Le gouvernement du Parti socialiste espagnol soutient le coup d’État mené par les États-Unis au Venezuela

Par Alejandro López
5 février 2019

Depuis l’éclatement de la crise vénézuélienne, l’Espagne est à l’avant-garde de l’opération de changement de régime en cours dans ce pays sud-américain riche en pétrole. Aujourd’hui, Madrid s’apprête à reconnaître officiellement Juan Guaidó comme président. Guaidó est le leader de droite de l’Assemblée nationale que Trump a déclaré président du Venezuela le 23 janvier.

Le journal El País, soutenu par le Parti socialiste espagnol (PSOE), a qualifié cela de «territoire inconnu», ajoutant: «Jamais à l’époque contemporaine un pays n’a cessé de reconnaître un chef d’État qui garde le contrôle de son territoire… C’est une chose de ne pas reconnaître un État ou de rompre les relations diplomatiques, et une autre de garder une ambassade ouverte dans un pays sans reconnaître qui contrôle encore les mécanismes du pouvoir.»

El País, l’un des principaux journaux qui ont soutenu le coup d’État, a dévoilé la stratégie du PSOE. «Guaidó nommera alors un ambassadeur en Espagne», Madrid acceptera le représentant de Guaidó et «retirera l’immunité et toutes les prérogatives diplomatiques de l’ambassadeur nommé par Maduro […] Les comptes courants de l’ambassade et en général tous les actifs et dépôts de l’État vénézuélien en Espagne seraient bloqués et mis à disposition du nouveau président et son représentant.»

El País a ajouté: «En diplomatie, le principe de réciprocité s’applique, de sorte que le gouvernement peut s’attendre à ce que l’ambassade d’Espagne à Caracas soit soumise à des mesures similaires.»

Il s’agit de la dernière d’une liste de provocations du gouvernement du PSOE du Premier ministre Pedro Sánchez contre le gouvernement vénézuélien du président Nicolás Maduro.

À peine Guaidó s’était-il proclamé président, que le ministre espagnol des affaires étrangères, Josep Borrell, a été le fer de lance au sein de l’UE de la demande d’élections présidentielles anticipées. Il a déclaré: «Nous devons empêcher que la situation ne s’aggrave. Cela exige sans aucun doute un processus d’intervention pour garantir que la seule issue est les élections». Quelques jours plus tard, au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, le Premier ministre Pedro Sánchez a téléphoné à Guaidó pour lui faire part de son «empathie pour votre courage».

Le 26 janvier, à la demande de l’Espagne, une réunion des affaires étrangères de l’UE s’est tenue. Borrell a déclaré que si les élections présidentielles n’étaient pas déclenchées, «nous envisagerions d’adopter d’autres mesures, y compris la reconnaissance de (Guaido) comme président intérimaire». La France et l’Allemagne ont soutenu sa position. Enfin, la déclaration du Parlement européen l’a consacré. La section correspondant lit: «l’UE appelle fermement à la tenue urgente d’élections libres», menaçant de prendre de nouvelles mesures, notamment sur la question de la reconnaissance de Guaidó, en l’absence de «nouvelles élections».

L’Espagne, ainsi que le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, se sont alors engagés à reconnaître Guaidó si des élections n’étaient pas organisées dans les huit jours. Entre-temps, Sánchez s’est rendu en Amérique du Sud pour promouvoir le coup d’État.

Sánchez est arrivée à Saint-Domingue, en République dominicaine, pour une réunion de l’Internationale sociale-démocrate socialiste (IS). Il a immédiatement rencontré Carlos Valero, Mauricio Poler et Paula di Mattia, leaders de l’opposition de droite vénézuélienne soutenus par les États-Unis. Sanchez a appelé Guaidó «le leader de la transition vénézuélienne, c’est lui qui dirigera le processus des élections et de la transition». Il a souligné que Madrid n’a pas reconnu les élections de mai 2018 qui ont donné à Maduro un second mandat. Valero a dit aux journalistes que le «vide du pouvoir» doit être comblé.

Sánchez a récemment mené la campagne d’expulsion contre le Front sandiniste de libération nationale au Nicaragua de la Deuxième Internationale. Maintenant, il s’en prend à Maduro: «Celui qui répond par des balles et des prisons au désir de liberté et de démocratie n’est pas socialiste. Il est un tyran. Les Vénézuéliens doivent sentir le soutien de l’Internationale socialiste, et les Nicaraguayens aussi.»

Sánchez s’est ensuite arrêté au Mexique, seul pays d’Amérique latine, à part l’Uruguay et la Bolivie, à ne pas avoir reconnu Guaidó. Là, Sánchez a essayé de convaincre Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) de rompre les relations avec Maduro et de reconnaître Guaidó.

Jeudi, le PSOE, le Parti des citoyens de droite, et le Parti populaire (PP) ont approuvé la résolution du Parlement européen de soutenir la reconnaissance de «Guaidó comme président intérimaire du Venezuela».

