Don McCullin au Tate Britain à Londres

Le photographe chevronné invite les jeunes à faire la chronique des «guerres sociales» d'aujourd'hui

Par Paul Mitchell
27 mars 2019

Don McCullin, Tate Britain de Londres, jusqu'au 6 mai 2019

La Tate Britain à Londres organise une rétrospective du photographe britannique Don McCullin, âgé de 85 ans et toujours en activité. Plus de 250 de ses images en noir et blanc sont exposées dans dix salles du musée.

L'exposition est la plus grande jamais réalisée par McCullin et présente la plupart des photographies de guerre qui l'ont rendu célèbre. Cependant, il est clair que McCullin aimerait que l'on se souvienne de lui pour ses images des conditions sociales en Grande-Bretagne et souhaite que les jeunes continuent son travail.

Des garçons de Bradford, 1972 ©Don McCullin

 

Il dit: «Beaucoup de gens, de jeunes, me disent qu'ils veulent devenir photographes de guerre. Et je dis: «Écoute, rien ne t'en empêche. Il y a beaucoup de guerres dans toutes nos villes en Angleterre... il y a beaucoup de guerres sociales. Il n'y a pas une ville en Angleterre où l’on ne trouve pas de pauvreté, du malheur et des tragédies.»

McCullin considère son «meilleur» travail comme «l'histoire des sans-abri que j'ai faite dans les années 1970, à Aldgate, à la périphérie de la grande partie lucrative de ce pays, la Cité de Londres».

Irlandais sans abri, Spitalfields, Londres 1970 ©Don McCullin

 

«Oui, je suis plus fier de ces photos et je suis plus fier des photos sociales que j'ai faites de la pauvreté dans le nord de l'Angleterre que de mes photos de guerre. Je ne suis pas du tout fier de mes photos de guerre.»

L'attitude de McCullin est compréhensible; il soutient que la guerre est honteuse et non pittoresque, mais il a néanmoins tort de minimiser l'importance de ses photographies de guerre. Sans son travail et celui d'autres photojournalistes dévoués, une grande partie des terribles morts et destructions infligées aux pauvres et aux opprimés dans la seconde moitié du XXe siècle n'auraient jamais vu le jour. Leurs images ont contribué à politiser des millions de jeunes dans le monde.

McCullin a déclaré un jour: «Si vous êtes un être humain décent, la guerre va vous offenser parce qu'elle n'a d'autre but que de satisfaire le désir de pouvoir et de profit. Et ce sont les petites gens qui souffrent. Dès la première bouffée d'embrouille, les riches et les avertis montent dans leurs Mercedes-Benz et leurs véhicules tout-terrain et s'en vont. Les pauvres, les derniers de la lie de la société, ne peuvent pas s'échapper. Ils reçoivent la facture.»

Quai en bord de mer sur la côte sud, Eastbourne, Royaume-Uni, années 1970 ©Don McCullin

L'empathie de McCullin pour l'humanité imprègne ses images. Il attribue cela à ses origines modestes. «C'est parce que je connais les sentiments des gens que je photographie. Ce n’est pas un cas de “ça aurait pu m’arriver”; mais plutôt “je l’ai vécu”.»

McCullin est né en 1935 à Finsbury Park, à Londres, dans une famille ouvrière pauvre. Après la mort prématurée de son père, Donald, 14 ans, a dû quitter l'école pour occuper divers petits boulots afin de subvenir aux besoins de sa famille.

Il n'a jamais reçu de formation officielle en photographie, mais il a acquis des compétences de base en tant qu'assistant de chambre noire pour la réalisation de photos de reconnaissance pendant son service national à l'étranger avec la Royal Air Force du Royaume-Uni.

L'exposition du Tate commence par l'image qui a lancé les 50 ans de carrière de photojournaliste de McCullin – une photographie saisissante publiée dans l'Observer en 1958 d'un gang local de Finsbury Park appelé «The Guvnors», après le meurtre d'un agent de police.

The Guvnors dans leurs habits du dimanche, Finsbury Park, Londres 1958 ©Don McCullin

McCullin faisait la chronique des grands changements économiques, politiques et sociaux qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Même si la position de la Grande-Bretagne dans le monde se détériorait dans les années 1950 et 1960, la majorité des travailleurs connaissaient une hausse du niveau de vie, pour la première fois depuis des décennies. Cela a encouragé la confiance en soi et le militantisme, ainsi qu'un élargissement général des perspectives. Les «vents du changement» ont balayé le pays.

