L'extrême droite et l’élection européenne

Par Peter Schwarz
9 mai 2019

Selon les prévisions, les partis d'extrême droite devraient réaliser des gains considérables aux élections européennes de ce mois-ci.

Selon les sondages, le groupe d'extrême droite au Parlement européen, l'Europe des nations et de la liberté (ENL), pourrait augmenter ses sièges de 37 à 63. Le groupe Europe de la liberté et de la démocratie directe (ELDD) pourrait, lui, remporter une quarantaine de sièges et le groupe Conservateurs et réformateurs européens (CRE), qui est passé de 70 à 54 pendant la législature actuelle, pourrait remporter 58 sièges. Le Fidesz hongrois de Viktor Orbán, récemment suspendu par le Parti populaire européen (PPE) conservateur, devrait remporter 14 sièges.

Au total, les partis d'extrême droite peuvent s'attendre à remporter jusqu'à 175 sièges au Parlement européen, dont le nombre passerait de 751 à 705 si la Grande-Bretagne quittait l'Union européenne (UE) avant les élections.

L'ENL comprend le Rassemblement national français de Marine Le Pen, la Léga italienne de Matteo Salvini, le Parti de la liberté autrichien (FPÖ) de Heinz-Christian Strache, le Partij voor de Vrijheid néerlandais (PVV) de Geert Wilders et plusieurs partis mineurs d'extrême droite. L'ELDD, qui comprenait initialement le Parti de l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP), précédemment dirigé par Nigel Farage, et le Mouvement italien cinq étoiles de Beppe Grillo, est maintenant dominé par le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD). Outre le parti polonais PiS de Jaroslaw Kaczynski, au pouvoir, le CRE comprend également le Parti populaire danois, les Démocrates suédois, le parti néo-fasciste Fratelli d'Italia et, à ce jour, les Conservateurs britanniques.

La croissance des partis d'extrême droite ne reflète pas un mouvement vers la droite parmi de larges segments de travailleurs et de jeunes. L’état d’esprit tend davantage dans ces couches vers la gauche et se manifeste par un nombre croissant de protestations et de grèves.

Pour la première fois depuis longtemps, les grèves pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail ont touché non seulement les pays d'Europe occidentale mais aussi une grande partie de l'Europe orientale. En Hongrie, par exemple, il y a eu des protestations massives contre la « loi esclavagiste » du gouvernement Orbán, et en Pologne, 300 000 enseignants ont fait grève pendant des semaines contre les salaires de misère et le gouvernement PiS. En Allemagne, le nombre de jours perdus en raison des grèves a quadruplé l'an dernier pour atteindre environ 1 million et le nombre de ceux qui ont participé aux grèves a décuplé pour atteindre 1,2 million. En outre, il y a eu des manifestations de masse contre les loyers élevés, la censure d'Internet et la xénophobie.

La croissance de l'extrême droite est la réponse des classes dirigeantes à cette combativité montante. Elle est le résultat du soutien politique, idéologique et organisationnel systématique apporté aux extrémistes de droite par les médias, les partis de l'establishment et l’État. C'est particulièrement évident dans la campagne électorale européenne.

Les principales revendications de l’extrême droite – le bouclage hermétique des frontières extérieures de l'Europe contre les réfugiés, leur détention dans des camps, la mise en place d'un appareil global de surveillance et de sécurité, la censure de la presse et de l'Internet et l'augmentation massive des armements pour les armées – sont devenues la politique officielle de l'UE.

Dans le livre, « Pourquoi sont-ils de retour » Christoph Vandreier, vice-président du Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste, SGP), montre en détail comment, en Allemagne, la montée de l'AfD a été systématiquement préparée et promue dans les universités, les rédactions et l'appareil étatique. Aujourd'hui, ce parti d'extrême droite donne le ton dans la politique allemande, bien qu'il n'ait obtenu que 13,6 % des voix. Il dirige l'opposition officielle au Parlement, où il préside d'importantes commissions et il est omniprésent dans les médias.

Les services secrets ont qualifié les détracteurs du parti d'extrême droite d' « extrémistes de gauche », les plaçant sous surveillance, tout en donnant à l'AfD et à sa périphérie néonazie un certificat d’innocuité.

Des livres similaires pourraient être écrits sur tous les autres pays européens. Partout, les extrémistes de droite doivent leur entrée au parlement, et leur ascension à des postes de direction dans l’État et au gouvernement, au soutien qu'ils reçoivent de la classe dirigeante. Ils siègent actuellement au gouvernement dans 10 des 28 États membres de l'UE. Non seulement les partis conservateurs, mais aussi les partis supposés de gauche se sont alliés à eux. Par exemple, en Grèce, après sa victoire électorale de janvier 2015, la coalition Syriza a immédiatement formé une alliance avec le parti d'extrême droite Grecs indépendants, afin de faire passer les diktats d'austérité de l'UE contre la classe ouvrière.

Les extrémistes de droite utilisent désormais systématiquement leur accès à l'appareil d'État pour faire avancer leur programme.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán (Fidesz) et le ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini (Lega) se sont rencontrés en Hongrie jeudi dernier pour forger un pacte pour une « nouvelle Europe ». Orbán a célébré Salvini comme un « héros qui a stoppé l'immigration par la mer ». Salvini a appelé Orbán « un point focal pour l'Europe ». Tous deux se sont engagés à travailler en étroite collaboration pour mettre fin à l'immigration, décrite par Orbán comme « le plus grand défi que l'histoire nous présente ».

