Le rapport Mueller relance la guerre politique à Washington

Par Patrick Martin
20 avril 2019

Jeudi matin, la publication du rapport du conseiller spécial du ministère de la Justice, Robert Mueller, est devenue l’occasion d’une reprise complète de la guerre politique à Washington entre deux fractions, toutes les deux à droite. À savoir: l’Administration Trump, avec son soutien fasciste, et le Parti démocrate, aligné sur les sections dominantes de l’appareil militaire américain du renseignement.

Quelques minutes à peine après la publication légèrement expurgée de ce document, les démocrates du Congrès ont revendiqué qu'il confirmait leurs accusations de collaboration entre Trump et la Russie. Tandis que la Maison-Blanche et Fox News saluaient une justification totale du président. Les deux parties ont trouvé des munitions pour leurs revendications dans le rapport de 448 pages.

L’enquête de Mueller, qui a duré près de deux ans, s’est concentrée sur la prétendue ingérence de la Russie dans les élections présidentielles de 2016 et la collusion possible de la campagne de Trump avec la Russie. L’enquête retrace aussi les efforts subséquents de Trump de le bloquer et le stopper. Le rapport Mueller est divisé en deux livres, l’un sur les accusations d’intervention russe, l’autre sur les accusations d’obstruction à la justice.

Robert Mueller [Credit: C-Span]

Le rapport Mueller accepte comme argent comptant l’affirmation des services de renseignements américains selon laquelle des pirates russes ont volé des documents du Parti démocrate. Ensuite les pirates les ont livrés à WikiLeaks, qui les a publiés en juillet et octobre 2016. Ces documents ont démontré que le Comité national démocrate cherchait à truquer la campagne primaire de Clinton contre son principal rival, Bernie Sanders. Ils ont révélé également le texte des discours que Clinton a prononcés à huis clos devant le public de Wall Street, assurant les banquiers qu’une Administration Clinton servirait leurs intérêts.

Loin de représenter une intervention illicite de Moscou, les révélations de WikiLeaks ont été une rare injection de vérité dans une campagne électorale dominée par les mensonges sans fin des deux camps. Chaque camp prétendait représenter les intérêts des travailleurs américains alors les deux partis, les Démocrates autant que les Républicains, représentent en réalité la bourgeoisie américaine et son aristocratie financière.

Les révélations sur Clinton ont eu un effet considérable, mais elles n’ont guère influencé le résultat de l’élection, au cours de laquelle Clinton a manifestement refusé de faire appel à la classe ouvrière. Elle comptait plutôt sur le soutien de l'élite de la sécurité nationale.

Quant à la campagne sur les médias sociaux, l'autre composante supposée de l'ingérence électorale russe, son effet a été négligeable. Selon un calcul, les entités russes ont dépensé 75.000 dollars en publicités, courriels et textes sur Facebook, une goutte d'eau dans l'océan pour une campagne électorale dans laquelle les démocrates, les républicains et les milliardaires soutenant l'un ou l'autre camp ont dépensé près de 5 milliards de dollars.

La déclaration catégorique que les agences de renseignement russes sont à l’origine des courriels divulgués par WikiLeaks n’est pas étayé par des preuves disponibles publiquement. Cette affirmation ouvre la voie à une escalade des efforts bipartites pour criminaliser WikiLeaks. Ainsi, l’État américain travaille pour emprisonner son éditeur Julian Assange, et sévir de façon drastique contre la liberté d’expression sur l’Internet.

Après avoir examiné en détail les contacts fortuits entre les aides de la campagne Trump et les Russes, tant des fonctionnaires que des citoyens, le rapport Mueller conclut qu'aucun aide de Trump n'a travaillé pour le compte du gouvernement russe et qu'il n'y a pas eu de conspiration entre la campagne Trump et la Russie pour collaborer contre Clinton (Mueller a rejeté le mot «collusion» comme n'ayant aucun sens juridique).

Cette conclusion réfute l’essentiel de la campagne anti-Russie menée par les démocrates et leurs alliés médiatiques au cours des deux dernières années. Même trois ans si l’on inclut les revendications de soutien russe à Trump par la propre campagne de Clinton. Dans la version la plus fiévreuse, l'on prétends que Trump est un agent de Vladimir Poutine à la Maison-Blanche.

Commentant ce rapport, le journaliste Glenn Greenwald a déclaré: «Le résultat de tout cela est qu’aucun Américain, qu’il ait participé à la campagne Trump ou non, n’a été accusé ou inculpé sur la question fondamentale. À savoir: s’il y a eu conspiration ou coordination avec la Russie au cours des élections. On n’a accusé aucun Américain de conspiration, ni même d’être sous le contrôle du gouvernement russe, ou de travailler pour lui...»

«Ces faits sont fatals pour les théoriciens du complot qui ont dominé le discours américain pendant près de trois ans. Ils mettaient en avant une fixation dangereuse et visant à faire diversion sur des allégations fictives dignes d'un roman d’espionnage à suspense, des allégations sans bornes de chantage sexuel et financier, des méchants étrangers bien connus qui infiltrent de manière néfaste le gouvernement américain; suivit par une élection frauduleuse qui fait entrer en fonctions un Président illégitime.»

