Le chef du Parti conservateur du Canada présente un programme économique et de politique étrangère de droite

Par Roger Jordan
25 mai 2019

Andrew Scheer, le chef du Parti conservateur, qui est l’opposition officielle à la Chambre des communes du Canada, s'est servi de deux récents discours politiques devant des représentants de la grande entreprise pour décrire le programme de droite de militarisme et d'austérité qui serait imposé par gouvernement conservateur s'il prenait le pouvoir après les élections fédérales cet automne.

Au moment même où la bourgeoisie canadienne vire brusquement à droite, y compris avec des attaques de plus en plus véhémentes des grandes entreprises contre le gouvernement Trudeau pour ne pas avoir entièrement égalé les réductions d'impôt de Trump, les engagements de Scheer à intensifier la coopération militaire avec les États-Unis, à intensifier la position agressive du Canada contre la Chine et la Russie et à éviscérer les dépenses sociales au pays ont reçu un accueil chaleureux des médias corporatistes.

Dans son discours de politique étrangère prononcé à Montréal le 7 mai, Scheer a promis d'ouvrir des négociations avec l'administration Trump sur la participation du Canada au bouclier antimissile balistique dirigé par les États-Unis, qui vise à permettre à l'impérialisme américain de mener une guerre nucléaire «gagnable». Il a ensuite dénoncé l'«agression» du président russe Vladimir Poutine, l'accusant de revenir à la guerre froide.

Cependant, la plus grande partie des remarques de Scheer visait à pester contre la Chine. De concert avec une importante fraction de l'élite au pouvoir, il estime que les libéraux n'ont pas réussi à la confronter avec assez de force. Scheer a plaidé en faveur du retrait du Canada de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures dirigée par la Chine, s'est engagé à déposer une plainte contre Beijing auprès de l'Organisation mondiale du commerce pour pratiques commerciales déloyales, a promis d'exclure le géant chinois de la technologie Huawei du réseau 5G du Canada et a déclaré que le gouvernement conservateur refuserait aux entreprises publiques chinoises un accès sans restriction au marché canadien. Les relations entre le Canada et la Chine, a déclaré M. Scheer, nécessitent une «réinitialisation totale».

Soulignant que Scheer, suivant l'exemple de Trump, veut mettre le Canada sur le pied de guerre avec Beijing, il a désigné la Chine comme l'une des trois principales menaces à la «sécurité et à la prospérité du Canada au XXIe siècle». Les deux autres menaces qu'il a nommées étaient la Russie et les «États qui parrainent le terrorisme», mentionnant l'Iran comme principal exemple. L’auditoire de Scheer était pleinement conscient qu’au moment même où le chef conservateur parlait, Trump déployait un porte-avions américain dans le golfe Persique et jurait de faire la guerre à Téhéran s'il attaquait les «intérêts» américains ou ceux de ses alliés.

L'exigence de Scheer d'adopter une position encore plus agressive à l'égard de la Chine bénéficie de l'appui de sections importantes de la classe dirigeante, dont les deux journaux les plus influents du Canada, le Globe and Mail et le National Post. Cette faction préconise l'escalade de la ligne très provocatrice adoptée par le gouvernement Trudeau qui, dans la foulée du gouvernement conservateur Harper précédent, a intégré le Canada dans le renforcement de l'arsenal militaire américain en Asie-Pacifique et a convenu l'an dernier de modifier l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) pour en faire un bloc commercial protectionniste plus explicitement dominé par les États-Unis et avec la Chine comme sa principale cible.

Puis, en décembre 2018, le gouvernement Trudeau a servi de complice à Washington dans une flambée dramatique des tensions avec la Chine en arrêtant Meng Wangzhou, la directrice financière de Huawei, alors qu'elle changeait d'avion à Vancouver. Les autorités canadiennes sont en train d'extrader Meng vers les États-Unis sur la base de fausses accusations de fraude découlant des sanctions économiques illégales de Washington contre l'Iran, des accusations qui pourraient l'amener à passer 30 ans en prison.

Une nouvelle intensification de la position anti-Chine déjà agressive du Canada ne peut mener qu'à un affrontement militaire direct. Le gouvernement Trudeau l'a déjà reconnu en adoptant en 2017 un plan visant à augmenter les dépenses militaires de plus de 70 % d'ici 2026. Dans son discours de présentation de la politique de défense décrivant les plans du gouvernement d'acheter de nouveaux cuirassés, avions de guerre et autres armes, la ministre libérale des Affaires étrangères Chrystia Freeland a identifié la montée de la Chine comme une menace pour la «stabilité» mondiale et pour «l'ordre international» dirigé par les États-Unis et «fondé sur des règles».

Mais Scheer a exprimé la logique du virage du Canada vers le militarisme et le conflit entre les grandes puissances de façon encore plus effrontée. Il a demandé que le Canada joue un rôle encore plus important au sein de l'OTAN et exigé la modernisation du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), une alliance de guerre canado-américaine établie pendant la guerre froide pour surveiller l'espace aérien nord-américain et préparer des attaques, y compris une «première frappe» nucléaire contre l'Union soviétique. Il a également appelé à l'intensification de la coopération entre l'alliance «Five Eyes», le réseau mondial d'espionnage dirigé par la National Security Agency (NSA) des États-Unis et qui comprend des agences de renseignement de Grande-Bretagne, du Canada, d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Cela nécessiterait une mise à niveau de l'équipement militaire du Canada qui irait au-delà de ce que les libéraux ont ordonné, a dit Scheer, y compris l'achat de nouveaux sous-marins.

