Grève de l'Orchestre symphonique de Chicago

Le socialisme et la défense de la culture

Par Kristina Betinis
24 avril 2019

Les musiciens de l'Orchestre symphonique de Chicago (OSC), qui en sont à leur septième semaine de grève, ont besoin du soutien actif de l'ensemble de la classe ouvrière, aux États-Unis et à l'étranger. Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement leur propre rémunération, leurs prestations de soins de santé et leurs pensions, mais aussi le sort de la culture, y compris l'OSC en tant qu'orchestre de classe mondiale.

Il s'agit de questions de classe fondamentales. Comme l'a dit à juste titre le clarinettiste de l'OSC John Bruce Yeh: «Il semble s'agir d'une guerre de classes, et nous ne l'accepterons pas.» Les musiciens se heurtent au conseil d'administration de l'orchestre, l'Association de l'Orchestre symphonique de Chicago (CSOA), qui est dirigé par des personnalités du monde des affaires, notamment des dirigeants de sociétés de services publics, des banques d'investissement et des investisseurs immobiliers.

Les 128 ans de l'OSC sont le témoignage d'un trésor culturel qui doit être préservé. Les musiciens de l'orchestre forment un corps international et multiethnique de professionnels hautement qualifiés. Les musiciens de ce niveau passent des années à se préparer à auditionner pour une chaire dans un orchestre tel que l'OSC. Ceux qui gagnent une place consacreront, dans la plupart des cas, le reste de leur vie artistique à l'orchestre et à sa musique.

Les directeurs et chefs d'orchestre de l'OSC comptent parmi les plus grands noms de l'interprétation musicale au XXe siècle, notamment Georg Solti, Daniel Barenboim, Claudio Abbado et Pierre Boulez. L'actuel directeur musical de l'OSC, Riccardo Muti, a pris une position admirable en déclarant: «Je suis ici avec mes musiciens», ce qui lui a valu les critiques des réactionnaires de la presse institutionnelle, comme le Chicago Tribune.

L'orchestre, qui a acquis une renommée internationale grâce aux efforts de Fritz Reiner dans les années 1950, fait revivre les trésors culturels de Bach, Beethoven, Brahms, Rimsky-Korsakov, Debussy et de dizaines d'autres compositeurs dans ses plus de cent événements annuels.

L'allégation selon laquelle les ressources sont insuffisantes pour maintenir la rémunération et les avantages sociaux nécessaires à l'édification et à l'entretien d'un orchestre de calibre mondial devrait être rejetée avec mépris. L'OSC a récemment célébré une année record dans la vente de billets. La direction de l'OSC dispose de plus de 300 millions de dollars en fonds de dotation et de 60 millions de dollars dans son fonds d'investissement.

Il y a aujourd'hui plus de richesse concentrée à Chicago que jamais dans l'histoire de cette ville, débordant principalement des poches de ceux qui ont bénéficié de la désindustrialisation et de la privatisation des écoles et autres biens publics.

La région de Chicago compte 17 milliardaires, selon Forbes. Il s'agit notamment de Ken Griffin, PDG de Citadel Investments (valeur nette de 10 milliards de dollars); Sam Zell, investisseur d'actifs en difficulté (5,5 milliards de dollars), époux de Helen Zell, présidente du conseil d'administration de CSOA; le clan politique Pritzker, héritier de la fortune hôtelière Hyatt – Thomas (4,2 milliards), Gigi (3,2 milliards), Penny (2,7 milliards) et J. B, maintenant gouverneur de l'Illinois (3,4 milliards de dollars); Joseph Grendys de Koch Foods (2,8 milliards de dollars); et Neil Bluhm, magnat de l'immobilier et des casinos et collecteur de fonds du Parti démocrate (4 milliards de dollars).

La richesse du gouverneur de l'Illinois pourrait couvrir la totalité du budget de fonctionnement de l'OSC (environ 73,7 millions de dollars) pendant 45 ans. Sa sœur Penny, qui a généreusement financé les campagnes électorales de Barack Obama, pourrait ajouter 36 autres années. Et cela en supposant que l'OSC ne recevrait aucun autre revenu, y compris de la vente de billets. Tel est l'état de l'inégalité sociale à Chicago, qui est reproduite dans les villes à travers les États-Unis et du monde entier.