Depuis que Trump est entré à la Maison-Blanche, les Démocrates ont choisi de concentrer leur opposition à Trump sur les accusations d’une connexion russe, au lieu de ses attaques contre les immigrés, ses appels ouverts aux fascistes ou bien ses réductions d’impôts pour les riches.

Plutôt que de mobiliser l’opposition populaire contre ce gouvernement d’extrême droite, les démocrates ont eu recours aux méthodes d’un coup de palais. Ils se sont alignés sur la fraction de l’appareil de sécurité nationale qui cherchait à poursuivre la politique anti-russe agressive en Syrie, en Ukraine, en Europe orientale et en Asie centrale. Le gouvernement du deuxième terme d’Obama était le premier à avoir adopté cette politique.

Le deuxième volume du rapport Mueller détaille une série de 10 épisodes, dont chacun pourrait constituer un exemple d’obstruction à la justice. Il commence par des efforts de Trump pour obtenir la clémence pour son ancien conseiller en matière de sécurité nationale Michael Flynn. On enchaîne avec Trump qui renvoie le directeur du FBI, James Comey. Cela était suivi de près par la tentative de Trump, de licencier Mueller lui-même. Enfin, Trump a proposé des amnisties aux témoins qui sont ses anciens collaborateurs tels que Paul Manafort, l’ancien président de sa campagne, voire Michael Cohen, l’ancien avocat et «arrangeur» pour l’Organisation Trump.

Mueller rejette l'argument autoritaire du conseiller juridique de Trump selon lequel le président ne peut être accusé d'obstruction à la justice parce que, en tant que chef du pouvoir exécutif, il est responsable de toutes ses activités, y compris les décisions d'enquête et de poursuite. Il s'agit d'une version remise au goût du jour de la doctrine de Richard Nixon selon laquelle «si le président le fait, c'est que c'est légal», qui a finalement été battue en brèche lors du scandale de Watergate.

Sur chacun des 10 épisodes, Mueller donne de longs détails, puis fait une analyse en trois parties: y avait-il un acte manifeste d’obstruction; cela était-il lié à une enquête en cours; et le président avait-il l’intention de faire obstruction? Dans presque tous les cas, il répond par l’affirmative aux trois questions.

La conclusion de cette section, cependant, est que Trump n’est ni disculpé ni inculpé. C’était une conclusion que le procureur général William Barr a énoncée le mois dernier dans une lettre de quatre pages au Congrès annonçant la fin de l’enquête.

D’après le rapport Mueller, cependant, l’absence d’inculpation n’est pas le résultat d’un manque de preuves, comme l’avait suggéré Barr. Dans une section clé, au début du deuxième volume, Mueller explique que son enquête intervenait dans le cadre d'une décision du Bureau du Conseiller juridique, une autre partie du ministère de la Justice, selon laquelle un président en exercice ne peut être traduit devant une juridiction pénale.

Le seul recours constitutionnel en cas de conduite criminelle à la Maison-Blanche est l’action du Congrès. Il écrit: «La conclusion est que le Congrès peut appliquer les lois sur l’obstruction envers l’exercice corrompu des pouvoirs du président. Cela est conforme à notre système constitutionnel de contre-pouvoirs et au principe que personne n’est au-dessus de la loi».

En d’autres termes, le seul recours possible est la destitution.

Cette partie du rapport brosse le portrait d’une Maison-Blanche assiégée par la campagne menée par des sections de l’appareil de renseignement militaire et appuyée par le Parti démocrate et les médias. Cette campagne a utilisé des allégations truquées sur l’interférence de la Russie pour inciter Trump à s’ingérer dans l’enquête sur ses liens avec la Russie, tandis que des collaborateurs et conseillers clés de la Maison-Blanche essayaient de le retenir.

Mueller écrit: «Les efforts du Président pour influencer l’enquête ont été pour la plupart infructueux. Mais c’était en grande partie parce que les personnes qui entouraient le Président ont refusé d’exécuter les ordres ou d’accéder à ses demandes.»

La réponse des Démocrates au rapport Mueller a été de redoubler les allégations d’ingérence russe, tout en soulignant les accusations d’obstruction à la justice. Le représentant Jerrold Nadler, président de la Commission judiciaire de la Chambre des représentants, s’occupera de toute la procédure de destitution. Nadler a déclaré qu’il y aurait des audiences sur le rapport immédiatement. Les audiences vont commencer par la convocation de Mueller pour témoigner du conflit évident entre son évaluation de l’affaire contre Trump et celle présentée par Barr dans sa lettre au Congrès. Contrairement à Mueller, Barr souligne qu’on a blanchi Trump sur tous les plans.

La plupart des principaux démocrates du Congrès se couvraient toutefois envers la destitution, citant la probabilité que le Sénat sous contrôle Républicain refuse de condamner Trump et de le démettre de ses fonctions. Le chef de la majorité Steny Hoyer, la Présidente Nancy Pelosi et Adam Schiff, le président de la Commission du renseignement de la Chambre des représentants et principal défenseur de la campagne anti-russe, sont des chefs démocrates. Ils ont tous mis en garde contre toute précipitation à la procédure de la destitution sans un soutien républicain important.

(Article paru d’abord en anglais le 19 avril 2019)

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Les médias et le rapport Mueller [29 mars 2019]