Le rôle réactionnaire de la politique opportuniste nationale en Amérique latine

Le WSWS rejette l'invitation à la conférence des tendances politiques en faillite à Buenos Aires

Par Bill Van Auken
16 avril 2019

Ce qui suit est une réponse à une invitation envoyée au World Socialist Web Siteau nom du groupe Razón y Revolución en Argentine pour assister à une conférence qu'ils ont organisée avec le groupe brésilien Transiçao Socialista à Buenos Aires du 12 au 14 avril.

Nous avons reçu votre demande au nom du groupe Razón y Revolución en Argentine pour savoir si le Parti de l’égalité socialiste et le Comité international de la Quatrième Internationale sont intéressés à participer à son Congrès international de la gauche socialiste et révolutionnaire ce mois-ci à Buenos Aires. Non seulement nous ne sommes pas intéressés, mais nous sommes totalement hostiles à cette conférence et nous mettrons activement en garde les travailleurs, les étudiants et les jeunes contre le genre de politique opportuniste nationale sordide décrite dans la déclaration qui a convoqué ce rassemblement d'anti-trotskystes et de tendances politiques en faillite.

Pourquoi quelqu'un qui cherche réellement à construire une direction socialiste internationale révolutionnaire voudrait-il côtoyer ceux qui attaquent activement l'héritage historique de Léon Trotsky et de la Quatrième Internationale, tout en vantant le rôle «révolutionnaire» de Staline, comme dans le cas de Razón y Revolución?

Ou encore, qui voudrait discuter d’un programme révolutionnaire lors d'une conférence coparrainée par des membres d'une organisation qui est un collaborateur à part entière de l'impérialisme américain dans son opération de changement de régime au Venezuela, comme c'est le cas avec Transiçao Socialista, co-parrain de cet événement ?

La déclaration sur laquelle se fonde ce «congrès international» est frappante par le fait qu'elle se concentre exclusivement sur la conjoncture politique en Amérique latine, expression de la vision nationaliste petite-bourgeoise qui caractérise ses commanditaires. La croissance de la lutte de classe aux États-Unis, en Europe et en Asie est ignorée, de même que les caractéristiques fondamentales de la crise mondiale du capitalisme et les immenses menaces posées à la classe ouvrière par la croissance des conflits interimpérialistes et la préparation à la guerre mondiale, et la promotion par certaines sections de la classe dominante et de l'État de forces fascistes à l'échelle mondiale.

Quant à l'Amérique latine, la déclaration est une présentation unilatérale de ce que l'on qualifie d'«opportunité inégalée» de profiter du naufrage de la «Marée rose» sous l'impact de la crise capitaliste mondiale.

Le passage le plus important de la déclaration se lit comme suit: «Nous invitons toutes les organisations et militants socialistes qui font face sérieusement et systématiquement au chavisme, au PT, au kirchnerisme, au massisme en Bolivie et à toute expression de réformisme et de nationalisme, à un congrès international pour fonder une nouvelle gauche, sans condition et sans contrainte de “Saintes Écritures” et pour coordonner une action commune à Buenos Aires, du 12 au 14 avril prochains.»

Cette assurance «sans condition» et le rejet des «contraintes de “Saintes Écritures”» constituent une répudiation explicite de tout principe marxiste qui entraverait les pratiques opportunistes nationales de toute organisation participant à ce rassemblement, ou toute alliance future avec toute tendance anti-trotskyste de la «gauche» latino-américaine, des staliniens aux maoïstes et péronistes de gauche, ainsi que les variantes pseudo-gauchistes du morénisme ou de l'altamirisme.

En ce qui concerne la question de confronter «sérieusement» et «systématiquement» le chavismo, le partenaire de Razón y Revolución dans la convocation de la conférence de Buenos Aires, le groupe brésilien Transição Socialista, offre un parfait exemple des profondeurs hideuses jusqu’où la politique opportuniste nationale peut plonger.

Sous la présidence d'Hugo Chávez en 2009, l'organisation qui a précédé Transição Socialista, le Movimento Negação da Negação (MNN), a dénoncé la soi-disant «révolution bolivarienne» comme «une farce, un véritable État bonapartiste et autoritaire qui fait de grands pas vers un régime fasciste».

A peine quatre ans plus tard, après la mort de Chávez et la courte victoire de son successeur Nicolas Maduro aux élections de 2013 au Venezuela, le MNN a effectué une volte-face radicale. Il a rejeté la chute brutale du vote chaviste, résultat de la colère croissante de la classe ouvrière face à la baisse du niveau de vie, à l'inégalité sociale croissante et à l'enrichissement corrompu de la soi-disant boliburguesia des spéculateurs financiers, des entrepreneurs gouvernementaux et des hauts responsables militaires et officiels de l'État, la décrivant plutôt comme le résultat «d'un jeu sale et systématique joué par l'impérialisme pour déstabiliser le gouvernement et influencer le résultat du scrutin».

Il a salué l'interdiction de Maduro de manifester à Caracas au motif que «d'éventuels nouveaux conflits auraient ouvert une spirale d'instabilité aux résultats incalculables». En d'autres termes, elle a placé toute sa confiance dans les forces répressives de l'État bourgeois dirigé par Maduro, et non dans la force indépendante de la classe ouvrière.

Plus étonnant encore, pour un parti qui prétend se battre pour le socialisme au Brésil, il a justifié «une politique d'unité tactique avec le gouvernement Maduro» au motif que «Maduro lui-même vient de la classe ouvrière et du mouvement syndical» et «pour la première fois dans l'histoire du chavismo, un travailleur prend le contrôle des forces armées, franchissant une nouvelle étape». Ceci, après les huit années de règne au nom de la classe dirigeante capitaliste brésilienne et les innombrables attaques contre la classe ouvrière brésilienne par le «président ouvrier» Luiz Inácio Lula da Silva !

