Les élections européennes et la relance de la lutte des classes

Par Ulrich Rippert
30 avril 2019

Quatre semaines avant les élections européennes qui doivent avoir lieu fin mai, les campagnes dans de nombreux pays européens sont assez modestes. En Allemagne, les différents partis représentés au parlement allemand accrochent des affiches électorales pratiquement identiques. Les demandes formulées sont en grande partie interchangeables. Il n'y a pas de réunions électorales parce qu'on craint que presque personne ne se présente.

Le manque général d'intérêt pour les élections reflète l'opposition croissante à l'Union européenne (UE) et est étroitement lié à l'augmentation des grèves et des manifestations de masse dans de nombreux pays. En France, le mouvement des Gilets jaunes se poursuit. Les samedis des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour protester contre les bas salaires, les inégalités sociales et le gouvernement Macron, malgré des opérations policières massives et une campagne médiatique vénéneuse contre le mouvement.

En Pologne, plus de 300.000 enseignants furent en grève pendant 17 jours contre le gouvernement de droite du PiS avant d'être vendus par leur syndicat et d'être contraints de retourner au travail. Lorsque des représentants du gouvernement ont lancé un ultimatum pour mettre fin à la grève la semaine dernière, les enseignants ont refusé avec colère et 40.000 travailleurs sociaux ont annoncé qu'ils allaient se joindre à la grève. C'était la première grève nationale en Pologne depuis des décennies et l'un des plus grands arrêts de travail depuis le mouvement de grève massif contre la dictature stalinienne au début des années 1980.

La lutte des enseignants pour de meilleures conditions de travail, des hausses de salaire et des écoles bien équipées fait partie d'une vague internationale de lutte de classe. Des milliers d'enseignants américains ont participé à des grèves l'année dernière et des grèves nationales ont eu lieu aux Pays-Bas et en Argentine le mois dernier.

Mais il n'y a pas que les enseignants qui font grève. En Europe occidentale et orientale, la résistance aux conditions de vie et de travail désastreuses imposées ces dernières décennies par l'UE et ses gouvernements respectifs s'accroît. Avant la grève des enseignants polonais, les travailleurs de la compagnie aérienne nationale LOT étaient également en grève. Les travailleurs polonais d'Amazon ont également débrayé ces dernières semaines. Au cours des derniers mois, il y a eu des grèves des travailleurs de l'automobile et d'autres industries en Roumanie, en Hongrie, en République tchèque, en Serbie et au Kosovo, ainsi que des manifestations de masse contre la loi dite «loi esclavagiste» introduite par le régime de droite de Viktor Orbán en Hongrie, qui oblige les travailleurs à travailler des heures supplémentaires sans rémunération.

En Allemagne, des dizaines de milliers de fonctionnaires ont participé à des grèves courtes «d'avertissement» contre la situation catastrophique dans les écoles, les conditions de travail insupportables et les salaires misérables. En mars, des milliers de travailleurs des transports publics se sont mis en grève à Berlin et ont paralysé la ville; il y a trois semaines, 40.000 personnes ont défilé dans la capitale allemande pour protester contre la hausse des loyers et exiger l'expropriation des sociétés immobilières et des fonds d'investissement.

La classe dirigeante et ses partis en Europe et en Allemagne réagissent à cette radicalisation croissante en resserrant les rangs, en travaillant plus étroitement ensemble et en virant encore plus à droite.
La semaine dernière, l'homme politique allemand Manfred Weber (Union chrétienne-sociale, CSU, et chef de la faction conservatrice du Parti populaire européen, PPE, au Parlement européen) a présenté un programme en 12 points «Pour une Europe forte». Dans le premier point du programme, le candidat en tête du PPE adopte une revendication centrale de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) d'extrême droite en ce qui concerne la politique des réfugiés et appelle à un renforcement massif de la police des frontières Frontex. «D'ici 2022, je veux fournir aux gardes-frontières et garde-côtes européens au moins 10.000 gardes-frontières supplémentaires, une technologie de pointe, y compris des drones, et un droit d'intervention directe», écrit Weber dans son programme pour l'Europe.

Un «droit d'intervention directe» signifie que Frontex, en plus d'Europol, devrait être transformée en une nouvelle force de police paneuropéenne dotée de nouveaux pouvoirs.

Dans le deuxième point, Weber appelle à la création d'un «FBI européen pour lutter contre le terrorisme». Il demande un doublement des effectifs de la police Europol. Des équipes communes d'enquête doivent recueillir des informations sur les délinquants et les personnes politiquement radicalisées et échanger des informations. La coopération des services secrets doit être intensifiée et améliorée dans toute l'Europe.