McCullin était l'un de ces jeunes de la classe ouvrière capables d'entrer dans ce qui était un monde culturel de classe moyenne et d'aider à faire de cette période l'une des plus importantes et créatives de l'histoire du Royaume-Uni.

En 1961, McCullin se rend en Allemagne pour photographier la construction du mur de Berlin. C'était une tentative de la bureaucratie stalinienne en Allemagne de l'Est pour arrêter l'exode des ouvriers vers le «miracle économique» en Occident. Après la répression brutale du soulèvement ouvrier de 1953, les staliniens avaient cherché à contrôler les déplacements en Allemagne de l'Est et à l'étranger. En 1958, on proclamait frauduleusement «l'achèvement du socialisme d'ici 1965», ce qui annonçait une vague de purges.

Près de Checkpoint Charlie, Berlin, 1961 ©Don McCullin

Les photographies de McCullin à Berlin lui ont valu des prix et un contrat permanent avec l'Observer. Il a été envoyé pour sa première mission internationale en 1964 pour couvrir la guerre civile à Chypre, qui a donné lieu à certaines de ses images les plus fascinantes, y compris «Le meurtre d'un berger turc» dans lequel un jeune garçon tend la main pour réconforter sa mère désemparée après le meurtre brutal de son mari.

Le meurtre d'un berger turc, guerre civile chypriote, 1964 ©Don McCullin

Mais c'est au cours des 18 années passées au Sunday Times – d'abord à l'invitation du rédacteur artistique David King (maintenant mieux connu pour sa vaste collection d'images révolutionnaires russes et soviétiques) en 1966 – que McCullin s'est vraiment établi. Il l'appelait «le meilleur endroit du monde, plein de génie.»

Il y a beaucoup d'images inoubliables de ses années au Sunday Times, y compris celles de 1968 quand McCullin a passé onze jours avec de jeunes soldats américains inexpérimentés dans la ville de Hue du Sud-Vietnam, qui avait été capturée par le Front national de libération pendant l'offensive du Têt. Le soulèvement militaire a stupéfié l'administration du président américain Lyndon Johnson et a marqué un tournant dans la longue lutte contre l'impérialisme – japonais, français et américain – menée par les ouvriers et paysans vietnamiens.

Lanceur de grenades, Hue, Vietnam, 1968 ©Don McCullinlin

Des images comme celles de McCullin ont contribué au développement d'un mouvement antiguerre. Derrière la pose héroïque d'un soldat lançant une grenade, la légende révèle la réalité brutale de la guerre. Selon McCullin, «il ressemblait à un lanceur de javelot olympique. Cinq minutes plus tard, la main de cet homme était comme un chou-fleur, complètement déformée par l'impact d'une balle.»

En 1971, le Sunday Times envoya McCullin pour le premier d'une longue série de reportages sur les «Troubles» d'Irlande du Nord, au cours desquels plus de 3500 personnes furent tuées et jusqu'à 50.000 blessées, principalement des civils.

Irlande du Nord, The Bogside, Londonderry, 1971 ©Don McCullin

McCullin a également couvert les conflits au Biafra (Nigeria), au Bangladesh et au Liban, y compris le massacre par les Falangistes chrétiens de droite de milliers de chiites palestiniens et libanais en 1982 dans les camps de réfugiés de Sabra et Shatila, que les troupes israéliennes avaient entourés, empêchant ceux qui s'y trouvaient de fuir.

L'importance du travail de McCullin est illustrée dans 52 magazines, qui comprennent des exemplaires de ses photographies en couleurs.

L'exposition parle peu de la fin abrupte de la carrière de McCullin au Sunday Times après l'achat de Rupert Murdoch en 1981. La chronologie dans le catalogue dit simplement: «McCullin critique Rupert Murdoch en 1984 et quitte le Sunday Times

Son départ du journal doit être replacé dans le contexte de la réponse de l'élite dirigeante mondiale à la crise révolutionnaire de 1968-1975. Partout dans le monde, l'interaction des contradictions économiques avec les luttes de la classe ouvrière avait provoqué des bouleversements politiques et une croissance du sentiment socialiste et de gauche. Mais ces luttes ont été trahies par les staliniens, les sociaux-démocrates et les mouvements nationalistes bourgeois, avec l'aide politique vitale des tendances pablistes et capitalistes d'État.

