Les partis au pouvoir en France lancent une campagne contre un voile islamique de sport

Par Will Morrow
1 mars 2019

Mardi soir, le détaillant français de vêtements de sport Décathlon a annoncé qu'il ne pouvait pas procéder à la mise en vente dans ses magasins en France d'un voile de sport islamique, «hijab de running», conçu pour être porté pendant le jogging. Cette annulation fait suite à une campagne d'hystérie raciste et anti-musulmane de trois jours menée par l'establishment politique français, qui réclamait l'interdiction de ce vêtement. Elle a entraîné la mobilisation de couches fascistes pour menacer l'entreprise et ses employés.

Lydia Guirgous, porte-parole de la droite de Les Républicains (LR), a lancé la campagne le 24 février, après qu'un blogueur en marketing eut annoncé la sortie prochaine du hijab. Guirgous a tweeté: «Décathlon se soumet également à #islamisme qui ne tolère les femmes que la tête couverte d'un hijab pour affirmer leur appartenance à la oumma et leur soumission aux hommes. #Décathlon renie donc les valeurs de notre civilisation sur l'autel du marché et du marketing communautaire.»

Le Tweet a déclenché un déluge de déclarations anti-musulmanes chez l'establishment politique, certaines utilisant le même prétexte absurde et frauduleux qu'elles cherchaient à défendre les femmes en interdisant la vente de vêtements religieux.

Valérie Rabault, députée du Parti socialiste (PS) du Tarn-et-Garonne à l'Assemblée nationale, a tweeté: «Boycotter Décathlon en France?» L'ancienne ministre du PS Laurence Rossignol a publié un communiqué conjoint de la Ligue internationale des droits de la femme et du Comité de la République laïque, dénonçant Décathlon en tant que «promoteur de l'apartheid sexuel».

Valérie Boyer, députée LR des Bouches-du-Rhône, s'est dite «révoltée de voir que cette entreprise française fait le choix de prolonger l'apartheid sexuel imposé aux femmes dans l'espace public».

Les attaques se sont intensifiées le lendemain, après que Décathlon a tweeté en réponse à Guirgous que «Ce hijab était un besoin de certaines pratiquantes de course à pied, et nous répondons donc à ce besoin sportif». L'article est déjà en vente au Maroc.

Le gouvernement Macron s'est publiquement joint à la campagne mardi matin. La ministre de la Solidarité et de la Santé, Agnes Buzyn, a déclaré, dans une interview accordée à RTL qu'elle aurait: «préféré qu'une marque française ne promeuve pas le voile»; ce n'est pas interdit par la loi, cependant, c’est une vision de la femme que je ne partage pas. Je trouve que ça ne correspond pas bien aux valeurs de notre pays». Une autre porte-parole du parti au pouvoir à l'Assemblée nationale, Aurore Bergé, a tweeté: «Mon choix de femme et de citoyenne sera de ne plus faire confiance à une marque qui rompt avec nos valeurs.»

Le même matin, Nicolas Dupont-Aignan, du parti de droite Debout la France !, a été invité pour une interview sur France2 télévision, où il a déclaré qu'il n'avait pas l'intention de permettre à ses deux jeunes filles de grandir dans un pays comme l'Arabie Saoudite, et a demandé un boycottage de Décathlon.

Il y a tout juste une semaine, Debout la France ! a été contrainte de retirer la candidature d'Emmanuelle Gave aux élections européennes, après la publication de ses articles sur les médias sociaux, dont l'un disait qu'il y avait «beaucoup trop de Noirs dans les courses de 100m» et l'autre que «les musulmanes sont quasiment inemployables en tant qu'employées de maison ou nanny».

Le même jour, le Rassemblement national d'extrême droite de Marine Le Pen a publié un communiqué dénonçant «Nouvelle intrusion du communautarisme islamique dans l’espace public». Tout en se félicitant de la croisade anti-musulmane du Parti socialiste et d'autres, il a exigé la fin de ce qu'elle a appelé «les politiques d’immigration massive qui sont la matrice la plus redoutable du communautarisme».