Le soutien de l'Espagne au changement de régime révèle des affirmations frauduleuses en juin dernier après l'installation du gouvernement du PSOE. Sánchez était, selon la publication, Foreign Policy: «désireux de montrer au monde un visage plus progressiste et tolérant».

En fait, Madrid est déterminée à utiliser le coup d’État perpétré à l’instigation des États-Unis au Venezuela pour donner un nouveau rôle à l’impérialisme espagnol dans ses anciennes colonies en Amérique du Sud. Elle craint que l’Espagne ne prenne du retard sur ses rivaux dans la nouvelle redistribution du monde.

Carlos Malamud, l’analyste en chef de l’Amérique du Sud pour le groupe de réflexion, l’Instituto Elcano, a écrit: «Avec une Amérique latine très fragmentée, l’Espagne doit avoir une politique latino-américaine plus forte. […] Si d’autres pays, européens ou non, ont accru ces dernières années leur présence dans certains pays d’Amérique latine, c’est parce qu’ils ont pris parti et approfondi certaines alliances au détriment des autres.»

Le PSOE, comme d’autres gouvernements de l’UE, poursuit impitoyablement le changement de régime pour promouvoir ses intérêts impérialistes. Selon le ministère espagnol du Commerce, 100 entreprises espagnoles opèrent au Venezuela, dont de grandes entreprises comme Telefónica, Mapfre, Repsol, BBVA, Duro Felguera, Zara et autres. L’Espagne est le deuxième investisseur européen au Venezuela après les Pays-Bas. En 2015, les investissements directs de l’Espagne au Venezuela se sont élevés à 21,3 milliards d’euros.

Les actions de Madrid sont si effrontées que même l’ancien Premier ministre du PSOE José Luis Rodríguez Zapatero s’est senti obligé d’admettre que «l’obsession de Madrid contre le gouvernement du Venezuela correspond aux intérêts économiques».

Ces intérêts économiques ont façonné la politique de toute la classe dirigeante espagnole depuis la chute de la dictature fasciste franquiste en 1978. Le gouvernement PSOE de Felipe González défend aujourd’hui fermement le changement de régime au Venezuela. Déja, en 1989, González avait soutenu son ami proche, le président vénézuélien Carlos Andrés Pérez, alors qu’il déclenchait des manifestations de masse contre les programmes d’austérité du Fonds monétaire international. Cela a entraîné la mort de 3000 personnes dans ce qu’on appelle le «Caracazo».

De 1982 à 1991, le vice-premier ministre de González, Alfonso Guerra, a récemment approuvé la dictature chilienne d’Augusto Pinochet, soutenue par les États-Unis, affirmant qu’elle était plus «efficace» que le régime Maduro.

En 2002, le gouvernement du Parti populaire (PP) a soutenu un coup d’État dirigé par les États-Unis qui a brièvement évincé Chavez. Le PP a aussi exhorté d’autres pays à soutenir les appels du Département d’État américain. Bien entendu, ce dernier avait appelé à la reconnaissance du «gouvernement de transition» de Pedro Carmona.

Des millions de travailleurs et de jeunes en Espagne sont consternés par le coup d’État soutenu par les États-Unis et l’Europe au Venezuela. Mais pour s’y opposer, il faut combattre le parti pseudo-gauche Podemos, qui cherche à démobiliser toute opposition à l’impérialisme espagnol et européen.

Avant le coup d’État, les hautes personnalités de Podemos, dont les fondateurs étaient les conseillers du président vénézuélien Hugo Chavez, se distançaient du régime «bolivarien» qu’ils avaient autrefois soutenu avec enthousiasme. Le leader du Podemos, Pablo Iglesias, a déclaré qu’il ne «partageait» plus les opinions qu’il avait formulées dans le passé sur le Venezuela. Iñigo Errejón a dit la même chose à El País.

Lorsque Guaidó s’est proclamé président, la porte-parole du Podemos, Irene Montero, a demandé à Sánchez d’appeler au dialogue au lieu de «suivre Donald Trump». L’Espagne et l’UE, a-t-elle déclaré, «doivent diriger les positions de médiation et de respect des processus au Venezuela qui garantissent un dialogue, une solution négociée et pacifique au conflit». De même, le député européen et leader pabliste Miguel Urbán a critiqué la résolution du Parlement européen, estimant que «l’UE devrait être un médiateur dans ce conflit».

La ligne réactionnaire de Podemos ne vise pas seulement à supprimer l’opposition sociale à l’impérialisme. Mais reflète également les sections de la classe dirigeante espagnole qui craignent que le changement de régime agressif actuel au Venezuela ne déclenche une guerre civile. Une telle guerre pourrait anéantir les investissements de l’Espagne dans ce pays.

Cette crise démasque Podemos et de son alliance avec le PSOE de nouveau. Ce sont des outils de la bourgeoisie européenne alors qu’elle se joint à Washington dans la poursuite impitoyable du changement de régime au Venezuela.

(Article paru d’abord en anglais le 4 février 2019)