Allemagne: Liens établis entre un réseau de droite au sein de l'armée et un policier assassiné par des terroristes d'extrême droite

Par Dietmar Gaisenkersting
2 avril 2019

D’une semaine à l’autre, l’étendue du réseau d’extrême droite au sein des services de renseignement allemands, de la Bundeswehr (forces armées), de la police et des autorités nationales devient de plus en plus claire.

Récemment, le journal berlinois TAZ a exposé le réseau terroriste de droite autour de l’ancien lieutenant de la Bundeswehr (l’armée allemande), Franco A., et de l’association «Uniter» des anciens soldats d’élite. Les auteurs ont également trouvé des liens avec Michèle Kiesewetter, un policier assassiné le 25 avril 2007, qui aurait été la dixième victime du réseau néonazi NSU.

En novembre 2018, le magazine Focus et le journal TAZ ont d’abord parlé d’un réseau terroriste dans les forces armées. Il se composait de soldats, d’officiers de police et d’agents de renseignements qui projettent d’assassiner des opposants politiques et d’organiser un coup d’État fasciste le «Jour J». À cette fin, le réseau a mis en place une infrastructure de «maisons sûres», de groupes de discussion secrets, d’entrepôts et de dépôts d’armes en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Poussé par la «haine de la gauche», le réseau a élaboré des plans secrets pour «arrêter les politiciens de gauche et les tuer dans des endroits désignés».

Le personnel et l’organisation sur lesquels le réseau s’est fondé étaient dans l’association «Uniter» des anciens soldats et le Commandement des forces spéciales (KSK), l’unité d’élite de la Bundeswehr. Elle entretenait des relations symbiotiques avec d’autres parties de l’appareil d’État allemand. Il s’agissait des éléments du Service militaire de contre-espionnage (MAD), des membres des services secrets, ainsi que des réservistes, des officiers de police, des juges et autres fonctionnaires.

La KSK a vu le jour au milieu des années 1990, alors que l’Allemagne se préparait à nouveau pour des missions de guerre internationales. Les 1100 membres de cette unité d'élite ne font pas de prisonniers. En Afghanistan, la KSK a pris part au massacre de Kunduz.

La KSK est évidemment inondée d’extrémistes de droite. Le lieutenant-colonel Daniel K. a joué un rôle déterminant selon la radio Deutsche Welle dans la fondation et la création de la KSK. Depuis, l’armée l’a suspendu. Lors de conversations téléphoniques, il aurait déclaré que l’État ne contrôlait plus la situation en raison de l’afflux de réfugiés, de sorte que «l’armée doit maintenant prendre les choses en main».

Le soldat de la KSK André S., surnommé Hannibal, a fondé l’association Uniter en 2012. Selon TAZ, le fondateur d’Uniter a également été pendant longtemps une source et un correspondant du service de renseignement militaire allemand MAD.

Le soldat d’extrême droite Franco A., membre de la Bundeswehr, aurait participé au moins deux fois aux réunions organisées par Hannibal dans le Bade-Wurtemberg. Franco A. a fait la une des journaux en 2017 parce qu’il s’était enregistré comme réfugié syrien alors qu’il travaillait comme officier de la Bundeswehr. Avec deux autres complices - Maximilian T. et Mathias F. - il avait apparemment préparé des attaques contre des politiciens et des personnalités de haut rang. Attaques pour lesquelles il mettrait en cause des réfugiés comme les auteurs par la suite.

Uniter entraînait des extrémistes de droite dans sa propre unité de combat appelée «Corps de défense». En l’été de 2018, Uniter avait organisé une session de formation à Mosbach dans le Bade-Wurtemberg, où Hannibal a formé des hommes au maniement des armes «en situation de combat». Selon les témoins, la session de formation était équivalente à une formation paramilitaire.

Uniter offre également ses services à l’étranger. En février 2019, par exemple, il a offert de fournir une formation militaire aux policiers et aux soldats fidèles au président de droite Rodrigo Duterte aux Philippines.

Uniter entretient des liens étroits avec des éléments en Autriche. Comme le rapporte le Der Standard de Vienne le 15 mars dernier, le club faisait partie, jusqu’à il y a quelques semaines, d’un pseudo-ordre chevaleresque appelé l’Union Lazare (Corps Saint Lazarus International). L’ordre a son siège dans un vieux château près de Vienne.

Le vice-président de l’Union Lazare, selon le registre de l’association, est André S., fondateur de Uniter. L’Union Lazare a un statut consultatif spécial auprès des Nations Unies et est active sur le plan international dans le cadre des mandats de l’ONU, selon un communiqué de presse de la branche suisse de Uniter.

André S. est également apparu il y a deux semaines au salon de l’armement Enforcetek à Nuremberg, rapporte Der Standard. Il était sur le stand d’une société autrichienne: High Profile Protection GmbH, installée en Carinthie. Sous le nom de Tacticalbros, celui-ci est lié à son tour sur Facebook encore et encore à Uniter. Tacticalbros offre des armes ainsi que de l’entraînement, comme «pour les tireurs d’élite et les observateurs [binôme du tireur embusqué]». Selon la description, les «formateurs» sont des vétérans des forces spéciales et de l’OTAN.

