Xi Jinping visite l’Europe sur fond de tensions euro-américaines

Par Alexandre Lantier
1 avril 2019

La tournée de six jours du président Xi Jinping à Rome, en Sicile, à Monaco et à Paris s’est achevée mardi dernier. Son voyage et la signature de multiples accords commerciaux et stratégiques entre la Chine et les puissances européennes ont mis en évidence les profonds conflits entre les Etats-Unis et leurs soi-disant alliés européens.

Auparavant, la presse avait révélé que l’Italie comptait rejoindre la Nouvelle route de la soie (BRI), le projet chinois d’infrastructures routières, énergétiques et industrielles en Eurasie.

Ceci a provoqué une violente réaction à Washington. Ayant lancé le «pivot vers l’Asie» pour isoler militairement la Chine en 2011, Washington a répudié le traité sur les Forces Nucléaires à portée Intermédiaire (INF) en 2018 pour pouvoir déployer plus de missiles nucléaires contre la Chine et la Russie. Le conseil de sécurité nationale américain a averti l’Italie qu’elle légitimisait ainsi «l’approche prédatrice de la Chine à l’investissement sans que cela ne bénéficie au peuple italien.»

L’Union européenne (UE) a écarté ces objections américaines. Les États membres de l’UE avaient tous rejoint la Banque asiatique pour les investissements dans les infrastructures, qui finance la BRI, et Rome a en effet signé un mémorandum approuvant la BRI elle-même.

Paris s’est plaint que Rome avait ainsi rompu l’unité de l’UE face à la Chine. Mais à l’arrivée de Xi, Macron a signé ses propres accords avec la Chine. Le plus conséquent, un accord de 30 milliards € pour Airbus, survient alors que la Chine préfère les A320 d’Airbus aux Boeing 737max qu’elle avait commandées avant que deux accidents ne ternissent l’image de l’avion américain. Macron a rencontré Xi avec la chanclelière allemande, Angela Merkel, qui a dit qu’elle ne voyait «rien à critiquer» dans l’accord entre l’Italie et la Chine approuvant la BRI.

Ces réunions se déroulaient sur fond de tensions explosives avec les États-Unis sur les dossiers russe et chinois. Merkel avait rejeté l’appel de Washington à boycotter la firme chinoise Huawei, et l’ambassadeur américain en Allemagne Richard Grenell avait menacé de suspendre la coopération en matière de renseignement avec Berlin. En même temps, Washington menace Berlin de sanctions s’il n’abandonne pas son projet de gazoduc Nordstream 2 reliant la Russie à l’Allemagne.

Malgré ces conflits remarquables avec la politique de Washington, celle des impérialistes européens n’est pas fondamentalement différente, ou moins prédatrice. Ils veulent dépenser des centaines de milliards d’euros sur les forces armées, obtenues grâce aux mesures d’austérité antiouvrière, pour les renforcer militairement contre Washington.

Le Financial Times à Londres a exposé l’optique militariste qui soustend les tentatives européennes de mener une politique indépendante dans un éditorial. «L’UE craint d’être coincée entre les USA et la Chine, alors que s’endurcit la ligne de Trump envers Beijing. Les dirigeants européens ne veulent pas être forcés à choisir entre les deux», a-t-il écrit, avant d’ajouter que les États de l’UE ou bien «acceptent les investissements chinois ou bien veulent exporter en Chine.»

En Europe, a poursuivi le FT, «Certains appellent à une capacité extérieure de défense autonome. Mais dans les années à venir, l’Europe ne pourra se battre seule.» Maniant l’euphémisme, le FT a proposé aux grandes puissances européennes de «penser plus stratégiquement» et de «prendre les devants.» En bon français, ceci signifie se dépêcher pour s’armer jusqu’aux dents.

Les chefs d’État européens eux-mêmes ne savent pas si ces armes serviraient à une guerre des USA contre la Chine, une guerre chinoise contre l’Amérique, ou à d’autres conflits. Mais deux années après que Trump ait évoqué une possible fin de l’alliance Atlantique et menacé les exportations allemandes de voitures, des alliances internationales de longue date qui soustendent le capitalisme mondial s’effondrent rapidement.