La construction d'un État policier européen vise directement la classe ouvrière. Weber se concentre sur la lutte contre le terrorisme et le crime organisé afin de justifier les préparatifs déjà en cours pour criminaliser les grèves et l'opposition au réarmement militaire.

Sur le ton d'un autocrate, Weber a déclaré: «Je ne permettrai pas que nos principes démocratiques dans l'UE soient sapés» et a annoncé «de nouveaux mécanismes juridiques» pour défendre la démocratie. Weber rejette complètement le fait que la démocratie soit liée aux droits civils et à la liberté de la population de résister à la force de l'État. Pour lui, l'État est l'incarnation de la démocratie, c'est-à-dire un gouvernement, une armée, une police et un appareil de sécurité capables d'imposer leur volonté au peuple par la force.

Selon cette logique, une grève organisée en dehors du contrôle des syndicats est une violation de la loi et peut être rapidement déclarée illégale.

Ce concept réactionnaire d'un État policier européen est soutenu par tous les partis politiques. Dans le cadre de la grande coalition au pouvoir en Allemagne, le Parti social-démocrate (SPD) a déjà soutenu et encouragé des mesures visant à renforcer les lois sur l'asile et à accélérer l'expulsion des réfugiés. Elle critique aujourd'hui les plans de Weber et du PPE comme des paroles creuses et accuse l'Union chrétienne-démocrate conservatrice et la CSU de se concentrer sur les tactiques du parti et de ne pas soutenir les propositions du SPD pour le réarmement intérieur.

Les Verts soutiennent pleinement la création d'un État policier européen, mais se contentent de lui donner un nom différent. Leur programme électoral européen se concentre sur "la défense du monopole de la force de l'Etat". La lutte pour la liberté et la sécurité exige une «coopération européenne renforcée entre les autorités de sécurité», peut-on lire dans leur programme.

Les infractions telles que le «cambriolage, le vol à la tire ou la fraude» devraient être poursuivies au-delà de toutes les frontières. «En conséquence, la police doit aussi opérer au-delà des frontières.» Cela s'applique «en particulier à l'échange de données à l'échelle de l'UE». On ne peut plus tolérer qu'une «technologie obsolète» empêche la comparaison efficace des données.

Sous le titre «Créer une force de police criminelle européenne», les Verts réclament: «Notre sécurité ne doit pas être compromise par l'absence de coopération des forces de police des États membres et le fait que la surveillance des suspects s'arrête aux frontières intra-européennes. C'est pourquoi nous demandons la création d'un Office européen de police criminelle (EKA).»

Le Parti de gauche ne va pas tout à fait si loin, mais il a retiré de son programme électoral européen toute critique à l'égard de l'Union européenne. En février, l'exécutif du parti est intervenu pour retirer de son projet de programme un passage qui qualifiait l'UE de «militariste, antidémocratique et néolibérale». Dietmar Bartsch, le chef du Parti de gauche au Bundestag, a justifié cette suppression en affirmant que toute critique ouverte de l'Europe mettrait le Parti de gauche sur l'orbite des partis populistes en Italie, en Hongrie et en France. «Notre travail n'est pas de laisser l'Europe à la droite», a-t-il dit. Le Parti de gauche a voulu «s'appuyer sur la tradition d'une Europe vouée à la paix, son grand projet culturel.»

Au moment où l'UE se transforme d'une communauté économique en une alliance militaire et policière et devient un foyer pour les organisations et partis d'extrême droite, le Parti de gauche masque cette évolution par des éloges sur l'UE comme projet de paix et de culture.

Le Parti de l'égalité socialiste (SGP) est le seul parti qui s'oppose à la coalition multipartite qui soutient l'UE et il fournit une perspective socialiste claire au mouvements de grève et aux protestations croissants.

Il se présente aux élections dans toute l'Allemagne et présente son programme lors d'une série de réunions électorales :

«Nous sommes des opposants inconciliables à toute forme de nationalisme et à l'Union européenne. La division de l'Europe n'est pas entre ceux qui sont pour et contre l'UE, mais entre la population active et une petite élite de la classe supérieure, qui s'enrichit sans vergogne. L'UE est responsable des programmes d'austérité brutaux qui ont condamné de larges couches sociales à une pauvreté abjecte. Elle est le moteur du retour du militarisme et de la guerre, de la création d'un État policier et de surveillance, et du renforcement de la forteresse Europe, qui condamne des dizaines de milliers de réfugiés à une mort certaine. C'est un terreau fertile pour la droite et les forces fascistes.

«Notre réponse à l'Union européenne, c'est les États socialistes unis d'Europe. Nous luttons pour un gouvernement ouvrier qui exproprie les super riches, les banques et les entreprises et réorganise l'économie sur une base socialiste.»

(Article paru en anglais le 29 avril 2019)