Un journaliste australien appelle ses collègues à défendre Assange

Par Oscar Grenfell
13 juin 2019

Dans un article d’opinion publié hier dans le Sydney Morning Herald, un journaliste australien de premier plan, Andrew Fowler, a lancé un appel pressant à ses collèguespour qu’ils défendent le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.

Fowler est un journaliste d'investigation primé qui a travaillé aux émissions de télévision «Four Corners» et «Correspondant étranger» d’ABC (Australian Broadcasting Corporation). Auparavant, Fowler a été chef du personnel au journal Australian et chef du service d'enquête d'ABC. Il est également l'auteur de The Most Dangerous Man in the World, l'histoire intérieure de WikiLeaks et Shooting the Messenger: la criminalisation du journalisme.

Andrew Fowler

En 2012, Fowler a co-écrit un programme de « Four Corners », « Sexe, mensonges et Julian Assange », montrant en détail le caractère bidon de l'enquête suédoise sur les allégations d'inconduite sexuelle à l’encontre du fondateur de WikiLeaks.

Fowler a mis directement en rapport les raids de la police fédérale australienne (AFP) contre un journaliste de News Corp et le bureau d'ABC à Sydney la semaine dernière avec les tentatives de Washington de poursuivre Assange pour son rôle dans la dénonciation des intrigues diplomatiques et crimes de guerre américains.

Les raids de l’AFP ont été menés en réponse à des articles révélant des préparatifs du gouvernement australien pour accroitre la surveillance de la population et la participation de l'armée australienne aux exécutions extrajudiciaires et autres crimes de guerre en Afghanistan.

Dans l'article intitulé « Les descentes de l’ABC : un coup de semonce aux journalistes qui ont laissé tomber Assange », Fowler écrit que ces descentes avaient « eu un bénéfice inattendu. On contraint les journalistes à décider de quel côté ils sont ; et quelle est leur position sur les questions fondamentales de la divulgation et du droit du public à savoir? »

Il souligne le rôle honteux d'une grande partie des médias australiens qui soit gardent un silence complice sur la persécution d'Assange, soit soutiennent activement les attaques contre lui.

Le journaliste note qu'en 2017, Sally Neighbour, la productrice de « Four Corners » avait retweeté un post qualifiant Assange de « salope de Poutine ». Cela, fait remarquer Fowler « en disait long sur l’état du journalisme en Australie ».

Ce tweet, écrit Fowler, « faisait suite à une interview d'Hillary Clinton dans laquelle on lui avait donné toute latitude pour attaquer Assange ».

Fowler explique que les calomnies non fondées faisant d’Assange un agent russe sont basées sur la publication en 2016 par WikiLeaks de courriels du Comité national démocrate montrant que celui-ci avait voulu truquer ses primaires présidentielles en faveur de Clinton contre Bernie Sanders.

Fowler a également condamné les attaques du journaliste Peter Greste contre Assange. Greste, bien connu pour avoir été emprisonné par la dictature militaire égyptienne en 2013, a déclaré à plusieurs reprises que le fondateur de WikiLeaks n'était « pas journaliste ».

Fowler a rejeté ces affirmations sans fondement, affirmant qu'elles aidaient l'administration Trump à criminaliser le journalisme.

« Ceux qui nient le journalisme d'Assange lui refusent une grande partie de sa défense », écrit-il. « En prétendant qu'Assange n'est pas journaliste... les journalistes donnent des munitions à l'administration américaine pour poursuivre Assange pour espionnage, un crime passible de la prison à perpétuité ».

Fowler donne quelques-unes des raisons pour lesquelles de nombreux journalistes ont rejoint la campagne contre Assange. Il écrit avec perspicacité que « l'ancienne notion que les journalistes représentent principalement les gens ordinaires contre les puissants appartient bien souvent au passé . Tout comme les partis politiques sont allés à droite, de nombreux journalistes ont fait de même."

Julian Assange

Fowler ajoute: « Ce qui énerve tant le "club" des journalistes, c'est le défi lancé par ceux qui remettent leur pouvoir en question, des journalistes comme Julian Assange. Ses révélations les menaçaient”

Commentant l'importance de WikiLeaks, Fowler déclare que l’organisation avait « ouvert la voie à l'avenir du journalisme, où l’on attendrait des journalistes qu’ils produisent des documents de source primaire » et « les partagent avec le grand public ».

