Espagne: Le manifeste de Podemos défend la constitution et appelle à une coalition avec le Parti socialiste

Par Alejandro López et Paul Mitchell
23 avril 2019

Le parti Podemos se plaignait autrefois du «régime de 1978», une référence au système bipartite qui a suivi la dictature du général Francisco Franco, qui avait duré 40 ans. Le parti est aujourd'hui le défenseur le plus avide de la Constitution bourgeoise espagnole sur laquelle ce régime fut établi.

Le manifeste électoral du parti de pseudo-gauche du 28 avril est divisé en 10 chapitres reflétant les articles de la Constitution. Son objectif est d'obtenir des postes ministériels pour Podemos dans un gouvernement de coalition dirigé par le Parti socialiste (PSOE). Podemos affirme qu'en faisant partie d'un gouvernement du PSOE, plutôt que de le soutenir de l'extérieur comme il l'a fait au cours des dix derniers mois, il sera capable d'exercer une pression plus directe et de pousser le PSOE vers la gauche.

Le chef de file du Podemos, Pablo Iglesias, a déclaré: «La Constitution doit être présente dans cette campagne; j'espère que ceux qui se proclament constitutionnalistes sont prêts à le faire.»
«Nous défendons l'application stricte des articles de la Constitution qui protègent les personnes, mais qui ne sont pas appliqués», a-t-il ajouté, une référence aux articles relatifs à la création du plein emploi et de systèmes «décents» de logement, de santé et de sécurité sociale.

Ces concessions furent incluses dans la Constitution de 1978 pour légitimer le compromis pourri entre le PSOE et le Parti communiste (PCE) avec les Franquistes, l’Église et l'armée espagnole pour «pardonner et oublier» les crimes du fascisme. Ils faisaient partie intégrante de la politique du PSOE et du PCE d'assurer la prétendue «transition pacifique» vers la démocratie bourgeoise après la mort de Franco affin de bloquer une règlement de comptes révolutionnaire de la classe ouvrière avec la bourgeoisie espagnole.

La clause de l'article 128 de la Constitution stipulant que «les ressources ou services essentiels peuvent être réservés au secteur public par la loi, en particulier dans le cas des monopoles» a été explicitement promue par les staliniens pendant la transition. Le leader du PCE, Santiago Carrillo, a affirmé qu'il «rendrait possibles les transformations socialistes» par une réforme parlementaire et sans révolution.
Le rôle crucial du PCE pour empêcher les luttes ouvrières des années 1970 de se transformer en un renversement révolutionnaire du régime a été bien compris par le Financial Times, la voix reconnue du capital financier britannique. En décembre 1978, le PCE, «qui contrôle la confédération syndicale majoritaire CC.OO et [est] le parti politique le mieux organisé d'Espagne», avait été crucial pendant la Transition. «La modération active des communistes a été décisive pour éviter que l'Espagne ne tombe dans un abîme de conflit civil», a conclu le FT.

Les «transformations» socialistes n'ont jamais été à l'ordre du jour. L'Espagne a connu des décennies de chômage élevé - au cours des 40 dernières années, le taux de chômage n'est passé qu'une seule fois en dessous de 10 pour cent, a culminé à 27 pour cent en 2015 et se maintient à 15 pour cent (32 pour cent chez les jeunes). Depuis le krach économique mondial de 2008, des années d'austérité ont été marquées par une baisse continue des salaires réels, une explosion des contrats de travail temporaire et un massacre des services publics.

Aujourd'hui, l'Espagne traverse une profonde crise économique et politique, reflétant l'effondrement de l'ordre qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Le système bipartite qui a dominé la politique espagnole depuis la mort de Franco s'effondre en conséquence.

Au cours des quatre dernières années, il y a eu trois élections générales et au cours des derniers 10 mois deux premiers ministres, sous des gouvernements provisoires instables, et deux budgets que le Parlement n'a pas adoptés. Comme ailleurs en Europe, des formes d'État policier autoritaire sont en cours d'élaboration. L'idéologie franquiste se manifeste à nouveau ouvertement sous l'apparence du parti Vox, qui réclame des révisions majeures de la Constitution pour réduire l'autonomie régionale, interdire les partis sécessionnistes et marxistes et restreindre le droit de grève.

La trajectoire du PSOE est un virage de plus en plus à droite. En 2010, l'article 116 de la Constitution, qui traite d''états d'urgence, fut utilisé par le gouvernement du PSOE de Zapatero pour soumettre les contrôleurs aériens à une discipline militaire. L'année suivante, le PSOE, avec le soutien du Parti populaire (PP) de droite, en a modifié l'article 135 pour «assurer la stabilité budgétaire», faisant du remboursement de la dette publique une priorité sur les dépenses sociales. Cela a fourni le cadre juridique de l'austérité soutenue par l'UE. En 2017, l'article 155 a été utilisé pour suspendre le gouvernement régional élu de Catalogne par le Premier ministre PP Mariano Rajoy avec le plein soutien du PSOE.

