L'Union européenne menace de sanctionner l'Italie pour son déficit budgétaire

Par Peter Swharz
15 juin 2019

Après les élections européennes du mois dernier, le différend concernant la dette de l’État italien a repris de plus belle. La Commission européenne a recommandé le 5 juin le lancement de procédures disciplinaires à l'encontre du pays très endetté, qui pourraient aboutir à l'imposition d'amendes sévères si le gouvernement ne parvient pas à réduire considérablement les dépenses.

Cependant, il faudrait passer par de nombreuses étapes avant d’arriver à ce dénouement. À ce jour, aucune sanction financière n'a jamais été infligée à un membre de la zone euro. De plus, le potentiel d'une faillite italienne pourrait emporter toute la zone euro dans l’abîme. Après l'Allemagne et la France, l'Italie est le troisième plus grand membre du bloc monétaire.

Le gouvernement italien est divisé sur la question. Alors que le Premier ministre sans étiquette de parti, Giuseppe Conte, menaçait de démissionner, il plaidait avec le ministre des finances, Giovanni Trea, également un ministre sans parti, pour obéir aux règles de l'Union européenne (UE), le chef de la Lega de l'extrême droite, Matteo Salvini, a initialement adopté une attitude agressive. L'homme fort du gouvernement a ridiculisé la «petite lettre» de Bruxelles et s'est engagé à ne pas se plier aux exigences de l'UE.

Mais Conté a annoncé une désescalade de la situation plus tôt cette semaine. Lors d'une réunion de crise avec Salvini et Luigi Di Maio, dirigeant du Mouvement des Cinq étoiles, il a été convenu qu'une stratégie serait élaborée avec Trea pour éviter les sanctions de l'UE, a annoncé Conté. Il avait précédemment averti que des mesures disciplinaires déclencheraient une crise sur le marché financier italien.

Salvini a confirmé l'accord. Cependant, cela ne vaut pas grand chose. L'UE avait déjà menacé d'engager des poursuites contre l'Italie à la fin de l'année dernière, mais eut finalement accepté un compromis. L'UE suppose maintenant que la nouvelle dette de l'Italie et sa dette publique globale n’iront qu’en s’aggravant.

En substance, le conflit sur le budget italien est une lutte acharnée entre les factions concurrentes des bourgeoisies européenne et italienne menée aux dépens de la classe ouvrière.

Les menaces de sanctions de l'UE rappellent son traitement de la Grèce. L'UE est particulièrement irritée par l'instauration d'un revenu de base par le gouvernement Cinq étoiles-Lega et par l'abandon d'une réforme des retraites, qui coûtent plusieurs milliards d'euros. Les responsables de l'UE exigent la fin de ces mesures et un régime d'austérité plus strict.

Comme l'a expliqué le World Socialist Web Site, ces mesures ne sont rien de plus qu'une goutte d'eau dans un océan et sont en outre soumises à des contreparties draconiennes similaires à celles de Hartz IV en Allemagne. Elles ne font rien pour changer les niveaux criants d'inégalité sociale, et la pauvreté et le chômage continuent à augmenter. Elles ont été adoptées avant tout à l’initiative du Mouvement des cinq étoiles, qui a recueilli un grand nombre de voix dans le sud de l’Italie sur la base de sa promesse d’un revenu de base.

En revanche, Salvini développe des plans très différents. Sa Lega a été initialement formée en tant que parti séparatiste dans le nord de l'Italie et jouissait d'une base de soutien parmi les couches de la classe moyenne et les hommes d'affaires. Une vieille chanson haineuse que Salvini publia sur YouTube au début de sa carrière politique refait surface actuellement. Elle concerne les Napolitains «puants» (la plus grande ville du sud appauvri), qui auraient même forcé les chiens à quitter la ville.

