Le gouvernement néo-zélandais interdit le manifeste du terroriste fasciste Brenton Tarrant

Par Tom Peters
28 mars 2019

Le manifeste de Brenton Tarrant, le fasciste australien qui a tué 50 personnes et en a blessé autant lors de fusillades dans deux mosquées à Christchurch, a été officiellement censuré en Nouvelle-Zélande.

Le 23 mars, le censeur en chef David Shanks a annoncé que le document de 74 pages intitulé «The Great Replacement» a été jugé «répréhensible» selon le Films, Video and Publications Classification Act (Loi sur la classification des films, vidéos et publications). Shanks a demandé à quiconque en Nouvelle-Zélande ayant téléchargé ou imprimé le manifeste, que Tarrant a mis en ligne juste avant l’attaque du 15 mars, de le détruire. La possession du manifeste est passible d’une peine d’emprisonnement maximale de 10 ans et toute personne qui le partage peut être condamnée à 14 ans de prison. Pour l’instant, le document peut encore être consulté et lu légalement dans d’autres pays, dont l’Australie, mais la décision de la Nouvelle-Zélande crée un dangereux précédent.

La suppression du document est une attaque majeure contre les droits démocratiques. L’interdiction est une décision hautement politique: elle s’inscrit dans le cadre des efforts déployés par le gouvernement et l’élite dirigeante pour supprimer le débat public sur les racines de l’attaque terroriste, et en particulier pour dissimuler le rôle de l’État et des partis politiques, en Nouvelle-Zélande et sur la scène internationale, dans la création des conditions du développement du fascisme.

Ce n’est pas Internet et les médias sociaux qui ont créé une audience pour l’idéologie fasciste et encouragé les actes de violence, mais la montée systématique de la xénophobie anti-immigrés par les gouvernements depuis des décennies, en particulier la diffamation des musulmans dans le cadre de la fausse guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis.

Cette interdiction vise à empêcher que l’on discute du fait qu’un grand nombre des opinions de Tarrant ne sont pas très différentes de celles des gouvernements et des parlements du monde entier. Le manifeste contient une rhétorique anti-immigrés et raciste remarquablement similaire à celle utilisée par le président américain Donald Trump, que Tarrant salue comme un «symbole du renouveau blanc». Tarrant décrit à maintes reprises les immigrants comme des «envahisseurs», le même mot utilisé pour inciter à la violence contre les réfugiés. La rhétorique anti-islamique de Tarrant ressemble également à la rhétorique politique des partis d’extrême droite d’Europe, ainsi qu’à celle de One Nation en Australie et du parti New Zealand First, qui fait partie du gouvernement travailliste de coalition à Wellington.

Comme Tarrant, le leader néo-zélandais Winston Peters a cherché à susciter l’anxiété au sujet du «remplacement» des Néo-Zélandais par des immigrants, en particulier musulmans et asiatiques.

Cette interdiction permettra à l’État néo-zélandais de supprimer d’autres publications politiques, en particulier les publications de gauche et marxistes, qui ont été fortement censurées pendant les Première et Deuxième guerres mondiales. Alors que la crise économique mondiale s’accélère et que la Nouvelle-Zélande s’aligne de plus en plus derrière les menaces américaines contre la Russie et la Chine, l’occasion du massacre de Christchurch a été saisie pour justifier la censure.

Après l’attentat terroriste, la première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern a dénoncé «l’extrémisme sous toutes ses formes», tandis que le premier ministre australien Scott Morrison a appelé à une répression de «l’extrémisme de droite et de gauche». On réclame la suppression des contenus «extrêmes» sur Facebook, qui a déjà censuré le World Socialist Web Site et de nombreux sites de gauche.

Loin d’arrêter la circulation du manifeste parmi le public auquel il est destiné, l’interdiction ne fera qu’accroître son attrait dans les cercles suprématistes blancs au niveau international. Shanks a admis à TVNZ que sa décision donnerait au document «cachet et attrait» parmi ces couches.

La légalité de l’interdiction n’est pas du tout claire. La Nouvelle-Zélande n’a pas de loi spécifique contre le «discours haineux» et des livres tels que Mein Kampf d’Hitler y sont permis. Le Bill of Rights Act (1990) (Loi sur la Déclaration des droits) stipule: «Toute personne a droit à la liberté d’expression, y compris la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre, sous quelque forme que ce soit, des informations et des opinions de toute nature.» Ces droits ne sont «soumis qu’à des limites raisonnables prescrites par la loi, dont la justification peut se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique.»