« Les journalistes devraient aussi comprendre qu'ils pourraient bien être les prochains », prévient-il. Il note qu’à une conférence de presse la semaine dernière, le commissaire de l'AFP Neil Gaughan a déclaré que les descentes étaient pour montrer à la « communauté internationale » que l'Australie « prenait au sérieux les "fuites d'informations sensibles" ».

« La ‘communauté internationale’ ne signifie dans ce cas qu'une chose, les États-Unis, l'allié le plus important de l'Australie en matière d'échange de renseignements », écrit Fowler.

Il conclut ainsi: «si on laisse tomber Assange, ce serait une invitation ouverte à l’extradition de n’importe quel journaliste, ou qu’il soit dans le monde, vers les États-Unis si l’administration estime qu'il a publié des documents qui menacent la sécurité nationale américaine ».

L'article de Fowler suit d'autres signes de rupture du silence complice des médias officiels sur les attaques menées contre Assange.

Dans un article paru la semaine dernière dans le Sydney Morning Herald, Walid Aly souligne que le fondateur de WikiLeaks était poursuivi pour des actions qui étaient « les éléments de base de tant de journalisme d'investigation ». Les raids de l'AFP s’étaient déroulés dans le contexte d'une « scène politique lâchement bipartite » et « d'une absence de débat public sur tout ce qui’on peut fourrer dans l’appellation de "sécurité nationale" ».

Dimanche, le correspondant européen du Sydney Morning Herald a publié un article soulignant les avertissements de John Kiriakou, lanceur d’alerte de la CIA, selon lesquels Assange n'aurait « aucune chance » d'avoir un procès équitable s'il était extradé aux États-Unis.

Les articles favorables parus sur le calvaire d’Assange indiquent une reconnaissance croissante que les tentatives des États-Unis de le poursuivre ont ouvert grand la porte à une attaque de grande envergure contre la liberté de la presse. Une campagne dont les raids de l'AFP et les mesures du gouvernement français pour poursuivre les journalistes dénonçant sa complicité dans la guerre de l'Arabie saoudite au Yémen sont un exemple.

Comme l'a déclaré Kristinn Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks, lors d'une conférence de presse à Londres mardi, la persécution d'Assange « est liée à d'autres mesures de répression que nous avons vues ces dernières semaines », notamment en Australie. « Cela fait partie de la même attaque systémique contre le journalisme d'investigation lorsqu'il fait des reportages sur des questions de sécurité nationale », a-t-il dit. « Cela a un effet paralysant, cela envoie un signal ».

Hrafnsson a appelé les journalistes à venir à la défense d'Assange: « C'est une attaque contre le journalisme, et tout est lié. C'est un tournant décisif pour la préservation du journalisme ». Ses commentaires précédaient une audience britannique sur la demande d'extradition des États-Unis prévue demain.

John Shipton, le père d'Assange, et l'artiste chinois Ai Weiwei ont visité Assange à la prison de Belmarsh hier. Shipton a rapporté que l'état de santé de son fils s'était « stabilisé », mais qu'il avait perdu beaucoup de poids pendant son incarcération de deux mois dans un établissement à sécurité maximale.

Shipton a noté que les conditions de détention d’Assange, notamment une restriction sévère des visites et l'impossibilité d'accéder à une bibliothèque, à un ordinateur ou à des documents, faisaient obstacle aux préparatifs de son fils pour se défendre contre son extradition.

Weiwei dit qu'Assange était tout à fait comme une personne s’accrochant à la dernière planche, inquiète pour sa vie. « Il m’inquiète beaucoup, surtout son état psychologique. Il a été sous une telle pression... Je suis extrêmement préoccupé», a-il-ajouté.

Weiwei a dit qu'ils avaient discuté « de la fragilité des droits de l'homme dans le monde aujourd'hui ».

Les partisans de WikiLeaks et des droits démocratiques organisent cette semaine des rassemblements dans le monde entier contre la menace d'extradition américaine et pour exiger la liberté d'Assange. Demain, il y aura une manifestation à Londres devant le tribunal de première instance de Westminster où se tiendra l'audience d'Assange, à partir de 9 heures.

En Australie, le Parti de l'égalité socialiste a annoncé des manifestations ce mois-ci à Sydney, Melbourne et Brisbane. Le SEP exige que le gouvernement australien remplisse ses obligations envers Assange en tant que citoyen, en utilisant sa discrétion légale et ses pouvoirs diplomatiques pour assurer son retour immédiat en Australie, avec une garantie contre une extradition vers les États-Unis.

(Article paru d’abord en anglais le 12 juin 2019)