Aujourd'hui, la Transição Socialista a effectué un autre virage à 180 degrés. En réponse à la crise en cours au Venezuela, il déclare: «La question centrale est de dire, clairement, avec le mouvement de masse, “C’est fini Maduro”. Renversez Maduro et mettez les contradictions à nu. Il faut cependant faire une alliance temporaire avec le secteur bourgeois opposé à Maduro, pour tout d'abord le renverser. Frapper ensemble et marcher séparément. Participer aux mêmes marches et débattre avec les travailleurs au sein du mouvement réel. Mais cela doit se faire de telle sorte qu'il y ait chevauchement, à moyen terme, avec l'hégémonie du secteur bourgeois qui s'oppose à Maduro.»

Cette utilisation du slogan avancé par Trotsky, dans la lutte pour la tactique du front uni des partis ouvriers contre le fascisme en Allemagne, pour justifier une «alliance temporaire» avec l'opposition bourgeoise vénézuélienne dirigée par Juan Guaidó du parti fasciste Voluntad Popular et ses partisans de la CIA, n'est rien de moins qu'obscène. Avec le temps, la Transição Socialista pourrait se retrouver à tenter de «frapper ensemble et de marcher séparément» avec les Marines américains.

Cette approche de «contestation» de la direction du «mouvement réel» de la petite bourgeoisie de droite n'est pas nouvelle pour la Transição Socialista, qui a adopté la même attitude face aux manifestations de masse menées par la droite brésilienne exigeant la destitution de Dilma Rousseff, présidente du Parti des travailleurs et une «intervention militaire» contre son gouvernement.

Il n'y a rien de «gauche» ou de «révolutionnaire» dans de telles politiques. C'est le bilan de scélérats politiques.

La seule chose «cohérente» dans les politiques de la tendance qui porte aujourd'hui le nom de Transição Socialista est sa capitulation devant l'une ou l'autre fraction de la bourgeoisie nationale au cours des décennies – du Parti ouvrier, au chavismo, aux marionnettes financées par la CIA au Venezuela.

Nous connaissons bien les conceptions politiques qui sous-tendent votre appel à l'unité «sans condition» et basées sur la répudiation de toute contrainte imposée par les «Saintes Écritures».

Bien que peu d'entre eux aient exprimé aussi grossièrement ce principe d'organisation, il a été un thème commun à d'innombrables tentatives antérieures – toutes des échecs, comme les vôtres vont l’être – de forger une fusion d'organisations politiquement hétérogènes, sans aucun accord sur les questions essentielles de programme et de stratégie. La seule condition préalable absolue est qu'aucune organisation ne soit appelée à rendre compte de son bilan politique et que chacune d'entre elles soit libre de mener la politique nationale qu'elle juge être dans son intérêt fondamental immédiat. Cette approche sans principes est diamétralement opposée à celle du Comité international de la Quatrième Internationale.

Vos efforts ne sont pas uniques. Le Partido de los Trabajadores por el Socialismo (PTS) en Argentine appelle à un parti unifié de gauche, tandis que le Partido Obrero (PO) de Jorge Altamira a appelé à la «refondation» de la Quatrième Internationaleen alliance avec des staliniens russes. Toutes ces manœuvres politiques sont basées sur une plate-forme similaire de rejet de tout examen ou discussion du rôle joué par les tendances révisionnistes anti-trotskystes dans les trahisons de la classe ouvrière. Une amnistie politique générale est garantie à tous.

Toute tentative de bricoler une tendance internationale basée sur la suppression des leçons historiques de la lutte menée par la Quatrième Internationale ne peut que contribuer à la trahison de la classe ouvrière.

Vous parlez de confronter «sérieusement et systématiquement» le Parti ouvrier (PT), le chavismo et d'autres tendances bourgeoises, mais vous restez silencieux sur les forces politiques qui les ont encouragées, et qui les ont combattues ?

Les mêmes tendances pablistes et morénistes qui ont promu le castrisme comme une nouvelle voie vers le socialisme – aidées par les renégats lambertistes de la Quatrième Internationale – ont joué un rôle crucial dans la création du PT et sa promotion comme une voie unique au Brésil pour le socialisme. Ils ont contribué à en faire un parti bourgeois totalement corrompu qui, pendant une douzaine d'années, a été l'instrument privilégié de la bourgeoisie brésilienne.

L'amère expérience des politiques du nationalisme bourgeois, et de ses partisans pablistes et autres pseudo-gauchistes, souligne la nécessité de forger un nouveau mouvement marxiste révolutionnaire, basé sur la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière et l'unification des travailleurs en Amérique latine avec les travailleurs aux États-Unis et dans le monde dans une lutte commune pour mettre un terme au capitalisme.

Cette tâche historique est impossible sans tirer les leçons des erreurs et des trahisons du passé, afin qu'elles ne se répètent pas. Cela signifie avant tout l'étude et l'assimilation de la longue histoire de la lutte menée par le trotskysme contre le révisionnisme et, sur cette base de principe, la construction de sections du Comité international de la Quatrième Internationale dans chaque pays.

Votre «Congrès pour une nouvelle gauche internationale» est appelé sur la base d'une perspective explicitement hostile à cette tâche historiquement impérative de construire une direction socialiste et internationaliste véritablement révolutionnaire dans la classe ouvrière. Nous n'avons pas l'intention de donner le prestige du Comité international de la Quatrième Internationale et du World Socialist Web Site à ses méprisables travaux.

Bill Van Auken pour le World Socialist Web Site

(Article paru en anglais le 13 avril 2019)