En concluant son discours de politique étrangère, Scheer a déclaré de façon sinistre: «Nous devons être honnêtes avec nous-mêmes au sujet des menaces auxquelles nous sommes confrontés. C'est pourquoi nous devons unir les forces de la démocratie et de la liberté à travers le monde pour affronter les menaces avec plus de détermination que ceux qui les posent. Et nous devons être prêts à faire notre part, à renforcer nos valeurs par la puissance de nos forces.»

Même certains commentateurs bourgeois ont fait remarquer, immédiatement après le discours de Scheer, que la mise en œuvre du genre de plans militaristes de grande envergure qu'il a décrits coûterait des dizaines de milliards de dollars en plus de ce qui a déjà été mis de côté pour les forces armées.

Dans son discours sur l'économie prononcé le 13 mai dernier devant l'Economic Club of Canada, Scheer a clairement indiqué comment son gouvernement aborderait ce problème. Soulignant que les conservateurs réduiront considérablement les dépenses sociales, Scheer a déclaré: «Sous ma direction, toute nouvelle dépense qui n'a pas encore été budgétée doit être financée par les économies réalisées au sein du gouvernement».

Il a poursuivi en dénonçant le gouvernement Trudeau pour avoir accumulé des déficits «sans fond» et pour avoir accablé les entreprises de taxes et de réglementations «excessives». En outre, il s'est engagé à déréglementer le secteur de l'énergie et à affaiblir la surveillance environnementale pour faciliter la construction d'oléoducs vers les océans. Il veut aussi réduire les coûts des entreprises, par des réductions d'impôts et d'autres aides, afin de stimuler leur «compétitivité».

Les deux discours de Scheer représentent une déclaration de guerre à la classe ouvrière. Les travailleurs devront supporter des fardeaux encore plus lourds que sous le gouvernement libéral actuel, afin de soutenir l'impérialisme canadien dans sa volonté imprudente de défendre ses intérêts prédateurs par l'agression et la guerre.

Il n'est pas surprenant que Scheer avance un tel programme. Sa campagne à la direction du Parti conservateur en 2017 l'a présenté comme un disciple de Stephen Harper – le prédécesseur de Trudeau, dont le gouvernement de la droite dure a nettement déplacé la politique canadienne vers la droite. De 2006 à 2015, le premier ministre Harper a élargi le rôle du Canada dans la guerre en Afghanistan; il a envoyé des troupes au combat en Libye, en Irak et en Syrie; il a rebaptisé le Canada «nation guerrière» en fonction de sa vision nationaliste de droite; il a imposé des attaques radicales contre les droits démocratiques au nom de la «guerre au terrorisme» et a pratiquement aboli tout droit de grève des travailleurs dans les industries sous réglementation fédérale.

Cependant, aussi réactionnaire qu'ait été Harper, un gouvernement conservateur Scheer ne signifierait pas simplement la poursuite des politiques de Harper. Depuis que Harper a démissionné à la suite de la défaite électorale des Conservateurs en 2015, les conservateurs se sont déplacés davantage vers la droite. La diabolisation des immigrants et des réfugiés qui fuient la répression brutale de Trump aux États-Unis en est un exemple, une position qui a encouragé les forces d'extrême droite et carrément fascistes au Canada à manifester.

Un gouvernement Scheer prendrait le pouvoir dans des conditions où les populistes de droite Doug Ford et François Legault détiennent le pouvoir en Ontario et au Québec respectivement. Leurs gouvernements sont en train de mener des attaques brutales contre la classe ouvrière, auxquels se joindra maintenant le gouvernement conservateur uni de droite de Jason Kenney en Alberta, qui a été élu le mois dernier.

Plus fondamentalement, la crise capitaliste mondiale s'est considérablement aggravée depuis la décennie où Harper était au pouvoir. La promotion des forces d'extrême droite par les élites capitalistes du monde entier en est l'une des expressions, qu'il s'agisse des efforts de l'oligarque milliardaire Trump pour construire un mouvement fasciste, de l'émergence de l'Alternative néo-fasciste pour l'Allemagne (AfD) comme opposition officielle du pays ou des tentatives du président français Emmanuel Macron pour réhabiliter le collaborateur nazi et président du régime de Vichy, le maréchal Pétain.

D'autre part, le danger croissant de guerre et les conditions sociales de plus en plus mauvaises poussent la classe ouvrière à la lutte dans le monde entier. Qu'il s'agisse de la grève sauvage de masse des travailleurs du secteur manufacturier à Matamoros, au Mexique, des protestations des «gilets jaunes» en France ou des mobilisations de la classe ouvrière contre les réductions des dépenses sociales de Ford en Ontario, les travailleurs de chaque pays entrent dans la lutte contre l'austérité et les inégalités sociales.

La mise en œuvre du genre de programme réactionnaire décrit par Scheer face à ces luttes des classes qui s'intensifient nécessiterait un régime politique beaucoup plus à droite que celui dirigé par Harper. En fin de compte, la subordination de tous les aspects de la politique gouvernementale à la poursuite insatiable des marchés et des profits par l'élite dirigeante, dont la course impérialiste à la guerre est l'expression la plus aiguë, est incompatible avec les formes démocratiques de gouvernement.

(Article paru en anglais le 22 mai 2019)