À la veille des élections présidentielles:

L'extrême-droite ukrainienne mobilisée dans les conflits internes de l’oligarchie

Par Jason Melanovski et Clara Weiss
23 mars 2019

Alors qu'il reste moins de deux semaines dans la campagne présidentielle, le ministre de l'Intérieur ukrainien a mobilisé contre le président en exercice, Petro Porochenko, les mêmes forces d'extrême-droite qui ont joué un rôle déterminant dans le coup d'État de 2014 soutenu par l'impérialisme qui a amené Porochenko au pouvoir.

Porochenko, qui occupe actuellement à la troisième place dans les sondages pour les élections présidentielles en Ukraine, derrière le comédien et candidat principal Volodmyr Zelenskiy et l'ancienne Première ministre Ioulia Timochenko, a été importuné par des membres de l'extrême-droite du régiment Azov, affilié à la milice nationale, dans la ville de Jytomyr pendant une escale de campagne. Sur une photo qui a été largement partagée sur les médias sociaux, Porochenko a été vu en train de fuir les journalistes et les voyous d'extrême-droite en sautant à travers des flaques d'eau dans la rue.

Plus tôt cette semaine-là, le 9 mars, des membres de la milice nationale et d'autres groupes d'extrême-droite ont attaqué le bureau de Porochenko à Kiev, entraînant le déploiement de 700 officiers avec des gaz lacrymogènes afin d'empêcher un éventuel coup d'État contre Porochenko avant les élections présidentielles du 31 mars.

Les attaques de l'extrême-droite contre Porochenko interviennent quelques semaines après la diffusion d'une vidéo fracassante sur Youtube, selon laquelle le fils de l'un des alliés politiques proches de Porochenko, Ihor Hladkovskyy, avait commencé à faire passer en contrebande des pièces détachées militaires en provenance de Russie en 2015, puis avait utilisé des sociétés privées liées à Hladkovskyy et Porochenko dans la vente de pièces de contrebande à l’armée à des prix très exorbitants. Selon le reportage, le gouvernement savait que les articles étaient introduits en contrebande en Ukraine depuis la Russie et que les prix étaient excessifs, mais a continué d'acheter les pièces afin d'enrichir les sociétés liées à Hladkovskyy et Porochenko. Porochenko a par la suite limogé Hladovskyy de son poste de secrétaire adjoint du Conseil de la sécurité nationale et de la défense de l'Ukraine.

À la suite de ce reportage, des personnalités telles que le chef d'extrême-droite du régiment Azov, Andrey Biletsky, et son allié, le ministre de l'Intérieur, Arsen Avakov, se sont publiquement déclarés opposés à un nouveau mandat présidentiel par Porochenko. En dépit du fait qu’il soit membre du gouvernement et fasse partie du bloc parlementaire de Porochenko, Avakov a déclaré dans un entretien avec le journal ukrainien ICTV: «Nous sommes à la fin du cycle politique. D'une manière ou d'une autre, lorsque ce cycle politique se terminera, nous aurons un nouveau président et un nouveau gouvernement. Et là-dessus je suis absolument calme.»

Biletsky et le régiment Azov ont exigé la démission de Porochenko avant les élections et ont juré de saccager tous les événements de la campagne de Porochenko avant le 31 mars.

Le ministre de l'Intérieur, Avakov, qui est le seul ministre à avoir participé à tous les gouvernements de Kiev depuis le coup d'État de 2014, serait allié au rival de Porochenko pour les élections, l'ancienne Première ministre Ioulia Timochenko. Biletsky et Avakov sont considérés comme des amis politiques de l'oligarque exilé Ihor Kolomoyskyi. Kolomoyskyi serait le bailleur de fonds des campagnes à la fois de Timochenko et du candidat principal Volodmyr Zelenskyi contre Porochenko pour les prochaines élections.

Avakov, qui, en tant que ministre de l'Intérieur, contrôle la police du pays, la Garde nationale et les milices qui ont succédé au bataillon Azov (maintenant régiment Azov), qui ont été intégrés au gouvernement, dispose d'un pouvoir immense pour contrôler et menacer les bureaux de vote lors des prochaines élections. Il pourrait également facilement ordonner à la police de ne pas intervenir en cas d'une insurrection de l’extrême-droite contre le gouvernement de Porochenko.

En outre, la milice nationale affiliée à Biletsky a été nommée comme observateur officiel des élections par la Commission électorale centrale du pays. La milice a promis de menacer violemment toute personne présumée coupable de «fraude», déclarant: «Si nous devons frapper quelqu'un au visage au nom de la justice, nous le ferons sans hésiter».