Comme les gouvernements locaux, étatiques et fédéraux réduisent les impôts pour les riches et les dépenses, les orchestres et autres institutions culturelles sont de plus en plus redevables au principe de l'aristocratie. L'existence d'orchestres, de musées et d'autres institutions culturelles dépend de plus en plus de la bienveillance des super-riches.

Selon le document «Comment les arts sont financés aux États-Unis» du Fonds national pour les arts de 2012, les organismes américains sans but lucratif des arts de la scène n'ont reçu que 1,2 % de leur financement du gouvernement fédéral et 5,5 % de celui des administrations locales et des États. Plus du cinquième (20,3 %) du financement total des arts sans but lucratif provient de particuliers.

Privés de ressources, les orchestres de Philadelphie, d'Honolulu et de Syracuse (New York) ont déposé leur bilan ces dernières années. Philadelphie a déclaré faillite dans le but d'échapper à ses obligations en matière de retraite envers ses musiciens. Les musiciens de l'Orchestre symphonique de Detroit ont mené une lutte acharnée en 2010-2011, mais parce que la grève était isolée, ils ont finalement été forcés d'accepter des concessions qui ont nui à l'orchestre.

Il existe un large soutien pour les musiciens au sein de la classe ouvrière de Chicago. Dans chacun des quartiers de la ville où des musiciens de l'OSC ont organisé des concerts gratuits – y compris dans les quartiers ouvriers du sud et de l'ouest de la ville – ils ont joué à guichets fermés. Les musiciens ont vu à juste titre que le succès dépendait de l’appui de la population en général.

Comme on pouvait s'y attendre, les syndicats n'ont rien fait pour mobiliser le soutien pour les musiciens en grève. La Fédération du travail de Chicago n'a pas fait mention de la grève sur la première page de son site web et n'a pas publié de déclaration en appui aux musiciens. L'AFL-CIO a fait une déclaration sommaire il y a plus d'un mois et en est restée là.

Les politiciens du Parti démocrate n'ont rien dit non plus. Bernie Sanders, au beau milieu de sa deuxième campagne électorale présidentielle, n'a pas parlé de la grève de l'OSC. Barack Obama, dont le siège politique est à Chicago, n'a fait aucune déclaration. Chicago est dirigée par des démocrates qui, tout comme les républicains et l'administration Trump, soutiennent l'intensification de l'attaque contre la classe ouvrière et la redistribution de la richesse aux riches.

La classe ouvrière est la base sociale pour la défense et l'expansion de la culture. La défense des musiciens de l'OSC doit être liée à la revendication que tous les travailleurs aient le droit à la culture. Cela comprend la fin de l'attaque contre l'éducation publique, qui a entraîné l'élimination de programmes essentiels dans les arts et la musique.

La question fondamentale est l'incompatibilité du capitalisme – une société fondée sur le profit et l'accumulation de richesses par quelques-uns et l'exploitation de la vaste majorité – et la préservation et l'expansion de la culture. La situation culturelle actuelle confirme l'observation de Léon Trotsky en 1938: «L'art, qui est la partie la plus complexe de la culture, la plus sensible et en même temps la moins protégée, souffre le plus du déclin de la société bourgeoise.»

La défense et l'élargissement de l'accès à la culture exigent la lutte pour le socialisme. La richesse de l'oligarchie corporative et financière doit être expropriée et réorientée pour répondre aux besoins sociaux. Des milliards doivent être consacrés pour financer intégralement toutes les institutions culturelles, y compris les orchestres et les musées, qui doivent être accessibles à tous. Tous les travailleurs doivent disposer d'un revenu décent, de temps libre et de toutes les conditions économiques et sociales nécessaires pour pouvoir accéder aux grands trésors culturels de l'humanité et les découvrir.

Le World Socialist Web Site appelle tous les travailleurs, aux États-Unis et au niveau international, à soutenir les musiciens en grève de l'OSC et à faire le lien entre la lutte des musiciens et celle de tous les travailleurs contre les inégalités et le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 22 avril 2019)