L’Inde bombarde le Pakistan, Islamabad promet des représailles militaires

Par Wasantha Rupasinghe
28 février 2019

L’Inde a mené une frappe aérienne bien à l’intérieur du Pakistan tôt mardi matin, la première depuis la guerre indo-pakistanaise de 1971. Cet acte exacerbe les tensions entre les deux puissances nucléaires rivales de l’Asie du Sud.

Islamabad a affirmé qu’il avait le droit de riposter. De plus, le porte-parole de l’armée pakistanaise a juré que celle-ci allait «surprendre» l’Inde. Mercredi, le Pakistan a riposté en abattant deux avions indiens qui, selon lui, survolaient son territoire. Des informations font état de bombardements d’artillerie massifs à travers la Ligne de contrôle qui divise le Cachemire, administré par l’Inde et le Pakistan.

De surcroît, l’aviation pakistanaise a attaqué des cibles dans la partie indienne du Cachemire. Le danger approche rapidement d’une escalade des représailles dégénérant en guerre catastrophique.

Le gouvernement indien affirme que 12 avions de combat Mirage de l'armée de l'air indienne ont détruit la base principale du Jaish-e-Mohammed (JeM — l’armée de Mahomet), un groupe islamiste actif dans l'insurrection contre le régime indien au Cachemire, en la frappant avec des bombes de «précision» de 1000 kilogrammes. La base connue était située à Balakot, dans la province pakistanaise du Khyber Pakhtunkhwa, à quelque 60 kilomètres de la Ligne de contrôle.

Le ministre indien des Affaires étrangères, Vijay Gokhale, a tenu une conférence de presse mardi où il a déclaré qu’«un très grand nombre de terroristes – de formateurs, de commandants supérieurs et de groupes de djihadistes de la JeM en cours de formation en tant que fedayins – ont été éliminés».

Le gouvernement indien a officiellement refusé d’être plus précis dans son décompte des morts. Mais dans les médias indiens, des sources gouvernementales du BJP, le parti suprémaciste hindou, parlent de 200 à 300 morts.

Si la forme précise de l’attaque de l’Inde contre le Pakistan n’ait pas été connue à l’avance, le premier ministre Narendra Modi et d’autres hauts responsables gouvernementaux et militaires avaient juré à plusieurs reprises que le Pakistan serait puni militairement pour un attentat suicide qui a tué 40 soldats de la Force de police centrale de réserve (CRPF) près de Pulwama, au Cachemire indien, le 14 février.

À peine le JeM avait-il revendiqué la responsabilité de l'attentat que Modi avait déclaré le Pakistan responsable et déclaré que l’armée indienne avait les mains libres pour exercer des représailles.

Les Mirage 2000 utilisés par l'armée de l'air indienne

Alors que les préparatifs de la frappe de mardi avançaient, le gouvernement BJP avait annoncé une série de représailles. Celles-ci comprenaient l'annulation du statut du Pakistan de ‘nation la plus favorisée’ et la promesse de maximiser les «droits» de l'Inde en vertu du Traité sur l'eau de la vallée de l'Indus, menaçant ainsi l'économie du Pakistan en lui refusant l'eau dont il a besoin pour l'irrigation et la production d’électricité.

Néanmoins, New Delhi n’a pas cherché à justifier la frappe en invoquant l’attaque de Pulwama, une admission implicite que l’attaque de représailles prévue contre le Pakistan constituait une violation illégitime du droit international. Gokhale a au contraire prétendu qu’il s’agissait d’une «action préventive non militaire» ciblant exclusivement le JeM, car des «renseignements crédibles» avaient montré que le groupe islamiste était sur le point de lancer une nouvelle attaque terroriste.

Islamabad a contesté le récit de l’Inde sur le raid lancé à l’intérieur du Pakistan sous le couvert de l’obscurité. Une déclaration publiée à l’issue d’une réunion du Comité de sécurité nationale du Pakistan, présidée par le premier ministre Imran Khan, a accusé l’Inde de faire des déclarations «égoïstes, irresponsables et fictives». Selon Islamabad, les avions de combat indiens ont été chassés par des avions de guerre pakistanais et leurs bombes de précision sont tombées dans des zones boisées, blessant un civil, la seule victime.

