds de grève de plusieurs millions de dollars.

UTLA President Alex Caputo-Pearl

Pendant la semaine, la grève s'est poursuivie avec des salles de classe pratiquement vides, deux autres rassemblements de masse et des sondages montrant que 80% de la population soutenait les enseignants. Bien que Caputo-Pearl ait affirmé être à des kilomètres du surintendant du LAUSD, Austin Beutner, le président de l'UTLA a soudainement annoncé que les négociations reprendraient le jeudi 17 janvier sous les auspices du maire démocrate Eric Garcetti. L'UTLA a accepté de garder les discussions secrètes, gardant délibérément les enseignants dans le noir, tandis que le syndicat conspirait avec Beutner, Garcetti et le gouverneur Gavin Newsom pour imposer l'accord aux enseignants.

Le vendredi 18 janvier, un troisième rassemblement a eu lieu au centre-ville de Los Angeles et a coïncidé avec des absences en masse des enseignants d’Oakland. Craignant que deux grèves majeures d'enseignants ne provoquent un débrayage à l'échelle de l'État, l'UTLA et les syndicats d'enseignants nationaux ont tout mis en œuvre pour isoler les enseignants de Los Angeles et mettre un terme à la grève. Dans un tweet, la présidente de la Fédération américaine des enseignants (AFT), Randi Weingarten, a déclaré: « Il ne s'agit pas d'une vague de grève, il s'agit d'un combat spécifique pour les enfants et les écoles publiques de Los Angeles.»

Au cours du week-end de trois jours, l'UTLA a poursuivi les pourparlers secrets à l'hôtel de ville. Des communiqués de presse ont annoncé que des progrès étaient réalisés au cours des «séances de négociation marathon».

Le mardi 22 janvier, jour d’infamie pour les enseignants de Los Angeles, il a été annoncé qu'un accord avait été conclu. Il est fort probable que l'accord ait été conclu bien avant le début de la grève. Incapables d’empêcher la grève, l’UTLA et le Parti démocrate ont joué le jeu pour épuiser les enseignants.

Cependant, l'UTLA avait toujours le défi de faire en sorte que les enseignants ratifient un contrat qui ne répondait à aucune de leurs revendications principales.

À 6h45, près de trois heures avant l'annonce publique de l'accord, l'UTLA a tenu une conférence de presse remerciant les pompiers de leur solidarité avec les enseignants. La présidente de l'AFT, Weingarten, a pris la parole lors du rassemblement et a gardé le silence sur l'accord qu’elle savait qui avait été déjà signé.

Les enseignants ont commencé à faire du piquetage dans leurs écoles à 7h, comme ils l’avaient fait toute la semaine. Un autre rassemblement de masse était prévu à 10h30 au centre-ville de Los Angeles et, comme prévu, les enseignants ont quitté les piquets de grève de leur école à 9h15 pour se rendre au rassemblement. À 9h30, alors que des milliers de personnes se rendaient au rassemblement, le maire Garcetti, le surintendant du LAUSD Beutner et le président de l'UTLA, Caputo-Pearl, ont tenu une conférence de presse à l'hôtel de ville. Ils ont tous annoncé que la grève était terminée avant même que les enseignants aient vu l’entente, sans même parler de la possibilité de voter sur celle-ci.

«La grève dont personne ne voulait est derrière nous», a déclaré Beutner. Caputo-Pearl a indiqué s'attendre à ce que l'accord soit approuvé.

Lors du rassemblement, l'UTLA a présenté divers groupes et chanteurs afin de créer une atmosphère festive. Vers midi, Caputo-Pearl a pris la parole pour annoncer que les enseignants avaient remporté une «victoire historique» avant d'essayer de peindre l’entente misérable dans les couleurs les plus vives.

Le syndicat n'a délibérément pas voulu d'une réunion de masse de 33.000 enseignants, qui aurait remis en cause l'accord et exigé suffisamment de temps pour l'étudier. Au lieu de cela, ils ont divisé les enseignants dans 900 écoles différentes.

Les enseignants ont commencé à recevoir des courriels expliquant ce qui semblait être un processus en constante évolution impliquant des représentants syndicaux récupérant du matériel qui serait ensuite distribué aux enseignants à leurs sites locaux entre 14h et 15h, suivi d’un vote à 17h. Plus tard, l’entente de 40 pages a paru sur le site Web de l'UTLA.

