Pourquoi l'attaque terroriste en Nouvelle-Zélande n'a-t-elle pas été empêchée?

Par Tom Peters
28 mars 2019

L'épisode de lundi de l'émission «Four Corners» de la Australian Broadcasting Corporation, intitulé «Le massacre de Christchurch et la montée de l'extrémisme de droite», a soulevé de sérieuses questions laissées sans réponse sur la manière dont Brenton Tarrant, suprémaciste blanc et fasciste, a pu mener son attaque terroriste contre deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Le 15 mars, un citoyen australien, Tarrant, a tué 50 personnes et en a blessé 50 autres avec un fusil semi-automatique. Il avait passé au moins deux ans à planifier le massacre dans la petite ville de Dunedin, au sud de Christchurch, où il s’était entraîné dans un club de tir à proximité, rédigeait son manifeste de 74 pages et communiquait avec les fascistes au niveau international, notamment sur les forums d’extrême droite du site 8chan.

L'attaque a provoqué un choc et une colère généralisés en Nouvelle-Zélande, en Australie et dans le monde. Lors des veillées et des rassemblements, de nombreuses personnes ont demandé à savoir comment cela avait pu se produire. L’État a toutefois cherché à restreindre sévèrement le débat sur les questions les plus cruciales, y compris les racines politiques du massacre. En Nouvelle-Zélande, le bureau de la censure a interdit la possession et la diffusion du manifeste fasciste de Tarrant, qui décrit les motivations et les influences politiques du tireur – y est cité le président américain Donald Trump – et ses relations avec les cercles d'extrême droite au niveau international.

Canberra et Wellington ont refusé d'expliquer pourquoi l'État n'avait pas empêché l'attaque de Tarrant malgré ses nombreuses déclarations publiques exprimant sa haine des immigrants, des musulmans et des socialistes, avec notamment des menaces de violence. La police et le gouvernement néo-zélandais ont assuré que Tarrant est passé «sous le radar» et a agi seul, alors qu'il affirme avoir interagi avec de nombreux groupes nationalistes extrémistes et reçu une «bénédiction» pour son attaque de la part du terroriste d'extrême droite norvégien Anders Behring Breivik.

Sean Rubinsztein-Dunlop, journaliste à «Four Corners», a posé la question suivante: «Comment [Tarrant] a-t-il réussi à voler complètement sous le radar tout en planifiant un meurtre de masse?» Son reportage suggère que la police et les services de renseignement ont «sous-estimé» le risque que représentent les attaques de suprémaciste blancs parce qu'ils étaient concentrés sur l'extrémisme islamique; et qu'ils sont «considérablement sous-financés».

Aucune de ces explications ne tient la route. Comme le programme «Four Corners» l'a lui-même noté, de nombreux avertissements concernant l'extrémisme de droite ont été signalés en Australie et en Nouvelle-Zélande, et Christchurch est connue depuis des décennies comme un centre d'activité néonazie.

De nombreux actes de harcèlement, d'intimidation et de menaces ont été perpétrés à l'encontre de la communauté musulmane de la ville, notamment de la mosquée Al-Noor visée par Tarrant. En 2016, le néonazi Philip Arps a été condamné à une amende de 800 dollars américains pour avoir livré une boîte contenant des têtes de cochons à la mosquée. La police n'a pas expliqué pourquoi elle n'avait rien fait pour protéger la mosquée à la suite de cette menace très claire.

Un autre homme âgé de 18 ans, qui n'a pas été identifié publiquement, a été accusé d'avoir publié des menaces contre la mosquée sur Facebook quelques jours avant le massacre. Encore une fois, rien n’explique pourquoi la police n’a agi qu’après la fusillade.

Pendant des années, Tarrant a publié des commentaires sur Facebook louant le Front des Patriotes unis, situé en Australie et ostentatoirement fasciste et anti-islamique, et menaçant de tuer «des marxistes et des mondialistes». Deux jours avant son attaque, indique «Four Corners», le terroriste a «inondé Facebook de publications avec des thèmes d'extrême droite… [et] a publié sur Twitter des photos d'armes à feu et de magazines recouverts des symboles de son idéologie fasciste». Rien de tout cela n'a déclenché l'intervention de la police.

La chronologie du jour du massacre soulève une question encore plus troublante: pourquoi Tarrant n’a-t-il pas été arrêté alors même qu’il avait publiquement révélé ses plans exacts?

À midi, il a publié sur Facebook des liens vers son manifeste qui identifie clairement ses cibles. À 13h28, il a partagé le document sur 8chan avec un message indiquant qu'il effectuerait une «attaque contre les envahisseurs», ainsi que des liens vers une vidéo en direct. Trois minutes plus tard, il a envoyé son manifeste par courrier électronique à 70 adresses électroniques, y compris le bureau du premier ministre et les médias. Il a commencé à diffuser en direct tout en conduisant tranquillement vers la première de deux mosquées. Tarrant ne craignait manifestement pas d'être intercepté: son arme est visible dans la voiture et son système de navigation GPS est clairement audible et le dirige vers la première des deux mosquées. L'attaque a commencé à 13h40.

Comme le disait Robert Evans, un analyste du groupe de réflexion Bellingcat à «Four Corners», tous ceux qui surveillaient le forum néonazi auraient vu le message et la vidéo de Tarrant et «auraient pu contacter les forces de l'ordre en Nouvelle-Zélande et les avertir de ce qui allait arriver et réduire le temps de réponse avant que les unités de la police armée n'arrivent pour les intercepter, et ce de manière significative».