Lundi, le vice-chancelier autrichien et leader du Parti de la liberté (FPÖ), Heinz-Christian Strache, est attendu à Budapest dans le même but, et le 13 mai, Orbán sera reçu à Washington par le président Donald Trump.

Orbán et Fidesz sont le produit de la restauration capitaliste en Hongrie et des efforts déployés depuis des décennies par les puissances occidentales pour supprimer toute opposition à ses conséquences dévastatrices.

Fidesz a été fondée en 1988 en tant qu'organisation étudiante libérale avec l'aide massive de l'Occident. Parmi les mécènes d'Orbán figurait le milliardaire américano-hongrois George Soros, qu'Orbán a depuis déclaré dans une campagne antisémite être le principal ennemi de l'État. Fidesz a joué un rôle important dans la chute du régime stalinien à l'automne de 1989.

Après un premier mandat de 1998 à 2002, Orbán n'a réussi à reprendre le pouvoir qu'en 2010. Il le doit principalement à la politique de droite du Parti socialiste post-stalinien, parti qui a été complètement discrédité par un scandale de corruption. Depuis, Orbán tente d'établir un régime dictatorial en supprimant toute opposition sociale par une politique ultra-nationaliste et en interdisant toute presse et tout système judiciaire indépendants.

Orbán a reçu le soutien du Parti populaire européen (PPE), dont Fidesz est toujours membre. Les chrétiens-démocrates allemands (CSU/CDU) et le Parti populaire autrichien en particulier ont considéré Orbán comme un invité bienvenu, même lorsque ses tendances dictatoriales furent évidentes. Pendant des années, la chancelière Angela Merkel a résisté aux demandes d'exclusion de Fidesz du PPE. Ce n'est que lorsque Orbán a organisé une campagne d'affichage contre le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, lui-même membre du PPE, que les relations se sont refroidies et que Fidesz a été suspendu par le PPE.

Mais Orbán insiste pour rester au PPE. Il a répondu aux appels de Salvini à rejoindre l'ENL d'extrême droite en proposant d'inclure la Lega dans le PPE, ce à quoi Salvini a dit ne pas être opposé. Si le PPE acceptait les vues d'Orbán, ce serait un plaisir de travailler avec lui, a répondu Salvini.

La proposition n'est pas farfelue. Après quelques hésitations initiales, le PPE a inclus le Forza Italia de Silvio Berlusconi dans ses rangs. Le tsar des médias avec ses liens étroits avec le milieu a gouverné aux côtés des néo-fascistes et du parti régional Lega Nord, qu'il a aidés à gagner une influence nationale en les incluant dans son gouvernement.

En Autriche, pays frontalier de la Hongrie, le Parti populaire autrichien (ÖVP), conservateur, gouverne depuis un an et demi avec le parti d'extrême droite FPÖ qui occupe les ministères de l'Intérieur, de l'Europe, de la Défense et du Travail.

Là aussi, le FPÖ utilise systématiquement son pouvoir pour mettre au pas les médias et le système judiciaire et pour propager les opinions d'extrême droite. L'indignation à droite à propos du plus célèbre présentateur de télévision autrichien, Armin Wolf, qui fait la une des journaux depuis des jours, en est la preuve.

[PHOTO: Affiche de l'organisation de jeunesse FPÖ, comparée à une caricature antisémite du journal nazi Stürmer, diffusée au journal télévisé de ZIB2].

Dans l'émission d'information ZIB2 de la chaîne publique ORF, Wolf avait confronté le principal candidat du FPÖ aux élections européennes, Harald Vilimsky, à des déclarations néonazies de son parti – un poème du maire de Braunau (lieu de naissance d'Hitler) assimilant les immigrés à des rats, et une affiche xénophobe du FPÖ, que Wolf avait comparée à une caricature antisémite du torchon nazi Der Stürmer. Vilimsky a par la suite exigé que Wolf soit licencié.

Le dirigeant du FPÖ Strache, le président du Conseil de fondation d’ORF, Norbert Steger, et d'autres politiciens de haut rang du FPÖ ont qualifié l'interview de « dégoûtante », « pervertie » ou l'ont comparée au fameux ‘tribunal du peuple’ des Nazis. Steger conseilla à Wolf de « prendre des vacances ». Strache avait déjà publié une photo de Wolf sur Facebook avec le titre: « Il y a un endroit où le mensonge devient de l’information. C'est l’ORF. »

Comme d'habitude dans de tels cas, le chancelier Sebastian Kurz a pratiqué la sagesse de Salomon. « Une telle dispute sert Armin Wolf, peut-être aussi le Parti de la Liberté. » Cependant, ce n'était « pas bon pour le pays », a-t-il dit, et il a continué son alliance avec le FPÖ comme si de rien n’était.

La promotion de l'extrême droite par l'Etat et les partis de l'establishment montre que seul un mouvement indépendant de la classe ouvrière peut arrêter le danger réel. La lutte contre l'extrémisme de droite et le fascisme est inextricablement liée à la lutte pour un programme socialiste contre sa cause, le capitalisme.

C'est pour cela que le Parti de l'égalité socialiste se bat aux élections européennes. Dans notre manifeste électoral, nous disons que le SGP « participe aux élections européennes pour contrer la montée de l'extrême droite, le militarisme croissant et les inégalités sociales flagrantes. Avec nos partis frères de la Quatrième Internationale, nous luttons dans toute l'Europe contre l'UE et pour unir le continent sur une base socialiste. Ce n'est qu'ainsi que l'on pourra éviter une nouvelle chute dans la barbarie fasciste et la guerre. »

(Article paru en anglais le 8 mai 2019)