Entre-temps, TAZ a découvert un lien direct entre «Uniter» et les services secrets du Bade-Wurtemberg (LfV), ainsi qu’un lien indirect avec le NSU. Lorsqu’André S. fonda Uniter à Stuttgart en mai 2016, un homme du nom de Ringo M. était également impliqué. Ringo M. était alors officier de police et, selon TAZ, employé des services secrets du Bade-Wurtemberg depuis 2015.

Dix ans plus tôt, en 2005, Ringo M. était devenu membre de l’unité de collecte de preuves et d’arrestation BFE 523 de la police antiémeute de Böblingen, alors nouvellement créée. De nombreux extrémistes de droite étaient évidemment impliqués dans cette unité spéciale de 50 membres, qui a été dissoute en 2014. «Il y avait des collègues», a indiqué un policier cité par le TAZ, «qui écoutaient la musique des groupes de droite — ils étaient principalement nos collègues de l’Est».

Deux membres du BFE 523 étaient également membres de la branche allemande du Ku Klux Klan, cofondée par Thomas Richter, un informateur confidentiel des services secrets (CI). Sous le nom de «Corelli», Richter avait passé des années autour des terroristes du NSU avant de mourir dans des circonstances mystérieuses en 2014.

Le chef du BFE 523 était alors le commissaire en chef de la police Thomas B., un tireur d’élite entraîné. Aujourd’hui, en collaboration avec un cabinet d’anciens policiers d’unités spéciales, il conseille des entreprises qui souhaitent envoyer des employés dans des pays instables, comme la Libye. Il y a des années, sous Mouammar Kadhafi, les deux hommes avaient entraîné des soldats au combat rapproché en Libye.

Michèle Kiesewetter était à l’époque également membre du BFE 523. Le NSU aurait abattu le jeune policier à Heilbronn en avril 2007. Toutefois, les motifs et les faits exacts de l’assassinat restent à ce jour incertains.

On sait que les meurtres du NSU ont eu lieu sous les yeux des services secrets. Plusieurs douzaines d’agents de renseignements étaient actifs dans la périphérie immédiate du NSU. On ne peut exclure qu’un membre du NSU ait travaillé pour l’une des agences de renseignements. Bien que TAZ écrive qu’il n’a trouvé «aucun lien entre le réseau parallèle de Hannibal et les responsables du NSU» jusqu’à présent. La commission d’enquête de l’Assemblée législative du Land de Thuringe sur la NSU a convoqué Ringo M. à une audience en avril.

Les connexions du réseau de l’extrême droite s’étendent jusqu’au Bundestag (le parlement fédéral). Martin Hess, député de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite, qui siège à la commission des affaires intérieures, était auparavant instructeur au BFE 523. Et le député de l’AfD Jan Nolte, qui siège à la Commission de défense, emploie Maximilian T., le complice de Franco A., comme porte-parole personnel.

Selon une étude de l’hebdomadaire Die Zeit, le groupe parlementaire de l’AfD emploie au moins 27 militants et sympathisants d’organisations de droite. Die Zeit parle d’un «réseau nazi au sein du Bundestag allemand».

Les services de renseignement couvrent l’extrême droite en faisant semblant d’ignorer ces faits ou en dissimuler des informations. Par exemple, les membres de la Commission parlementaire de la défense qui ont demandé aux services de renseignement des informations sur Uniter à la fin janvier n’ont rien reçu. Le représentant des services secrets extérieurs (BND) a affirmé que l’organisation n’avait pas connaissance d’une association qui offre une formation paramilitaire internationale. Prétendument, ni le MAD ni les services secrets nationaux ne savaient ce qu’était le «Corps de défense» de Uniter.

Cependant, les recherches du TAZ ont révélé que les services secrets du Bade-Wurtemberg ont au moins un informateur au sein de Uniter. l’État a également inculpé le contact de Franco A. au sein de MAD parce qu’il aurait prévenu ce premier en 2017 d’un raid imminent sur la base de la KSK à Calw dans le sud-ouest de l’Allemagne.

Les liens entre l’appareil d’État et les groupes terroristes d’extrême droite sont bien répertoriés dans l’histoire allemande. Dans les années 1920 et 1930, dans la République de Weimar, de nombreux groupes ont assassiné des centaines de personnes, principalement des opposants politiques de gauche. La plus connue était l’organisation Consul, aussi appelée «Reichswehr noire».

Après la Seconde Guerre mondiale, les services de renseignement américains ont alors mis sur pied des «troupes de sécurité» avec l’aide de vieux nazis. Les mêmes hommes devaient également assassiner des politiciens de gauche et des sociaux-démocrates en cas d’attaque soviétique. Au début des années 1950, ces troupes furent affectées au BND sous la direction de son patron, Reinhard Gehlen, responsable de l’espionnage à l’Est sous les nazis. La troupe secrète aurait été dissoute à l’automne 1991.

Aujourd’hui, ces anciennes structures sont en train de renaître, car d’une part l’Allemagne cherche à agir comme une grande puissance militaire dans le monde entier. D’autre part, la classe dirigeante réagit à l’opposition populaire croissante envers le militarisme, la guerre et les inégalités sociales par l’édification d’un État policier tout en encourageant les extrémistes et les fascistes de droite.

(Article paru d’abord en anglais le 1er avril 2019)