Au lieu de cela, le tireur a pu mener son attaque calmement, quittant la mosquée à un moment donné, marchant avec désinvolture à l'extérieur, puis retournant pour tirer sur les blessés. Au total, 41 personnes sont mortes à la mosquée Al Noor. La vidéo de Tarrant s'est terminée 17 minutes plus tard, alors qu'il se rendait à la plus petite mosquée de Linwood, où il a poursuivi sa tuerie. Tarrant a été arrêté 36 minutes après le premier appel d'urgence à la police au début de l'attaque, alors qu'il se rendait à une troisième mosquée à Ashburton.

Evans a décrit 8chan comme «un rassemblement néonazi ou de Klan ouvert 24 heures, où de temps en temps quelqu'un partira pour commettre une attaque violente». La question évidente, qui n'a pas été soulevée dans les médias, est la suivante: des millions de policiers et d'espions en Nouvelle-Zélande, en Australie, aux États-Unis, en Europe et ailleurs, n’y en a-t-il pas un seul qui surveille le célèbre forum d'extrême droite? Et, si oui, pourquoi n’a-t-on apparemment rien fait pour arrêter l'attaque?

Neil Fergus, un analyste du groupe de réflexion Intelligent Risks, a déclaré à «Four Corners» que les publications sur les réseaux sociaux du tireur auraient dû sonner l'alarme, mais les agences d'espionnage néo-zélandaises n'étaient «pas particulièrement bien servies en termes de ressources».

Cette affirmation est totalement fausse. Comme les précédentes attaques terroristes internationales, y compris celle du 11 septembre 2001 aux États-Unis, l’atrocité de Christchurch est déjà utilisée pour exiger des pouvoirs encore plus antidémocratiques pour le Service de renseignements de sécurité (SIS) de Nouvelle-Zélande, le Bureau de la sécurité du gouvernement (GCSB) et la police. Ces agences ont bénéficié d'une augmentation considérable de leurs ressources financières, humaines et techniques au cours des deux dernières décennies. Les restrictions juridiques sur leur capacité à espionner la population sont pratiquement inexistantes.

L'analyste en sécurité Paul Buchanan a déclaré à Radio NZ que, en 2017, année de l'arrivée de Tarrant en Nouvelle-Zélande, la police avait procédé à 7000 perquisitions sans mandat, un chiffre extraordinaire pour un pays de moins de cinq millions d'habitants. Le GCSB et le SIS ont également le pouvoir de surveiller électroniquement toute personne en Nouvelle-Zélande en vertu de la législation promulguée en 2014, visant apparemment à lutter contre le terrorisme.

Le GCSB fait partie du réseau Five Eyes, dirigé par la National Security Agency américaine, qui comprend également les agences d'espionnage australiennes, britanniques et canadiennes. Comme le lanceur d’alerte Edward Snowden l'a révélé, la NSA et ses partenaires espionnent des milliards de communications dans le monde entier et échangent des informations entre eux.

Il n'y a aucune explication innocente pour le fait que ces agences, avec des budgets de plusieurs milliards de dollars et des pouvoirs et capacités considérables, n'ont pas surveillé Tarrant. L’homme armé s’est rendu dans plusieurs pays d’Europe, ainsi qu’au Pakistan, en Corée du Nord et, selon certains rapports, en Afghanistan, tous des pays sous haute surveillance.

Evans a confié à «Four Corners» que si le tireur s'était enregistré comme propriétaire d'armes à feu et avait fait des commentaires sur des pages Facebook d’islam radical prônant la guerre sainte, «Je pense que les gouvernements de la Nouvelle-Zélande et de… l'Australie auraient absolument recherché cette personne avant la fusillade».

Alors que les musulmans, les groupes environnementaux, les groupes pacifistes et d’autres groupes font l’objet d’une surveillance intense, les réseaux fascistes de Nouvelle-Zélande et d’Australie sont autorisés à fonctionner sans ingérence de la part de l’État.

L'explication de ce phénomène est politique: l'anti-marxisme exprimé par Tarrant et les tendances fascistes qui l'ont inspiré sont partagés par l'establishment politique et l'État. Dans son manifeste, Tarrant estime que des centaines de milliers de membres de la police et des forces armées en Europe sont membres de groupes nationalistes d'extrême droite, ce qui soulève des questions quant à savoir si Tarrant avait eu des contacts avec des agences de l'État.

La principale fonction des agences d'espionnage et de la police au cours du siècle dernier a été d'empêcher l’émergence d'un mouvement socialiste au sein de la classe ouvrière. Il existe d'innombrables exemples d'infiltration par la police de groupes socialistes et de gauche aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, qui précèdent la révolution russe.

Les attaques de Christchurch se sont déroulées dans un contexte politique marqué par l'effondrement de l'économie, la guerre commerciale et les préparatifs croissants en vue d’un conflit militaire de la part des États-Unis et de leurs alliés. Trump, dans ses discours violents contre le socialisme, exprime ouvertement les craintes de la classe dirigeante à l’échelle planétaire, ébranlée par la recrudescence de la lutte de classe au cours de l'année écoulée.

Les institutions politiques adoptent de plus en plus la démagogie anti-immigrante et anti-musulmane de l'extrême droite afin de diviser la classe ouvrière. Des partis comme One Nation (Australie) et New Zealand First, qui constitue une partie importante du gouvernement dirigé par les travaillistes, expriment des opinions racistes et xénophobes similaires à celles du manifeste de Tarrant.

L’attaque à Christchurch doit être considérée comme un avertissement clair quant aux forces qui sont préparées pour être utilisées contre la classe ouvrière. Les travailleurs et les jeunes au niveau international doivent faire leurs propres préparatifs politiques en construisant un mouvement socialiste pour mettre fin au système capitaliste et à sa division du monde en États-nations, sources du nationalisme, du racisme et de la guerre.

(Article paru en anglais le 27 mars 2019)