Les contradictions du capitalisme que les grands marxistes du 20e siècle ont identifié comme ayant produit les guerres mondiales et la révolution d’octobre en Russie – entre l’économie mondiale et le système d’États-nation, et entre la production socialisée et l’appropriation privée du profit – prennent à nouveau les devants.

La BRI, proposée en 2013, mettrait la Chine au centre d’un vaste réseau d’infrastructures routières, du rail, d’oléoducs et d’installations industrielles reliant la Chine et toute l’Eurasie à l’Europe, allant jusqu’en Afrique de l’Est et en Indonésie. Des centaines de milliards d’euros ont déjà été dépensées sur le Couloir économique Chine-Pakistan, les liens ferroviaires existants entre la Chine et l’Iran ou encore l’Allemagne via la Russie, ou les ports sur l’Océan indien. L’industrialisation de larges parties de l’Eurasie procède en grande partie des opérations des sociétés d’État chinoises.

Ceci provoque un conflit irréductible entre Washington et non seulement la Chine, mais l’UE. Sur le voyage de Xi en Europe, le Washington Post a cité l’analyste Jacob Shapiro, qui a écrit que les projets eurasiatiques comme la BRI préparent l’émergence «précisément du type de puissance que les Etats-Unis cherchent sans relâche à bloquer depuis plus de deux siècles. Le but stratégique de la Chine est trop vaste, peut-être. Mais c’est précisément ce but qui excède Washington. Il ne s’inquiète pas trop si la Chine construit un port en Italie ou un service ferroviaire en Pologne, mais il s’inquiète de l’émergence d’une puissance dominante en Eurasie.»

La stratégie de Washington, après que la dissolution stalinienne de l’URSS en 1991 ait ouvert l’Asie centrale aux interventions impérialistes, a été de dominer cette région pour contrôler toute l’Eurasie. L’impérialisme américain a lancé des guerres dans les Balkans, en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Malgré leurs différends commerciaux avec Washington, les puissances impérialistes de l’UE ont largement participé à ces guerres, qui ont coûté des millions de vie, détruit des pays entiers et discrédité les dirigeants impérialistes auprès des travailleurs du monde entier.

Après la débâcle de des guerres néocoloniales, Washington prépare à présent des guerres et des provocations même plus sanglantes visant à présent directement la Russie et la Chine.

Les tentatives des puissances impérialistes européennes de formuler une politique indépendante ne constituent pas une alternative à la politique de Washington. Leur réarmement, financé sur le dos des travailleurs, va de pair avec une marche forcée vers l’extrême-droite et l’autoritarisme. Des professeurs extrémistes de droite en Allemagne légitiment les crimes d’Hitler pour justifier la remilitarisation allemande, alors que Macron salue Pétain et autorise les militaires à ouvrir le feu sur des «gilets jaunes» mobilisés contre l’inégalité sociale et la guerre.

Les antagonismes qui déchirent l’ordre géopolitique mondial posent le grave danger d’une nouvelle guerre mondiale, menée cette fois avec des armes nucléaires. La classe ouvrière internationale est la seule force sociale capable de s’opposer à ces menées guerrières de l’impérialisme.

Dans l’actuelle résurgence de la lutte des classes, la tâche politique la plus urgente est de construire un mouvement antiguerre dans la classe ouvrière. La mobilisation de masse pour la chute de la dictature algérienne, celle des «gilets jaunes» et de grévistes à travers l’Europe contre le gel des salaires par l’UE, et les grèves d’enseignants américains et de travailleurs méxicains de l’automobile contre les sociétés et les syndicats soulignent la radicalisant des travailleurs. La question essentielle est de les orienter sur les grandes tâches posées par la situation objective.

La seule façon d’organiser rationnellement les forces productives mondiales crées par la société moderne et d’empêcher de nouvelles guerres horribles est l’expropriation des aristocraties financières par la classe ouvrière sur un programme de révolution socialiste mondiale.