Meurtre d'entreprise: Ouverture du procès des cadres de France Télécom sur les suicides de travailleurs

Par Will Morrow
11 mai 2019

Le procès qui s’est ouvert lundi à Paris de sept anciens cadres de France Télécom sur la vague de suicides des travailleurs au sein de l’entreprise met en lumière la brutalité du système capitaliste.

Dès 2005, la direction de France Télécom (FTaujourd’hui Orange) a secrètement mis en œuvre une politique de torture psychologique. Ils transféraient les travailleurs dans des succursales situées dans des villes éloignées de leurs enfants ou de leurs parents en difficulté, fixaient des objectifs de rendement irréalisables ou organisaient des réunions répétées pour dénoncer et humilier rituellement le personnel. L’objectif était de se débarrasser de 22.000 travailleurs. Ces derniers avaient un statut qui les protégeait contre le licenciement, soit près d’un cinquième de la main-d’œuvre. Le but c’était de les pousser à démissionner ou à se suicider.

Le PDG Didier Lombard a déclaré que la direction ferait sortir les travailleurs, «d’une manière ou d’une autre, par la porte ou par la fenêtre».

Le cauchemar qu’ils ont créé a plongé des centaines de travailleurs dans l’anxiété et la dépression; 57 travailleurs se sont suicidés rien qu’entre 2008 et 2010, et des dizaines d’autres ont fait des tentatives de suicide. Certains se sont suicidés au travail, dans les bureaux et sur les parkings, sous les yeux horrifiés de leurs collègues. D’autres ont laissé des notes à leurs proches, imputant la responsabilité de leur mort à la direction.

Sur des centaines d’affaires, on a inclus 39 victimes dans l’accusation, dont 19 victimes de suicide et 12 qui ont fait une tentative de suicide.

Les sept cadres en procès sont: Lombard, l’ancien PDG; son numéro deux, Louis-Pierre Wenes; l’ancien directeur des ressources humaines, Olivier Barberot; et quatre autres accusés de complicité dans leurs actions.

Ils ne sont cependant accusés que de «harcèlement moral». Cela entraîne une amende maximale de 15.000 euros, soit 789 euros par suicide évoqué dans le cadre de ce procès, et un an de prison.

Quelle que soit l’issue du procès, il confirmera donc qu’au XXIe siècle, la justice de classe prévaut en France. Après une décennie de liberté, les dirigeants qui ont sciemment et sadiquement détruit la vie des travailleurs et de leurs familles pour augmenter les profits de FT et les portefeuilles de ses actionnaires s’en iront avec des pénalités minimales — voire aucune.

Témoignant mardi, Lombard a défendu effrontément toutes ses actions en tant que PDG de 2005 à 2010. «Que les transformations sociales n’aient pas été agréables, c’est comme ça», a-t-il déclaré. «Dont acte, je n’y peux rien. Si je n’avais pas été là, ça aurait été pareil ou peut-être même pire.»

Niant toute responsabilité dans la mort des travailleurs, il a affirmé que ces événements n’étaient pas une «crise sociale», mais une «crise médiatique… Les journaux disaient que leur entreprise était lamentable, ça leur a cassé le moral». Interrogé par le procureur sur le fait de savoir s’il regrettait l’un ou l’autre de ses actes, Lombard a répondu: «Je ne répondrai pas à cette question.» Ses déclarations auraient provoqué un tollé d’indignation parmi les proches et les partisans des travailleurs dans la salle d’audience.

Mais le rôle de Lombard est bien enregistré. En 2005, l’entreprise a adopté des stratégies d’entreprise, intitulées ACT et NeXT, qui visaient à augmenter la productivité de 15 pour cent en trois ans et à supprimer 22.000 emplois. Selon le plan, le but, c’était de «préparer France Télécom à devenir un fournisseur mondial d’accès Internet».

Bien que le Parti socialiste ait privatisé l’entreprise dans les années 1990, les deux tiers de la main-d’œuvre étaient encore considérés comme des fonctionnaires. Pour réduire le nombre d’employés légalement protégés contre le licenciement, les cadres ont adopté une politique secrète de torture psychologique qui visait à contraindre les travailleurs à démissionner ou à se suicider. Ils ont froidement mis au point un processus complexe, en six étapes, d’angoisse mentale croissante («incompréhension», «révolte», «désespoir», «dépression», «nostalgie», etc.) qu’ils espéraient que les travailleurs subiraient avant de prendre des mesures plus drastiques.

