Le gouvernement libéral du Canada ébranlé par des démissions de hauts responsables

Par Roger Jordan
26 février 2019

Le gouvernement libéral de Justin Trudeau a été ébranlé au cours des deux dernières semaines par deux importantes démissions déclenchées par son intervention dans un scandale impliquant la plus grande société d'ingénierie et de construction au Canada, SNC-Lavalin.

L'ancienne ministre de la Justice et procureure générale, Jody Wilson-Raybould, a quitté le conseil des ministres et Gerald Butts a démissionné de son poste de secrétaire principal ou de «chef de cabinet» de Trudeau après la parution de reportages selon lesquels le cabinet du premier ministre (CPM) avait cherché à intimider Wilson-Raybould pour mettre fin aux poursuites pénales intentées contre SNC-Lavalin pour fraude et corruption.

Le scandale a éclaté le 7 février, lorsque le Globe and Mail a accusé les membres du cabinet du premier ministre d'avoir exercé des pressions indues sur Wilson-Raybould pour qu'elle annule la décision du Service des poursuites pénales de ne pas offrir à SNC-Lavalin un «accord de poursuite suspendue», en vertu de laquelle les accusations auraient été abandonnées en échange de promesses de ne plus violer la loi.

Le Globe a également laissé entendre que la raison pour laquelle Trudeau avait relégué Wilson-Raybould, dont il avait vanté la nomination à titre de premier ministre de la Justice autochtone du Canada comme preuve du caractère «progressiste» de son gouvernement, au poste de ministre des Anciens Combattants, le mois dernier, était qu'elle avait refusé de donner suite à la demande du CPM et d'exempter SNC-Lavalin de poursuites pénales.

SNC-Lavalin a été accusée d'avoir versé 48 millions de dollars en pots-de-vin à des fonctionnaires libyens entre 2001 et 2011 pour obtenir des contrats publics sous le régime de Kadhafi.

S'il est reconnu coupable, le géant de l’ingénierie se verra automatiquement interdire de faire affaire avec le gouvernement fédéral pendant 10 ans.

Le gouvernement Trudeau n’a jamais caché son désir de venir à la rescousse de SNC-Lavalin. L'année dernière, il a enfoui dans un projet de loi budgétaire de plusieurs centaines de pages une modification de la loi créant la possibilité pour le Service des poursuites pénales ou le procureur général de renoncer à une procédure criminelle et de conclure un «accord de poursuite suspendue» avec une société impliquée dans la violation systématique de la loi. Le fait que des initiés à Ottawa l'auraient appelé en privé le «projet de loi SNC-Lavalin» démontre que cette mesure devait dès le départ être une bouée de sauvetage pour SNC-Lavalin.

L'entreprise montréalaise est l'un des joyaux du «Québec inc.» et a exercé des pressions considérables auprès d'Ottawa pour obtenir des contrats commerciaux et, au cours des dernières années, pour faire dérailler les poursuites contre elle. Certaines des personnalités politiques les mieux connectées du Canada, y compris le principal secrétaire de l'ancien premier ministre Stephen Harper, ont rencontré des représentants libéraux pour les presser de créer l'option des «poursuites suspendues» et de l'appliquer ensuite à SNC-Lavalin.

Pour sa part, Trudeau a admis avoir rencontré Wilson-Raybould en septembre dernier pour discuter de SNC-Lavalin, à peine deux semaines après que la Directrice des poursuites pénales eut décidé que l'entreprise n'aurait pas la possibilité de négocier une entente de poursuite suspendue.

Tout porte à croire que la rétrogradation de Wilson-Raybould devait permettre au gouvernement, par l'entremise du procureur général, de renverser la décision du Service des poursuites pénales dans l'affaire SNC-Lavalin, même si les accusations d'ingérence politique indue ont maintenant fait grimper de façon spectaculaire le coût politique pour le gouvernement de procéder de cette manière. Néanmoins, le remplaçant de Wilson-Raybould au poste de ministre de la Justice et procureur général, David Lametti, a déclaré qu'il examinait le dossier SNC-Lavalin et qu'il rendrait une nouvelle décision dans cette affaire.

Le gouvernement prétend que son intérêt à soutenir SNC est lié à sa volonté de protéger les emplois. En vérité, les libéraux veulent venir en aide à l'un des principaux acteurs de l'impérialisme canadien. L'entreprise de construction et d'ingénierie emploie quelque 50.000 travailleurs à travers le monde, possède des bureaux dans 50 pays et exerce ses activités dans 160 pays. Parmi les grands projets internationaux récents de SNC, mentionnons un contrat de 4,6 milliards de dollars pour la construction de la mine Ambatovy à Madagascar, un contrat de 800 millions de dollars pour la gestion du traitement du pétrole et du gaz au Moyen-Orient et un contrat de 100 millions de dollars pour la construction d’installations gazières aux États-Unis. Elle a récemment racheté son rival britannique, W.S. Atkins, pour 1,9 milliard de dollars, et la société d'ingénierie irlandaise Kentz pour 2,1 milliards de dollars.

Cependant, l'affaire est devenue un problème majeur pour Trudeau et ses libéraux, car elle fait mentir l'image soigneusement élaborée d’un gouvernement «progressiste», et même favorable aux travailleurs, un peu plus de six mois avant les prochaines élections.