Cela a créé les conditions d'une contre-offensive soutenue de la bourgeoisie internationale contre la classe ouvrière et la jeunesse. L'élection de Margaret Thatcher a été l'expression en Grande-Bretagne d'un virage à droite dans la politique internationale visant à éliminer tout obstacle à l'accumulation de la richesse privée au détriment de la classe ouvrière. Murdoch, avec l'approbation de Thatcher, a été en mesure d'établir un quasi-monopole sur l'industrie britannique de la presse qui a été utilisé au fil des décennies pour manipuler l'opinion publique et soutenir les gouvernements successifs de droite.

La façon dont Murdoch a purgé le Sunday Times pour y parvenir est décrite dans le documentaire McCullin de 2012, réalisé par Jacqui et David Morris. Le film explique également le contexte de plusieurs des guerres que McCullin a couvertes.

McCullin révèle qu'il a été «chassé» du Sunday Times par le nouveau rédacteur en chef «ambitieux» de Murdoch, Andrew Neil, qui a déclaré sans détour qu’«il n'y aurait plus de guerres» dans le magazine et qu'il serait plutôt consacré à «la vie et les loisirs pour attirer les annonceurs» vendant du «luxe».

«J'ai été l'une des premières victimes», conclut McCullin.

Le prédécesseur de Neil, Harold Evans (qui a également dû démissionner) explique que Murdoch «était une très mauvaise nouvelle pour le journalisme britannique... et pour Don McCullin. L'indépendance précieuse qu'il avait eue et la capacité de communiquer la vérité toute nue à travers la pellicule étaient maintenant en danger. Et c'est ce qui est arrivé.»

McCullin s'est vu «interdire» de couvrir la guerre de Thatcher aux Malouines en 1982.

Après son départ du Sunday Times, McCullin a eu des affectations de guerre occasionnelles, notamment en Irak en 1991 et au Kurdistan en 2015, mais il semble découragé dans l'ensemble. Il dit avec nostalgie: «Le photojournalisme a fait son temps... Quand avez-vous vu pour la dernière fois une série d'images vraiment sérieuses? Les journaux, même les grands journaux, présentent du matériel de tabloïd: des vedettes de cinéma, des footballeurs et d'autres conneries comme ça.»

«Comme en 1991, les journalistes et les photographes devront décider s'ils doivent suivre la ligne militaire (en supposant qu'ils réussissent à se tailler une place...) ou essayer de se rendre eux-mêmes sur le terrain, sans protection et en danger constant d’être capturés», avertit McCullin, particulièrement critique vis-à-vis des journalistes qui suivent l’armée.

Le théâtre romain de l'ancienne ville de Palmyre, partiellement détruit par les combattants de l'État islamique, 2017 ©Don McCullin

En quête de «paix» plutôt que de guerre, McCullin a parcouru l'Indonésie, l'Inde et l'Afrique et a publié de merveilleux reportages photographiques sur ses expériences, y compris les Frontières du Sud 2010, décrites comme «un sombre et parfois menaçant témoignage de l'héritage de l'Empire romain en Afrique du Nord et au Moyen-Orient».

Il a passé trois décennies à photographier la campagne anglaise, en particulier les paysages énigmatiques autour de sa maison dans le Somerset, les excentricités britanniques et des natures mortes soigneusement assemblées.

Les bois près de ma maison, Somerset, c.1991 ©Don McCullin

Le dernier mot devrait peut-être être laissé à Don McCullin sur la façon dont il veut que l'on se souvienne de son œuvre de toute une vie:

«Je veux que les gens regardent mes photos. Je ne veux pas qu'elles soient rejetées parce que les gens ne peuvent pas les supporter. Ce sont souvent des images d'atrocité. Bien sûr qu'elles le sont. Mais je veux créer une voix pour les gens sur ces photos. Je veux que cette voix séduise les gens pour qu’ils les regardent un peu plus longtemps, pour qu'ils repartent non pas avec un souvenir intimidant, mais avec un sentiment conscient d’obligation.»

(Article paru en anglais le 23 mars 2019)