L'effusion de ce poison a eu l'effet escompté, mobilisant des couches fascisantes pour menacer l'entreprise et ses employés. Décathlon a tweeté que «Notre service client a reçu plus de 500 appels et mails depuis ce matin. Nos équipes dans nos magasins ont été insultées et menacées, parfois physiquement.»

Décathlon a publié des extraits de divers messages anti-musulmans et antisémites que la société a reçus. L'un d'eux a déclaré: «Bande de pourris. L’argent n’a pas d’odeur. Vous trahissez les valeurs de la République française. Honte à vous. Vous contribuez à l’invasion Islamiste. Vous finirez avec cette racaille dans les fours en Pologne.» Un autre a demandé si l'entreprise prévoyait de commercialiser des «ceintures explosives».

Mardi soir, Décathlon a annoncé le retrait indéfini du produit «face à la polémique violente qu'il a déclenchée» et «dans le souci de garantir la sécurité de notre personnel».

La députée LR Lydia Guirons a tweeté joyeusement en réponse que «La mobilisation des citoyens attachés à la liberté des femmes et aux valeurs de notre civilisation a triomphé. Je suis heureuse que Décathlon retire de la commercialisation ce hijab. C’est une sage décision. La lutte contre l’islamisme est un combat de chaque instant.»

Cette opération dégoûtante révèle le caractère frauduleux de la campagne officielle contre «l'antisémitisme» menée par chacun des partis qui font de la propagande anti-musulmane. Cela n'a rien à voir avec l'opposition à l'antisémitisme, et tout à voir avec la diffamation de l'opposition croissante de la gauche aux inégalités sociales dans la classe ouvrière comme antisémite et fascisante.

Un effort est en cours pour minimiser le lien indissoluble entre l'antisémitisme et le fascisme et pour associer l'antisémitisme à l'opposition socialiste au capitalisme. Comme le montrent les événements de la semaine dernière, la campagne contre l'antisémitisme sert à renforcer le Rassemblement national de Le Pen et d'autres forces fascistes en encourageant l'hystérie anti-musulmane.

Tout l'establishment politique se déplace rapidement vers la droite en réponse à un mouvement de gauche de la classe ouvrière, qui n'a trouvé qu'une première expression dans les manifestations des «gilets jaunes».

Dans un discours prononcé mercredi dernier, Macron a mis en garde à plusieurs reprises contre la croissance de «l'Islam radical» et a appelé à renforcer la police dans les quartiers populaires. «Cette idéologie gangrène certains de nos quartiers», a-t-il dit, appelant à une «reconquête républicaine de ces territoires».

L'establishment politique français utilise depuis longtemps les campagnes contre le voile islamique comme moyen d'inciter à la xénophobie anti-islamique et de justifier les attaques contre les droits démocratiques dirigées contre l'ensemble de la classe ouvrière. En 2010, deux ans après le début du krach financier mondial et le début de l'austérité en Europe, le président Sarkozy a introduit, avec le soutien du Parti socialiste, une interdiction du voile intégral.

Dans sa campagne, l'élite dirigeante peut largement compter sur le silence complice de ce qui passe pour la gauche française, qui a soutenu les interdictions du voile islamique ou s’en est accommodé.

Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France Insoumise (LFI), est resté silencieux face à la campagne anti-musulmane. Aucune déclaration n'est disponible sur le site web de la LFI – dont une grande partie a soutenu le mouvement Aufstehen de Sahra Wagenknecht au sein du Parti de gauche allemand, qui a discuté de la possibilité de s'allier avec le mouvement anti-musulman Pegida. Les pages Facebook ou Twitter de Mélenchon sont également muettes sur l'affaire Décathlon, tout comme le site web de Lutte ouvrière (LO), un partisan de longue date de l'interdiction du voile.

(Article paru en anglais le 28 février 2019)