Ce n’est que plus tard que la Lega a étendu son influence à travers le pays avec la xénophobie anti-réfugiés et la démagogie anti-UE. Mais Salvini a avant tout tiré profit du fait que les soi-disant partis de gauche et les syndicats avaient impitoyablement imposé les exigences d'austérité de l'UE depuis plus de trois décennies.

L'objectif principal de Salvini est de réduire les impôts des super-riches et des grandes entreprises. En introduisant un impôt uniforme, il veut déclencher une crise fiscale. Le projet coûterait entre 50 et 60 milliards d'euros à mettre en œuvre.

Une telle politique serait inséparable d'attaques impitoyables contre la classe ouvrière. Par le passé, des dictatures, telles que le régime de Pinochet au Chili, ou les gouvernements de droite qui ont gouverné l’Europe de l’Est après la restauration du capitalisme, ont appliqué des politiques analogues. Salvini cultive consciemment une base fasciste pour appliquer cette politique contre la vive opposition de la classe ouvrière.

Le Mouvement 5 étoiles, qui prétendait pendant longtemps être ni de gauche ni de droite, s'est révélé comme un pilier fiable pour la Lega, d'extrême droite. Le WSWS avait averti il y a six ans que le Mouvement des cinq étoiles mobilisait des sections en détresse de la classe moyenne en lançant des appels nationalistes contre les étrangers et les réfugiés.

Alors que le Mouvement 5 étoiles remportait 33 pour cent des voix aux élections italiennes de 2018 et la Lega 17 pour cent, les pourcentages des votes étaient presque inversés lors du vote du mois dernier. Tandis que la Lega s'est imposée comme le parti le plus puissant avec 34 pour cent des suffrages, le Mouvement des cinq étoiles n'en a obtenu que 17 pour cent. Ce parti de protestation est profondément divisé et fait face à la menace d'une scission.

Dans ces conditions, Salvini espère pouvoir former un gouvernement de partis de droite après des élections anticipées. Avec la Forza Italia de l'ancien Premier ministre Silvio Berlusconi (8,8%) et le fasciste Fratelli d'italia (6,5%), la Lega a remporté la moitié des voix aux élections européennes. Cependant, Salvini ne peut pas se permettre un conflit ouvert avec l’UE, qui encourrait le risque d’une crise financière. C'est pourquoi il modifie sa position sur la question de la dette.

En principe, l’UE n’a pas d’objection à des réductions d’impôts massives pour les riches, à condition qu’elles soient compensées par de profondes réductions des dépenses sociales. Toutes ses politiques adoptées au cours des dernières décennies reposent sur ce principe. En revanche, l'UE n'est pas disposée à tolérer que des réductions d'impôts soient temporairement compensées par une dette accrue. Cela minerait avant tout la position dominante de l'Allemagne dans la zone euro, qui repose sur un euro fort.

C'est la raison pour laquelle les économistes allemands insistent en particulier sur le fait que l'Italie doit d'abord réduire les dépenses sociales. Par exemple, Clemens Fuest, président de l'Institut de recherche économique Ifo, basé à Munich, a déclaré que l'ancien gouvernement du Parti démocrate (DP) avait «déréglementé le marché du travail et procuré plus de flexibilité». A présent, ils «prennent la direction opposée. Les déréglementations ont été inversées et cela n’est tout simplement pas la bonne approche». Il est nécessaire de «restructurer les coûts, en favorisant les investissements au détriment des prestations de retraite, par exemple».

La ligne de démarcation entre les partisans de l'UE et les nationalistes comme Salvini n’est pas fixe, tous les deux s'accordent sur la nécessité de s’attaquer aux niveaux de vie de la classe ouvrière pour défendre le système capitaliste. Pour la classe ouvrière italienne, il n’y a pas de moindre mal dans ce conflit. Les travailleurs doivent s'organiser de manière indépendante en s'alignant sur les travailleurs européens et internationaux et se battant pour un programme socialiste. C’est le seul moyen d’empêcher une rechute dans la barbarie et la guerre.

(Article paru en anglais le 14 juin 2019)