Pendant ce temps, les enseignants ont reçu des informations contradictoires sur les lieux de réunion et de vote qui incluent désormais des écoles, des résidences et d’autres syndicats, etc. Certains enseignants ont été informés qu’ils voteraient entre 18h et 20h, tandis que d’autres se voyaient demander de voter à 17h30.

Un enseignant de Huntington Park a décrit le processus: «Nous avons eu une réunion de secteur à 14h à Southgate. Les gens étaient pressés de se procurer les bulletins de vote afin que nous puissions nous rendre aux lieux de vote avant 17h. Les enseignants ont essayé de poser des questions au syndicat, mais ils ont été couverts par les cris». Un autre enseignant a déclaré: «Nous n'avions pas assez de temps. Le contrat était mal présenté. Je regrettais de ne pas avoir tous les détails. C'était une insulte à notre intelligence.»

Tout cela a permis de réduire le temps que les enseignants auraient à étudier et à discuter du contrat. Cela était nécessaire, car une lecture minutieuse du contrat aurait révélé les déclarations trompeuses et mensongères de Caputo-Pearl et de l'UTLA.

Parmi les innombrables exemples, on peut citer une augmentation de 6% sur deux ans sans augmentation des soins de santé. Outre les deux augmentations de 3% – en réalité inférieures au taux d'inflation à Los Angeles – c’était pratiquement la même offre qu'avant la grève, l'UTLA n'a pas réussi à révéler que le contrat contenait un langage lié aux «réouvertures», qui sera probablement utilisé pour demander des gels de salaire et réduire les pensions. Ce ferait plus que rendre caduque toute augmentation.

En ce qui concerne la «victoire» tant vantée par l’UTLA en recrutant plus d'infirmières, de bibliothécaires et de conseillers, ce qui n'a pas été révélé est le fait qu'il existe une forte probabilité qu'aucun de ces postes ne soit pourvu. Ces nouveaux postes sont échelonnés pendant la durée du contrat et n'entrent en vigueur qu'au début de la prochaine année scolaire. L’accord inclut cette clause de sauvegarde qui se lit comme suit: «Si le District n’est pas en mesure de respecter ses obligations» d’embaucher du nouveau personnel d’ici le 1er octobre de l’année scolaire, l’UTLA peut déposer un grief!

Enfin, l'UTLA a salué la promesse sans valeur de convaincre le conseil de l'éducation de voter sur une résolution demandant à l'État d'établir un plafond pour les écoles à charte. Considérant que le conseil scolaire a une majorité favorable aux écoles privées et que la chambre démocrate est responsable de faire de la Californie le premier État des écoles à charte du pays, une telle «victoire» n’est qu’une fraude cynique.

Aucune organisation qui représenterait réellement la classe ouvrière ne fonctionnerait de la sorte. Les enseignants de la base s'opposent de plus en plus à l'UTLA, qui s'est révélée être un outil du Parti démocrate et des puissants intérêts financiers qui militent en faveur de la privatisation de l'éducation publique.

Les enseignants discutent déjà de l'organisation d'une opposition indépendante de l'UTLA. Cela souligne l'importance de l'appel lancé par le Bulletin d'information des enseignants du WSWS pour la formation de comités de base sur les lieux de travail, contrôlés démocratiquement par les enseignants eux-mêmes et qui soient totalement indépendants des syndicats et des deux partis contrôlés par les entreprises.

Ces comités doivent rejeter ce que l'establishment politique et les syndicats considèrent comme «raisonnable» et se baser sur ce qui est nécessaire pour la classe ouvrière. Ils doivent lutter pour unifier le combat des enseignants de Los Angeles à celui des éducateurs à travers l'État, les États-Unis et au niveau international, et mobiliser le pouvoir de la classe ouvrière dans une contre-offensive contre l'austérité et l'inégalité sociale et le système capitaliste qui le produit.

Le Bulletin dinformation des enseignants du WSWS fournira aux éducateurs toute l'aide possible pour faire avancer ce combat.

(Article paru en anglais le 25 janvier 2019)