Au cours de ses quelques mois au pouvoir, l'actuel gouvernement du PSOE soutenu par Podemos et dirigé par le Premier ministre Pedro Sánchez s'est révélé impossible à distinguer de celui de Rajoy. Il a mis en œuvre des mesures d'austérité, prodigué des milliards d'euros pour l'armée, soutenu les opérations de changement de régime menées par les États-Unis au Venezuela, intensifié la répression contre les migrants et poursuivi la répression contre les nationalistes catalans. M. Sánchez a déclaré qu'il n'hésiterait pas à utiliser à nouveau l'article 155.

Lors des prochaines élections, on s'attend à ce que moins de la moitié des jeunes de moins de 25 ans votent. 41 pour cent de tous les électeurs sont indécis. Il n'est pas clair si le PSOE, qui mène dans les sondages avec environ 30% des intentions de vote, sera capable de gouverner à nouveau, même avec les votes de Podemos et des nationalistes régionaux.

Le PSOE craint un «scénario andalou» - une référence aux élections régionales de décembre dernier, lorsque le PSOE, qui avait dirigé la région pendant 38 ans, a perdu le pouvoir au profit des partis de droite (le PP, Ciudadanos et Vox) en raison des abstentions massives. Podemos a également vu sa part des votes l'effondrer et est déchiré par des querelles entre factions, des désertions et un effondrement du nombre de membres. D'anciens alliés, la Gauche unie (UI) dirigée par les staliniens et les partis nationalistes régionaux, s'en distancient.

Il se peut que le PSOE s'allie avec Ciudadanos, mais jusqu'à présent, son chef Albert Rivera a refusé de conclure un accord avec Sánchez.

Il n'est pas clair si les partis de droite réunis peuvent obtenir suffisamment de voix pour avoir une majorité parlementaire.

On parle donc de l'Espagne sans gouvernement pendant des mois et de la possibilité d'une nouvelle élection.

Les sondages indiquent que les questions sociales préoccupent le plus les électeurs. La majorité s'inquiète du chômage (61 %), suivi de la corruption et de la fraude (33 %), des partis politiques et de la politique (29 %), des problèmes économiques (25 %) et du système de santé public (17 %). Seuls 11 % de l'électorat sont préoccupés par le séparatisme catalan, même si la question a reçu une couverture médiatique saturée.

Des couches croissantes de la population entrent en lutte. Selon la Confédération espagnole des organisations d'entreprises, le nombre d'heures de travail perdues en raison de grèves en Espagne s'est élevé à 13.369.478 au cours du premier trimestre de l'année, soit une augmentation de 163 % par rapport à la même période en 2018. Le nombre de travailleurs concernés, 728.186, a augmenté de 54%.

Cette montée de la combativité et de la colère sociale se heurtera à une opposition déterminée au sein de l'élite dirigeante, quel que soit le gouvernement qui sera finalement bricolé. Sa réponse, comme ailleurs en Europe, est d'intensifier le virage vers un État policier. L'illusion semée par Podemos se laquelle il est à même de faire pression sur le PSOE pour «socialiser» la Constitution comporte donc de grands dangers.

Podemos a montré que là où il est au pouvoir dans les gouvernements locaux, sous la dénomination «municipalités en mutation» ou «conseils rebelles», il a mis en œuvre l'austérité. Dans la capitale Madrid, la coalition Now Madrid (Ahora Madrid) de Manuela Carmena, dirigée par Podemos, a pris le pouvoir en 2015, mettant fin à 24 ans de pouvoir du PP.

Deux ans plus tard, Carmena a annoncé des réductions d'environ 173 millions d'euros, ce qui a incité Iglesias à déclarer qu'il est logique que les municipalités doivent s'y conformer» et à assurer tout le monde du fait que Carmena serait de nouveau candidate à la mairie lors des prochaines élections (Carmena a depuis largué Podemos et s'est alliée avec Inigo Errejon, l'ancien numéro deux d'Iglesias).
Un nouveau gouvernement de «gauche», s'il arrivait au pouvoir, imposerait des politiques pro-austérité et militaristes indiscernables de celles de la droite et renforcerait les néo-fascistes qui, tout en manquant d'une base de masse, reçoivent un large soutien au sein de l'appareil étatique, l'armée, l’Église et les médias.

(Article paru en anglais le 22 avril 2019)