Selon la Classification Act (Loi sur la classification), une publication peut être considérée comme répréhensible et effectivement interdite «si elle traite de questions telles que le sexe, l’horreur, le crime, la cruauté ou la violence d’une manière telle que la disponibilité de la publication risque de nuire au bien public.» La décision est laissée à la discrétion du censeur en chef et de son personnel.

Justifiant son interdiction, Shanks a déclaré qu’en plus d’épouser l’idéologie haineuse, le manifeste de Tarrant était du «matériel promotionnel terroriste» exhortant à des actes de violence contre des groupes et des individus spécifiques. S’adressant à TVNZ, Shanks a rejeté les arguments selon lesquels le public devrait avoir le droit d’accéder au manifeste pour aider à comprendre la pire atrocité terroriste de la Nouvelle-Zélande. «C’est un très mauvais endroit où aller pour essayer de comprendre ce qui s’est passé», a-t-il dit.

Les journalistes et les chercheurs qui souhaitent étudier le document doivent s’adresser au Bureau des classifications pour obtenir une «dérogation» afin d’y accéder pour une durée limitée, déterminée par le censeur. Dans un communiqué de presse menaçant, Shanks a déclaré que «l’utilisation d’extraits dans les reportages des médias ne constitue peut-être pas en soi une violation de la[Loi], mais les considérations éthiques s’appliqueront certainement. Il faut faire très attention de ne pas faire de reportages sur cette publication, étant donné que l’auteur a clairement misé sur les médias pour diffuser son message...» Cette déclaration a pour but d’intimider quiconque souhaite rendre compte du contenu du manifeste et de les dénigrer en les qualifiant d’aider le terrorisme d’extrême droite.

Un porte-parole de la Coalition néo-zélandaise pour la liberté d’expression, l’avocat Stephen Franks, a dénoncé l’interdiction comme «une utilisation totalement abusive des pouvoirs de censure». Elle appelait à «permettre à chaque citoyen» de «débattre, d’écouter, de lire et de rejeter le mal par lui-même.» Quelques journalistes se sont également opposés à l’interdiction. Le Parti Vert, qui fait partie du gouvernement de coalition, est resté silencieux, tout comme les organisations de pseudo-gauche.

La plupart des commentateurs des médias ont fait l’éloge de la décision de Shanks. Un éditorial de la Christchurch Press rejette l’argument selon lequel l’interdiction «étouffe le débat sur l’homme armé, ses motivations et la manière dont les futurs mauvais acteurs peuvent être arrêtés.» Le journal déclare: «Le débat n’est pas pire parce que nous ne pouvons plus posséder ou distribuer le document. Son contenu est suffisamment bien compris par le public.»

C’est entièrement faux. En fait, les médias ont joué un rôle majeur dans la dissimulation de l’importance du manifeste. Le document, par exemple, indique clairement que Tarrant est un fasciste très conscient, favorable à certains politiciens d’extrême droite et ayant des liens internationaux avec de nombreux groupes nationalistes. Il n’est pas un «loup solitaire», comme l’affirment le gouvernement et la plupart des médias.

Le manifeste révèle également la sympathie de Tarrant pour l’armée et la police et affirme que des centaines de milliers de personnes dans les forces armées européennes font partie de groupes nationalistes. Ce passage, qui soulève des questions extrêmement sérieuses quant à savoir si Tarrant a reçu l’aide de membres de ces organismes d’État, n’a reçu aucune attention dans les médias néo-zélandais ou australiens. Des groupes fascistes ont pu s’épanouir dans les deux pays sans être gênés par la police et les services de renseignement, qui ont ignoré les avertissements répétés de violence néonazie dans les années qui ont précédé l’attaque de Tarrant.

Il y a eu un silence complet dans les médias sur les menaces de Tarrant contre les marxistes et les communistes, qui soulignent que le fascisme est un outil utilisé par la bourgeoisie pour écraser la classe ouvrière, surtout ses éléments les plus conscients et socialistes. La suppression du manifeste vise à masquer le fait que, bien que le fascisme ne soit pas encore un mouvement de masse, alors que les travailleurs et les jeunes entrent en lutte contre l’austérité et la guerre, la classe capitaliste se tournera de plus en plus vers les forces fascistes pour tenter de défendre son pouvoir.

(Article paru en anglais le 26 mars 2019)

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