Les commentaires de Biletsky et d'Avakov et les menaces de l'extrême-droite laissent présager des affrontements potentiellement violents le 31 mars, chaque parti criant au scandale. Porochenko, qui bénéficie toujours du soutien de l'armée régulière et de ses soutiens impérialistes occidentaux, a commencé à faire des déclarations promettant que les prochaines élections seront «honnêtes» et «respecteraient pleinement les normes européennes de la campagne électorale». Il utilise ces déclarations pour préparer le terrain afin de condamner les résultats dus à une «fraude» électorale et pour appeler au soutien de l'Occident s'il ne réussit pas à progresser au second tour du scrutin.

Porochenko, dont la campagne repose principalement sur le nationalisme, le séparatisme religieux et la russophobie, a réagi aux attaques de l'extrême-droite en intensifiant les menaces militaristes contre la Russie. Il a tenté de dépeindre ses opposants d'extrême-droite comme jouant le jeu du Kremlin, déclarant dans une interview: «Poutine espère que le gagnant des élections soit tout le monde, à l'exception de Porochenko, de sorte que les nouveaux dirigeants ukrainiens se mettent à genoux et lui cèdent la Crimée. Ma position, ne comptez pas là-dessus! Nous allons libérer la Crimée».

Porochenko sait pertinemment que Timochenko et Zelenskyi sont considérés comme des alliés moins fiables des États-Unis et de l'OTAN dans leur confrontation en cours avec la Russie. Zelenskyi, qui appartient à la communauté russe et jouit d'une grande popularité en Russie et en Ukraine, a précédemment appelé Poutine à éviter un affrontement militaire entre les deux pays. De même, Timochenko a eu des contacts commerciaux antérieurs avec la Russie et a fait de vagues promesses de mettre fin au conflit «pacifiquement».

La mobilisation de l'extrême-droite, qui baigne dans le sang de milliers de civils ukrainiens tués au cours des cinq dernières années de guerre civile et qui a dévasté de nombreux villages des minorités ethniques de sinti et roms, est une conséquence directe du coup d’État soutenu par l'impérialisme en 2014, présenté frauduleusement comme une «révolution démocratique» par les médias bourgeois. En réalité, en exploitant la guerre de factions au sein de l'oligarchie, les puissances impérialistes, en particulier les États-Unis et l'Allemagne, ont mobilisé des forces d'extrême-droite pour amener au pouvoir un régime directement subordonné à leurs intérêts et complice de leurs préparatifs transparents de guerre contre la Russie.

Quelle que soit l'issue des prochaines élections, l'impérialisme américain, qui considère l'Ukraine comme un pays d'importance stratégique dans l'encerclement et les préparatifs de guerre contre la Russie, ne tolérera aucun écart de l'attitude conflictuelle adoptée par Porochenko envers la Russie.

Les forces fascistes mobilisées ouvertement en 2013-2014 sont désormais l'atout majeur des luttes entre factions internes de l'oligarchie. Les énormes tensions sociales qui règnent dans le pays alimentent les conflits explosifs au sein de l'oligarchie et du gouvernement.

Les mois qui ont précédé la campagne électorale ont vu une vague croissante de protestations et de grèves de la classe ouvrière appauvrie. Le régime de Porochenko a répondu à ces tensions de classe par une provocation contre la Russie dans la mer d'Azov, soutenue par l'impérialisme, à la fin du mois d'octobre et par la déclaration de la loi martiale dans plusieurs régions ukrainiennes avant la campagne électorale.

De récents sondages et reportages dans les médias montrent que le sentiment dominant de la population ukrainienne est l’opposition à la fois à la guerre en cours à l’est et aux niveaux stupéfiants de pauvreté qui règnent dans le pays. Alors que Porochenko et Timochenko sont largement haïs, le comédien Zelenskyi a su capitaliser sur le mécontentement populaire en se présentant comme un candidat favorable à la paix, qui désamorcerait les tensions avec la Russie et lutterait contre la corruption endémique dans le pays.

La situation actuelle recèle de graves dangers pour la classe ouvrière. Les mêmes troupes de choc qui ont pris pour cible Porochenko et qui ont été utilisées contre la population civile est-ukrainienne depuis 2014 seront utilisées dans toute confrontation sociale majeure entre la classe ouvrière du pays et l'oligarchie. Elles seront également utilisées dans le cas d'une escalade de la guerre, à la fois sur le plan intérieur et contre la Russie, qui continue d'être l’orientation de couches substantielles des cercles dirigeants ukrainiens et des décideurs de la politique étrangère américaine.