L’énorme écart dans les affirmations venant de New Delhi et d’Islamabad soulignent la nature explosive de la situation. Les élites réactionnaires au pouvoir des deux pays utilisent depuis des décennies leur rivalité stratégique comme mécanisme pour détourner les tensions sociales et alimenter la réaction. Elles ont placé au centre de leur domination l’idée que tout compromis avec l’ennemi juré, que tout affront de sa part et que toute marche arrière devant lui étaient inadmissibles.

Même s’ils ont nié l’impact de l’attaque de mardi, l’armée et le gouvernement pakistanais ont donné toutes les indications qu’ils avaient l’intention de riposter de la même manière.

«Le Pakistan», a déclaré le porte-parole de l’armée, le général de division Asif Ghafoor, «ripostera sur les fronts diplomatique, politique et militaire à l’action de l’Inde».

Il a ensuite ajouté de façon menaçante: «Le premier ministre, Imran Khan, a dit à l’armée et au peuple de se préparer à toute éventualité. Il est maintenant temps pour l’Inde d’attendre notre réponse. Nous avons décidé. Attendez-la».

En ordonnant la frappe d’avant-hier, Modi et son gouvernement BJP avaient un double objectif.

Premièrement: intensifier la campagne de pression diplomatique, économique et militaire de plus en plus intense de l’Inde sur le Pakistan; et «normaliser» le recours de l’Inde à des actions militaires illégales au Pakistan en réponse aux attaques des insurgés de la région du Cachemire contrôlé par l’Inde.

Peu après avoir été propulsé au pouvoir en 2014 par les Ambanis et les autres milliardaires indiens nouveaux riches, le gouvernement du BJP dirigé par Modi a signalé qu’il était déterminé à changer les «règles du jeu» avec le Pakistan, afin de l’obliger à se soumettre à la domination régionale de l’Inde et à cesser de façon démonstrative tout appui logistique à l’insurrection au Cachemire.

La nouvelle vague d’opposition populaire au régime indien qui secoue depuis 2016 le Jammu-et-Cachemire, le seul État à majorité musulmane de l’Inde, n’a fait que renforcer la détermination de Modi, du BJP et de la droite hindoue menée par le RSS, à s’en prendre au Pakistan.

Le deuxième objectif, non moins important, des frappes aériennes d’hier, est d’inciter à un climat politique belliciste et communautariste à l’approche des élections générales multi-étapes qui auront lieu d’avril à mai en Inde.

Les promesses d’emplois et de développement s’étant avérées être un cruel canular pour les travailleurs de l’Inde, le gouvernement Modi fait face à une opposition sociale croissante. Le mois dernier, des dizaines de millions de travailleurs se sont joints à une grève générale de deux jours dans tout le pays. Ils s’opposaient aux mesures d’austérité du gouvernement BJP et aux «réformes en faveur des investisseurs». Les agriculteurs aussi ont organisé de vastes protestations.

Le BJP cherche à utiliser la crise militaire avec le Pakistan pour mobiliser sa base politique hindoue droitière, présenter Modi comme un homme fort capable de dompter les ennemis de l’Inde et dépeindre toute critique à son égard et à l’égard de son gouvernement comme déloyale, voire traître.

Du à l’atmosphère putride créée par la droite Hindoue suite à l’attentat de Pulwama, des milliers d’étudiants cachemiriens qui fréquentaient des universités dans d’autres États, craignant pour leur vie, ont déjà dû fuir et retourner chez eux.

La capacité du BJP à s’emparer de l’attaque de Pulwama pour monter ce vil et transparent stratagème politique a tout à voir avec la politique réactionnaire des partis de l’opposition.

S’ils critiquent parfois la répression brutale du gouvernement du BJP au Cachemire, ils soutiennent tous sans réserve la volonté de la bourgeoisie indienne de mettre le Pakistan au pas et de réaliser ses ambitions de grande puissance.

En 2016, toute l’opposition – y compris le Parti communiste stalinien de l’Inde (marxiste — CPM) – avait salué la «frappe chirurgicale», le raid commando que le BJP avait ordonné contre le Pakistan – une action dont Modi disait en se vantant qu’elle avait retiré les menottes de la «retenue stratégique» de l’Inde dans sa politique vis-à-vis du Pakistan.