En 2010, Le Parisien a publié un résumé interne de la réunion des administrateurs en octobre 2006, au cours de laquelle Lombard, Wenes et Barberot ont discuté de leur plan. Selon le journal, les responsables de l’entreprise ont par la suite ordonné la destruction du résumé, mais une secrétaire en a conservé une copie dans son garage.

«Il faut qu'on sorte de la position mère poule», avait dit Lombard. «Ce sera un peu plus dirigiste que par le passé. C'est notre seule chance de faire les 22000... En 2007, les départs, je les ferai d'une façon ou d'une autre, par la porte ou par la fenêtre.»

Un des travailleurs qui s’est suicidé, Nicolas Grenoville, avait 28 ans. Le 10 août 2009, il s’est pendu dans sa maison de Besançon à l’aide d’un câble France Télécom. «Mon job me fait souffrir», dit-il dans sa lettre de suicide. «Je ne supporte pas ce job et France Télécom s’en fout».

Le frère de Nicolas, Vincent, dit au Parisien: «Pour lui, au quotidien, c’était devenu l’enfer d’aller au boulot. Quand vous êtes tout seul, que personne ne vous aide, que votre hiérarchie s’en moque…»

Vincent ajoute amèrement qu’il ne s’attend pas à ce que le procès aboutisse à la justice pour son frère. Il a dit: «Ces gens qui sont intouchables, qui sont allés à l’école avec les grands de ce pays, vont écoper d’une amende et feront appel… Mon frère, lui, ne reviendra pas.»

Le 9 septembre 2009, Yonelle Dervin, une technicienne qui venait d’apprendre que sa position était en train de changer, s’est levée au milieu d’une réunion, s’est excusée auprès de ses collègues, a sorti un couteau et s’est poignardée dans le ventre.

Deux jours plus tard, le 11 septembre 2009, Stéphanie, 32 ans, se jette par la fenêtre d'un bureau de France Télécom. La veille, elle a envoyé un mot à son père: «Mon chef n'est bien sûr pas prévenu, mais je serai la 23e salariée à me suicider. Je n'accepte pas la nouvelle réorganisation du service… Je préfère encore mourir».

Le 26 avril 2011, Rémy Louvradoux, 56 ans, s’est incendié dans un parking de France Télécom, après y avoir travaillé depuis 1979. Il a laissé derrière lui une femme et quatre enfants.

«Plus il s’enfonçait dans ses soucis de travail, plus nous on s’enfonçait avec lui», dit sa femme, selon Le Parisien. Elle y souligne la portée: «Il s’est suicidé pour mettre fin à ce cercle infernal dans lequel il était pris et dont il ne voyait pas l’issue mais aussi pour dénoncer toutes ces pratiques au sein de son entreprise… Il a donné sa vie pour ça.»

La famille avait cherché à porter plainte pour homicide involontaire. Le fils de Rémy, âgé de trente ans, a déclaré: «Nous estimons que la réponse judiciaire, outre sa lenteur, n’est pas proportionnée à l’horreur et à la gravité des faits. Elle conforte les responsables de ce qui s’est passé dans leur impunité. Leur plan de masse visait à pousser les gens à bout. Ils savaient qu’il pouvait tuer.»

Ces crimes ne mettent pas seulement en cause la direction de France Télécom et du Parti socialiste, mais aussi celle des syndicats de l’entreprise. Comme dans toutes les industries et dans tous les pays, la bureaucratie syndicale a fonctionné comme un bras de la direction des entreprises, isolant les travailleurs et étouffant la résistance. Les travailleurs qui se sont suicidés ne voyaient aucun moyen de combattre le règne de terreur de l’entreprise. C’était surtout en raison du rôle de ces bureaucraties corporatistes et corrompues, qui n’ont rien fait pour arrêter l’offensive impitoyable de l’entreprise.

Des événements tels que la persécution des travailleurs de France Télécom ont eu lieu, à des degrés divers, sur d’innombrables lieux de travail à l’échelle internationale au cours des 40 dernières années. Les élites dirigeantes ont supervisé une contre-révolution sociale contre les gains sociaux obtenus par les travailleurs au cours du XXe siècle. Tous ces travailleurs sont victimes du capitalisme, c’est-à-dire de la subordination de la société à la recherche maniaque du profit par l’élite financière.

(Article paru d’abord en anglais le 10 mai 2019)

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[30 avril 2011]