Depuis leur arrivée au pouvoir en 2015, les libéraux, appuyés par leurs «cheerleaders» dans la bureaucratie syndicale, ont cherché à se présenter comme étant axés sur les besoins des travailleurs ordinaires. De plus, la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland et d'autres ont qualifié la politique étrangère agressive des libéraux de «féministe» et motivée par un engagement envers la «diversité». L'affaire SNC-Lavalin a déchiré ce voile de tromperie déjà en lambeaux, exposant le gouvernement Trudeau comme un outil malléable des grandes entreprises et de l'élite au pouvoir.

Les informations au sujet de Trudeau et de ses ministres qui intimident une ministre autochtone sont également très dommageables, car ils vont à l'encontre des efforts de Trudeau pour conserver le soutien de la population au moyen d'une rhétorique «progressiste» basée sur la diversité tout en poursuivant des politiques de droite et propatronat.

Un autre aspect de cette affaire – bien qu'il ait été complètement occulté dans l'avalanche de couverture médiatique – est la lumière qu'elle jette sur les intérêts considérables que l'impérialisme canadien avait développés en Libye dans les dernières années du règne de Kadhafi, et les motivations réelles derrière son rôle clé dans la guerre de changement de régime menée par l’OTAN contre la Libye en 2011. Les affirmations cyniques du gouvernement conservateur Harper de l'époque, répétées par les libéraux, le NPD et le Bloc québécois, selon lesquelles le Canada participait au bombardement de la Libye pour défendre les «droits de la personne» et la «démocratie», semblent encore plus absurdes aujourd’hui. En réalité, le Canada est intervenu dans l'attaque militaire dirigée par les États-Unis, qui a fait des dizaines de milliers de victimes libyennes, pour consolider ses intérêts géopolitiques et économiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Ancien chef des Premières nations de la Colombie-Britannique, Wilson-Raybould a été une complice volontaire des efforts de Trudeau pour utiliser la politique identitaire afin de donner un vernis pseudo-progressiste à un gouvernement des grandes entreprises qui, dans tous ses éléments essentiels, a poursuivi le programme d'austérité et de guerre du régime précédent très à droit de Harper.

Sa démission, survenue quelques heures à peine après que Trudeau eut proclamé que sa présence continue au conseil des ministres était la preuve qu'elle ne croyait pas avoir subi des pressions indues de la part du cabinet du premier ministre dans l'affaire SNC-Lavalin, a été très dommageable pour le premier ministre et le gouvernement libéral.

Toutefois, depuis, Mme Wilson-Raybould a fait tout ce qu'elle pouvait pour réaffirmer son appui aux libéraux et a été autorisée à rencontrer le conseil des ministres, à sa demande, pendant trois heures cette semaine. On dit déjà qu'elle pourrait être réintégrée au gouvernement.

Quoi qu'il en soit, Wilson-Raybould est une représentante typique de l'élite autochtone petite-bourgeoise que la classe dirigeante cherche à cultiver par l'action positive et les revendications territoriales, et qui, en échange de privilèges, travaillera à «réconcilier» la population autochtone historiquement opprimée au capitalisme canadien.

Bien qu'il ne faille pas sous-estimer l'importance de la défense de la corruption de SNC-Lavalin par le gouvernement Trudeau, il ne fait aucun doute que des sections des grandes entreprises et des médias corporatifs exploitent ce scandale à leurs propres fins politiques réactionnaires. Depuis que la nouvelle a éclaté au grand jour le 7 février, l'affaire SNC-Lavalin a dominé l'actualité politique et de nombreux médias laissent entendre que la réélection de Trudeau est sérieusement compromise.

Alors que les libéraux ont été portés au pouvoir en 2015 avec l'appui de sections décisives de la bourgeoisie, la frustration à l'égard du gouvernement Trudeau s'est accrue au sein de l'élite au pouvoir depuis plus d'un an. Les raisons en sont liées à la crise géopolitique et économique insoluble à laquelle l'élite dirigeante canadienne est confrontée dans les conditions de l'effondrement de l'ordre mondial d’après-guerre, de l'éclatement de la guerre commerciale et de la menace d'un nouveau ralentissement mondial. Les cercles dirigeants sont frustrés par l'incapacité de Trudeau à résoudre les multiples différends commerciaux d'Ottawa avec les États-Unis, par les échecs de son gouvernement à construire des oléoducs pour permettre aux sociétés canadiennes d'expédier du bitume sur le marché mondial et par sa lenteur à réagir aux défis «concurrentiels» créés par les réductions d'impôt et l’éviscération de la réglementation environnementale du gouvernement Trump. De plus, l'élite au pouvoir croit que les libéraux n'avancent pas assez vite pour mettre en œuvre l'augmentation de 70% des dépenses militaires qu'ils ont promise et les plans connexes visant à acheter de nouveaux cuirassés et avions de combat, ce qui exigerait une attaque sauvage contre les dépenses sociales et la classe ouvrière.

Les conservateurs ont dénoncé les libéraux pour leurs rapports avec SNC-Lavalin et cherchent à utiliser cette affaire pour provoquer des tensions régionales. Ils citent la tentative des libéraux de protéger l'entreprise montréalaise des poursuites criminelles comme preuve d'un prétendu parti pris en faveur des entreprises québécoises, le mettant en contraste avec un supposé manque d'appui du gouvernement au secteur pétrolier et gazier dans l'Ouest canadien, particulièrement en Alberta.

Quoi qu'il arrive au cours des prochains jours et des prochaines semaines, sans l'intervention politique indépendante de la classe ouvrière sur la base d'un programme socialiste, le résultat de l'affaire SNC-Lavalin sera l’évolution encore plus à droite de la politique officielle canadienne.

(Article paru en anglais le 23 février 2019)