Hier, le président du Parti du Congrès, Rahul Gandhi, a ouvert le défilé des leaders de l'opposition pour saluer les frappes aériennes indiennes en envoyant ce tweet : «Je salue les pilotes de l'IAF (l’aviation indienne)».

Le Secrétaire général du CPM, Sitaram Yechury, a félicité les militaires pour «une frappe efficace» et s’est précipité pour assister à une réunion multipartite organisée par le gouvernement. À l’issue de la réunion, le ministre indien des Affaires étrangères, Sushma Swaraj, s’est vanté de ce que «toutes les parties ont d’une seule voix loué les forces de sécurité et soutenu les opérations antiterroristes du gouvernement».

Le gouvernement et l’élite pakistanaise cherchent à se faire passer pour les victimes de l’agression indienne. Mais ils ne sont pas moins responsables que New Delhi du conflit stratégique réactionnaire qui déchire l’Asie du Sud. Ce conflit date depuis la partition du sous-continent en 1947 en un Pakistan expressément musulman et une Inde majoritairement hindoue. Aujourd’hui, il menace d’aboutir à un holocauste nucléaire. La tentative d’Islamabad de se présenter comme le protecteur du peuple cachemirien est particulièrement cynique. Le Pakistan a bafoué les droits des Cachemiriens de l’Azad – le Cachemire pakistanais. Il a manipulé l’opposition populaire au Jammu-et-Cachemire, utilisant son influence politique et sa force logistique pour promouvoir des milices islamistes opposées à la classe ouvrière.

Le conflit indo-pakistanais est enraciné dans cette partition, mais Washington l’a exacerbé énormément par ses actions prédatrices. Les gouvernements américains successifs, Démocrates et Républicains, ont tous utilisé l’Inde comme un État de première ligne dans l’ offensive militaire et stratégique des États-Unis contre la Chine. Les deux partis ont offert à l’Inde des faveurs stratégiques à profusion, tout en faisant la sourde oreille aux avertissements d’Islamabad que leurs actions avaient renversé l’équilibre régional du pouvoir.

Afin de consolider davantage le «partenariat stratégique mondial» indo-américain, le conseiller américain à la Sécurité nationale John Bolton a donné le feu vert au gouvernement Modi pour frapper le Pakistan. Moins de 24 heures après l’attentat de Pulwama et après des consultations précipitées avec son homologue indien Ajit Doyal, Bolton déclarait que Washington soutenait «le droit de l’Inde à l’autodéfense contre le terrorisme transfrontalier». À l’exception du nom du pays, les mots de Bolton étaient exactement ceux que les gouvernements américains ont utilisés pendant des décennies pour bénir les attaques israéliennes contre les Palestiniens.

La crainte d’une alliance indo-américaine en plein essor – qui inclut à présent le droit pour les États-Unis d’utiliser les bases militaires indiennes à des fins de ravitaillement et de réapprovisionnement – a conduit la Chine et le Pakistan à forger des liens stratégiques toujours plus étroits. En conséquence, les conflits indo-pakistanais et américano-chinois se sont entremêlés. Une guerre entre l’Inde et le Pakistan risque dès le départ de voir s’y mêler les grandes puissances mondiales et de déclencher une conflagration mondiale.

Cette crise militaire indo-pakistanaise souligne l’urgence de développer un mouvement dirigé par la classe ouvrière contre la guerre et l’impérialisme en Asie du Sud et dans le monde. Modi et Imran Khan poursuivent des politiques similaires d’austérité et de restructuration capitaliste tout en se lançant mutuellement des menaces sanguinaires ; les travailleurs indiens et pakistanais doivent au contraire unir leurs luttes et rallier les travailleurs opprimés derrière eux dans la lutte pour renverser le pouvoir capitaliste. Ceci implique la destruction du système réactionnaire imprégné de communautarisme des États du sous-continent Indien et d’établir les États-Unis socialistes d’Asie méridionale.

(Article paru d’abord en anglais le 27 février 2019)